Yuchen Chen
Céline Hoarau
L’article étudie le métier d’ingénieur pédagogique en charge du numérique dans les organismes de formation privés, un secteur en pleine mutation à cause de la digitalisation accélérée.
Les auteures cherchent à comprendre comment ces professionnels exercent leur métier, quelles compétences ils mobilisent et comment leur rôle évolue face aux nouvelles exigences du numérique et de la formation à distance.
Depuis la loi “Avenir professionnel” de 2018 et la crise du Covid-19, la formation professionnelle a connu une transformation rapide. Les organismes privés ont dû passer à la formation en ligne ou hybride, souvent sans préparation suffisante. Cela a créé un besoin urgent d’experts capables de concevoir, piloter et accompagner cette transition : les ingénieurs pédagogiques numériques.
Les auteures soulignent cependant que ce métier, bien que de plus en plus présent, reste flou et hétérogène. Il n’existe pas encore de définition claire, les intitulés varient selon les entreprises, et la reconnaissance professionnelle demeure inégale.
L’étude repose sur une approche qualitative fondée sur dix entretiens semi-directifs menés auprès de professionnels travaillant dans différents organismes de formation (privés, associatifs ou internes à des entreprises).
Tous les participants possèdent un master en ingénierie pédagogique et numérique et exercent depuis au moins deux ans.
Les auteures ont analysé les discours à partir d’une analyse thématique, afin d’identifier les points communs, les différences et les tendances d’évolution du métier.
Les résultats montrent d’abord une grande diversité des appellations et des missions. On parle tantôt de concepteur pédagogique multimédia, de digital learning manager, de chargé de mission e-learning ou de responsable de formation digitale.
Ces professionnels exercent des missions variées : conception de parcours hybrides, création de ressources numériques, accompagnement de formateurs, gestion de plateformes en ligne, pilotage de projets et veille pédagogique.
Leur rôle est donc à la fois technique, pédagogique et stratégique.
Deux profils principaux se dégagent.
Le premier concerne des professionnels issus du domaine de la formation qui ont progressivement intégré le numérique à leur pratique. Pour eux, la dimension digitale s’est ajoutée à un métier déjà existant.
Le second profil regroupe des jeunes diplômés recrutés directement pour concevoir et développer des dispositifs numériques. Leur poste a une identité plus “techno-pédagogique” dès le départ.
L’étude identifie ensuite trois stades de digitalisation dans les organismes.
Dans les structures où le projet est encore en préparation, le métier est mal défini, les missions sont floues et la reconnaissance est faible.
Dans les structures en phase de maturation, les ingénieurs pédagogiques travaillent au sein d’équipes organisées, leurs tâches sont mieux identifiées, et ils contribuent à diffuser une culture numérique.
Enfin, dans les organismes où la digitalisation est déjà déployée, ces professionnels occupent des postes clés : ils participent à la stratégie de formation, dirigent des équipes et bénéficient d’une forte reconnaissance.
Ainsi, plus la digitalisation progresse, plus le rôle et la légitimité de ces acteurs s’affirment.
La pandémie a joué un rôle déterminant dans cette évolution. Elle a été vécue comme un accélérateur, une opportunité pour faire reconnaître l’importance du numérique dans la formation.
Grâce à cette période, la classe virtuelle s’est imposée comme un format essentiel, et de nouvelles pratiques se sont développées : scénarisation des cours à distance, accompagnement des formateurs et meilleure intégration des outils numériques dans les parcours d’apprentissage.
Les ingénieurs pédagogiques interrogés ont aussi décrit les stratégies qu’ils mettent en place pour réussir cette transformation :
ils conçoivent des parcours combinant présentiel et distanciel selon les besoins, développent des modules courts et interactifs (micro-learning), instaurent un tutorat à distance pour maintenir le lien humain et créent des catalogues de formations “sur étagère” réutilisables.
Certains explorent même des innovations comme la réalité virtuelle, la simulation ou les formations immersives.
Sur le plan des compétences, les auteures distinguent trois grands types.
Les compétences techniques concernent la conception pédagogique, la maîtrise des outils numériques, la scénarisation et l’évaluation.
Les compétences transversales regroupent la gestion de projet, la veille technologique et la compréhension globale des dispositifs de formation.
Enfin, les compétences comportementales (ou “soft skills”) sont jugées essentielles : communication, écoute, adaptabilité, collaboration et capacité à convaincre ou accompagner des collègues moins à l’aise avec le numérique.
Les auteures remarquent que le métier évolue d’un rôle centré sur la production technique vers un rôle de conseil et d’accompagnement. L’ingénieur pédagogique devient un médiateur entre la technologie, la pédagogie et les acteurs humains de la formation.
L’étude conclut que le métier d’ingénieur pédagogique en charge du numérique est en pleine construction et reflète les transformations profondes du monde de la formation.
Plus un organisme avance dans la digitalisation, plus la reconnaissance du rôle de ces professionnels augmente.
Ils contribuent désormais à penser les stratégies pédagogiques globales, au-delà de la simple création de contenus numériques.
Leur fonction devient hybride, entre innovation technologique, accompagnement des équipes et pilotage de la qualité.
Les auteures insistent sur la nécessité de mieux former et soutenir ces acteurs, et de poursuivre les recherches pour mieux comprendre leurs pratiques dans différents contextes.
J’ai trouvé cet article très intéressant car il donne une vision réaliste et humaine du métier d’ingénieur pédagogique.
Il montre bien que la digitalisation ne se résume pas à des outils, mais qu’elle transforme en profondeur les manières d’enseigner, d’apprendre et d’organiser la formation.
Ce texte met aussi en lumière la polyvalence et la complexité du métier, entre technique, pédagogie et relation humaine.
Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est que les auteures donnent la parole aux professionnels eux-mêmes : on comprend leurs difficultés, mais aussi leur passion et leur rôle central dans la transformation numérique.
En résumé, cet article met en valeur un métier d’avenir, au croisement entre innovation, accompagnement et pédagogie, essentiel à la réussite de la digitalisation de la formation professionnelle.