UN ENGAGEMENT POLITIQUE ET SYNDICAL SANS FAILLE...
René LE PAPE a été élevé dans une famille socialiste militante et a naturellement épousé leurs idées. Les quelques photos dont nous disposons de ses jeunes années ont été prises par un photographe de Guingamp ce qui montre que les liens familiaux étaient restés forts avec sa branche paternelle. Il a effectué son service militaire dans la marine à Toulon en qualité de Quartier-maître ; il est photographié avec un bonnet de marin marqué du nom du " Paris " un cuirassé type Jean Bart (1914 - 1955).
Le 12 mai 1924 René LE PAPE, Electricien, épouse à Pabu dans les Côtes d'Armor Marie LORGERÉ, Couturière, née le 13 décembre 1899 à Guingamp, fille de défunt Yves Marie LORGERÉ et de Marie Anne KÉRELLE.
A cette date Emmanuel Louis, le père de René, est à la retraite et domicilié avec son épouse à Ploumagoar. Cette retraite bretonne a dû être éphémère ou temporaire car on les retrouve rapidement à La Courneuve.
Le jeune couple s'installe à Paris au 10 de Rue de la Solidarité dans le XIXe Arrondissement. Le 27 octobre 1926 une petite fille prénommée Renée vient au monde à la Maternité Port-Royal - Saint-Vincent-de-Paul dans le XIVe Arrondissement. Membre de la CGTU(2) depuis 1926 il adhère au Parti Communiste en 1935 et en 1936 intègre la rédaction de l'Humanité dans les rubriques sociales et l'économie politique où il traite essentiellement de Paris et sa région(3).
Dans cette enquête de 12 articles parus en dernière page de l'Humanité entre le 25 avril et le 12 mai 1938 René LE PAPE traite des divers aspects de la santé à Paris. Après un rapide historique des établissements hospitaliers parisiens depuis le Moyen-âge, il décrit les efforts consacrés à la construction de nouveaux hôpitaux, les notoires insuffisances, les erreurs de conception, mais aussi les progrès indéniables qui ont été réalisés. Il dénonce les salles communes, les baraquements provisoires, les brancards qui remplacent les lits, les salles surchargées...
Ces articles frappent par la qualité du travail d'investigation effectué mais aussi par la force des nombreuses propositions avancées et la modernité du propos, notamment quant à la nécessité de la création de sanatoriums et l'exigence d'une nourriture de qualité. Bien entendu les revendications formulées par le personnel de l'Assistance Publique y trouvent un écho favorable.
Dans cette série René LE PAPE montre qu'il est véritablement un journaliste.
Téléchargement des 12 articles de l'enquête L'équipement sanitaire de Paris.doc
Les préoccupations de René LE PAPE en matière de santé et d'habitat populaire, pour lui étroitement liés, ont très souvent été les sources de son inspiration. D'ailleurs sa fille Renée se souvient l'avoir accompagné sur un lotissement où un bébé avait été dévoré par les rats.
Voici la transcription d'un article, premier d'une série, paru dans l'Humanité du 28/11/1937 qui frappe par son caractère d'actualité où il fait le lien entre la politique de logement et la tuberculose :
Les taudis de Paris
"Ville lumière"
Pas de lutte possible
contre la tuberculose
sans une ferme politique
de l'habitation
Avant de voir ce qui est proposé et envisagé par le conseil municipal pour débarrasser Paris de ses taudis infects il était absolument nécessaire de faire la démonstration que l'insalubrité des logements était la cause principale des ravages exercés dans notre pays en général et à Paris en particuliers par la tuberculose.
Cela ne veut pas dire - ce serait inexact - que les progrès dans la lutte contre ce fléau, n'ont pas été enregistrés au cours des dernières années et cela en jonction même de l'amélioration de l'habitat.
Nous devons en effet reconnaître que de 1920 à 1936, 25 000 logements qui se répartissent ainsi : 19 647 à bon marché, 2 880 de type intermédiaire et 3 500 à loyer modéré, ont été édifiés par les soins de la Ville de Paris ; ceci dit nous n'en soulignons que plus fortement l'insuffisance de la politique de l'habitation.
Des chiffres que parlent
Car, tout de même, nous sommes bien obligés de constater ces deux faits caractéristiques
1° C'est qu'en trente ans la mortalité due à la tuberculose a diminué de 45% en Allemagne, 26,5% en Angleterre et de 18% en France.
2° Alors qu'il meurt de la tuberculose 78 personnes en Allemagne, 83 en Angleterre, il en meurt 153 en France.
Et là encore nous sommes bien obligés de dire que cette différence énorme qui n'est pas à l'honneur de notre pays est causée en partie par les îlots insalubres de Paris qu'ils soient classés ou non.
Voici d'ailleurs une dernière statistique, établie en 1936, pour les 80 quartiers de la " Ville lumière " et qui est particulièrement édifiante à cet égard.
Elle est basée sur la moyenne de la mortalité par tuberculose dans les quartiers possédant des îlots insalubres ou des groupes d'immeubles qui, en toute logique, devraient être classés comme tels.
Donc à cette époque :
27 quartiers accusaient 8 243 décès, moyenne 305, îlots insalubres 18
19 quartiers : 3 873 décès, moyenne 226, îlots 6
21 quartiers : 1 988 décès, moyenne 95, îlots néant
Il faut interdire de louer des taudis
Voilà, n'est-t-il pas vrai, des chiffres qui parlent d'eux-mêmes et se passent de longs commentaires.
Ne sont-ils pas un impérieux appel pour qu'une politique très sévère de l'habitation intervienne enfin en faveur de la protection de la santé publique ?
Si ! Et cet appel doit être entendu et suivi d'actes.
Il faut en premier lieu que des dispositions législatives prescrivent l'interdiction effective de louer tous locaux ou logements insalubres.
Il faut ensuite que soit accélérée la démolition des îlots insalubres recensés et à recenser.
Enfin il faut reconstruire des habitations à loyer accessibles aux travailleurs avec des logements aérés, clairs et ensoleillés en tenant compte que la tuberculose est la maladie de l'obscurité.
Il faut, oui, mais c'est là que les difficultés commencent.
Car lorsqu'on parle difficultés à l'Hôtel de ville chacun sait que ça peut se traduire par manque d'argent.
Quelle somme serait nécessaire pour abattre les taudis de Paris ? et quelles sommes sont envisagées ? C'est ce que nous verrons demain.
René LE PAPE
René LE PAPE est mobilisé le 3 septembre 1939.
Le 10 juin 1940, devant l'avancée des troupes allemandes, le gouvernement français quitte Paris pour se replier en Touraine. Albert LEBRUN établit la Présidence de la République au château de Cangé à Saint-Avertin, dans la banlieue de Tours. Le Grand quartier général s'installe à Briare. Le général WEYGAND, généralissime de l'armée française, et son cabinet occupent le château du Muguet à Breteau dans le Loiret à quelques kilomètres de là. C'est ce lieu que choisit Paul REYNAUD, Président du conseil replié au château de Chissay, à Chissay-en-Touraine pour organiser la réunion demandée par CHURCHILL et qui prendra le nom de conférence de Briare. On songe alors à établir une ligne de défense Caen, Tours, Loire moyenne, Clamecy, Dijon et Dôle.(4)
René LE PAPE, en sa qualité d'électricien, est envoyé à Montbazon (Indre et Loire)(5) où l'Etat major de la Marine s'est installé dans le château d'Artigny.
Le gouvernement français, tirant les conséquences de la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939, a dissous le Parti communiste le 26 septembre 1939, provoquant l'exil pour ses chefs et la clandestinité pour ses militants. L'attitude des Communistes jusqu'au mois de juin 1941, date de l'invasion de l'Union soviétique par Hitler, fait débat entre les historiens. Les uns mettent en lumière les démarches de 1940 auprès de l'occupant pour faire reparaître le journal L'Humanité et l'attitude de certains militants qui refusent de combattre, les autres rappellent l'attitude de Charles TILLON et arguent que les militants contraints à la clandestinité et à la lutte antifasciste sont entrés dans la résistance avant juin 1941.
Très rapidement, dès juillet 1940, René LE PAPE fait le choix de la Résistance. Après sa démobilisation il décide de rester en Touraine et entre à la C.I.M.T. (Compagnie Industrielle de Matériels de Transport) où il est employé à l'entretien des moteurs électriques et où il poursuit ses activités syndicalistes et politiques désormais interdites. Il s'emploie à l'organisation syndicale et participe au journal clandestin L'Ouvrier Métallurgiste.
Les raisons qui l'ont poussé à rester loin de sa famille sont multiples. D'abord un soucis de sécurité. En coupant les ponts avec Paris il protégeait sa fille et son épouse. C'est d'ailleurs ainsi que celle-ci pourra arguer de cette séparation lorsqu'elle sera interrogée par la police après l'arrestation de son mari. Ensuite peut-être parce que la Touraine est très proche de la ligne démarcation qui coupe le département d'Indre-et-Loire en deux. La zone libre est proche. Enfin parce que la Touraine a été très tôt une terre de résistance à l'occupant nazi.
Dans le dossier daté du 23 août 1949 destiné à la Commission d'Homologation de la Résistance Intérieure Française, Marie, sa veuve, indique :
- qu'il est entré dans la Résistance le 1er juillet 1940, contacté par RIGAL(6) du PCF
- qu'il œuvré à l'impression clandestine et la diffusion de la presse anti-allemande, qu'il a mené des opérations de destruction de ponts et de postes de radio dans la région de Tours et de sabotage d'une usine à Saint-Pierre-des-Corps(7)
- qu'il était membre du Front National en qualité de Chef de groupe
Collaborateur direct de René FROISSARD Chef du PC clandestin à Tours depuis décembre 1941, René Le Pape est chargé de former le Front National en Indre-et-Loire (ou Front national de lutte pour la libération et l'indépendance de la France), créé par le Parti communiste français alors clandestin le 15 mai 1941. Le Front national deviendra rapidement l'organisateur et la représentation politique des groupes de lutte armée : les Francs-tireurs et partisans français (FTPF). Marie LE PAPE indique qu'il était membre de Front national dès le 1er juillet 1940. Ce devait être alors une structure embryonnaire de cet organisme. Le Front national s'autodétruira après la Libération.
Il organise alors des groupes de diffusion de tracts, d'abord faits à la main, puis à la Ronéo. Il passe souvent ses nuits pour les imprimer avant d'être diffusés à la C.I.M.T. et dans d'autres usines(8).
(2)Au congrès de Tours, du 25 au 30 décembre 1920, la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) se scinda pour donner naissance à la SFIC (Section française de l'Internationale communiste) qui devint le Parti Communiste Français. Cette scission fut suivie par celle de la CGT en 1921, avec la formation de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), de tendance révolutionnaire constituée de minoritaires anarcho-syndicalistes et de socialistes majoritaires ayant rejoint les communistes. En 1936, dans l'élan du Front populaire, les deux confédérations se réunifient.
(3) Les fusillés du mont Valérien - Arsène TCHAKARIAN - Comité National du Souvenir des fusillés du mont Valérien - Page 105
(4) Sources : Wikipedia
(5) Sources : Dossier de Demande de validation de services rempli par Marie LE PAPE, sa veuve, le 10 mai 1965
(6) Il s'agit certainement d'Albert RIGAL : http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=6761
(7) Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1942, Paul DESORMEAUX et son groupe FTPF font sauter les transformateurs de la centrale électrique qui alimente les installations de la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Le trafic allemand sur la ligne Paris-Bordeaux est interrompu pendant 24 heures. Arrêté le 15 juin 1942, condamné à mort, Paul DESORMEAUX est fusillé au camp du Ruchard sur la commune d'Avon-les-Roches (Indre et Loire) le 27 octobre 1942.
(8) "Le Parti Communiste à Tours (1936-1997)" - Nicolas CREYSSELS - Mémoire de maîtrise - Tours 1998-1999