Introduction
L'article "Une Approche Ostéopathique Globale de la Douleur Persistante et des Troubles Fonctionnels Chroniques" propose le Traitement Vasculaire Ostéopathique (TVO) comme un cadre révolutionnaire pour la prise en charge des affections chroniques, en accordant la priorité à la mécanique vasculaire. Bien que l'auteur, Jean-Pierre Marguaritte, tente avec ambition de raviver le principe historique ostéopathique selon lequel "l'artère est suprême", l'article souffre de faiblesses scientifiques, conceptuelles et méthodologiques significatives. Cette critique déconstruira ses prémisses erronées, sa dépendance excessive à un dogme dépassé et son manque de rigueur empirique, qui minent sa crédibilité et sa pertinence clinique.
1. Représentation Erronée de la Physiologie Vasculaire
Le pilier central de l'article – le "Rôle Clé des Capillaires" – repose sur des inexactitudes factuelles. L'affirmation selon laquelle "les capillaires contiennent 80% du volume sanguin" est manifestement fausse : les capillaires contiennent environ 5% du volume sanguin total, tandis que les veines systémiques en contiennent environ 65%. Cette erreur reflète une compréhension superficielle de l'hémodynamique et remet en question la maîtrise de la physiologie de base par l'auteur.
De même, l'assertion selon laquelle "l'acidose hépatique ou le stress oxydatif" endommagent directement les parois capillaires est présentée sans preuve à l'appui. Bien que le stress oxydatif contribue au dysfonctionnement endothélial, le rôle du foie dans la régulation de l'acidose (via les cycles du bicarbonate et de l'urée) est sursimplifié. Le foie n'élimine pas les "acides fixes via les reins" – c'est la fonction principale des reins. De telles inexactitudes érodent le fondement scientifique de l'article.
2. Réductionnisme Mécanique et Causalité Exagérée
La prémisse de l'OVT repose sur une vision déterministe de la compression vasculaire comme cause profonde des dysfonctionnements chroniques. Par exemple :
L'affirmation selon laquelle "les tensions viscérales compriment l'aorte abdominale, réduisant l'apport sanguin aux organes" ignore la rareté de tels syndromes de compression en dehors de pathologies spécifiques (par exemple, le syndrome de l'arcade du ligament médian). Les troubles fonctionnels chroniques sont multifactoriels, impliquant des composantes "neuro-immunes", métaboliques et psychosociales, pourtant l'article les réduit à un modèle hydraulique de "tuyaux d'arrosage déformés".
L'idée que "la tension diaphragmatique altère la position du cœur via son ligament suspenseur, induisant une torsion de l'artère coronaire" est spéculative et non étayée par des études anatomiques ou cliniques. La maladie coronarienne résulte de l'athérosclérose, de l'inflammation et de la thrombose – et non d'une torsion mécanique due à la tension diaphragmatique.
Cette vision du monde mécanique néglige les connaissances modernes en science de la douleur, telles que la sensibilisation centrale ou les modèles bio-psychosociaux, qui dominent la compréhension contemporaine de la douleur chronique.
3. Manque de Preuves Empiriques
L'article repose fortement sur un raisonnement anecdotique et des métaphores ("un véritable GPS palpatoire") plutôt que sur des données empiriques. Les affirmations clés – telles que la capacité de l'OVT à "restaurer la fluidité tissulaire" ou à "briser les cycles vicieux mécano-vasculaires" – sont présentées comme axiomatiques, sans aucune référence à des essais randomisés, des études biomécaniques ou une validation par imagerie. Par exemple :
Il n'existe aucune preuve que la "palpation ciblée" puisse évaluer de manière fiable la perfusion hépatique ou la "tension mésentérique" provoquant une compression aortique.
L'assertion selon laquelle "l'hypertonie musculaire ischémique" provoque des fixations vertébrales contredit la recherche montrant que le tonus musculaire est régulé par des mécanismes neuronaux, et non purement vasculaires.
Sans preuves solides, l'OVT risque d'être classé comme un dogme pseudo-scientifique plutôt qu'une approche thérapeutique crédible.
4. Rejet de l'Ostéopathie Structurelle et Logique Contradictoire
L'article critique paradoxalement l'ostéopathie structurelle tout en promouvant ses propres méthodes non prouvées. Par exemple :
L'affirmation selon laquelle "les manipulations articulaires sont souvent inefficaces dans les troubles fonctionnels chroniques" ignore les études démontrant l'efficacité de la manipulation vertébrale pour des affections telles que certaines lombalgies.
La recommandation de donner la priorité au "traitement vasculaire avant l'intervention neurologique" manque de justification, car les systèmes vasculaire et nerveux sont interdépendants. La neuropathie ischémique, par exemple, nécessite de traiter à la fois les pathologies micro-vasculaires et nerveuses.
Ce scepticisme sélectif révèle un biais visant à valider l'OVT plutôt qu'à s'engager dans une pratique fondée sur les preuves.
5. Renouveau du Dogme de la "Loi de l'Artère"
La conclusion de l'article glorifie la "Loi de l'Artère" comme un "fondement historique" de l'ostéopathie, présentant l'OVT comme son incarnation moderne. Cependant, ce principe – une relique du vitalisme du XIXe siècle – a été réfuté par la physiologie contemporaine. Le flux sanguin est régulé dynamiquement par des facteurs autonomes, métaboliques et hormonaux, et non simplement par une "décompression" mécanique. En idéalisant le dogme de Still, l'auteur perpétue une vision régressive de l'ostéopathie qui entrave son intégration dans la médecine moderne.
6. Dépassement Clinique et Affirmations Non Fondées
La vision systémique de l'article frise l'hubris clinique. Par exemple :
Lier la "congestion des vaisseaux chylifères digestifs" à une élévation des triglycérides et du cholestérol sur-simplifie le métabolisme des lipides, qui implique des facteurs génétiques, alimentaires et enzymatiques bien au-delà d'une "compression" mécanique.
Affirmer que l'OVT peut "compléter le travail des cardiologues" dans la prise en charge de l'athérosclérose est dangereusement trompeur, car aucune technique ostéopathique ne peut inverser la formation de plaques ou la maladie coronarienne.
De telles affirmations risquent d'induire en erreur les patients et les praticiens en les incitant à privilégier des thérapies non prouvées au détriment des interventions médicales établies.
Conclusion : Un concept bancal en quête de légitimité
L'article de Jean-Pierre Marguaritte illustre les pièges de la lutte de l'ostéopathie pour concilier tradition et progrès scientifique. En ancrant l'OVT dans des concepts obsolètes, un réductionnisme mécaniste et un raisonnement anecdotique, l'auteur ne parvient pas à proposer un modèle crédible pour la prise en charge de la douleur chronique. Plutôt que de raviver la "Loi de l'Artère", cette approche enracine l'ostéopathie dans une ère pré-scientifique, l'éloignant des soins interdisciplinaires et fondés sur les preuves que méritent les patients modernes.
Pour que l'ostéopathie gagne en légitimité, elle doit abandonner de tels cadres dogmatiques et adopter une recherche rigoureuse, la transparence et la collaboration avec la science médicale au sens large. Jusqu'à ce moment, des articles comme celui-ci servent de mises en garde – des rappels des dangers de privilégier l'idéologie à la preuve.