Il y a ceux qui naissent pour être au sommet, pour accomplir les tâches les plus valorisantes et essentielles, celles qui vont me plaire et me séduire… Et il y a le reste, la horde d’anonymes qui font tourner les usines, servent dans les commerces, entretiennent les fermes hydroponiques, rédigent des articles d’information…
Rien que d’y penser me lasse déjà terriblement.
Tout le monde ne naît pas égal, c’est ainsi : mes enfants naissent divers en libertés et en droits. Mais sache, mon nouveau-né, qu’il n’y a pas plus maussades dans mes murs que ces fades Laborieux.
Penses-tu : ils se nomment eux même les rouages par espoir de s’imaginer être quelque chose ! Ils sont légions en mon sein. Mieux placés dans l'échelle karmique que les Intouchables, ils n’ont cependant pas beaucoup plus de pouvoir.
L’indifférence qu’ils génèrent en général leur donne une liberté unique : celle de se choisir un destin. C’est ainsi parce que j’aime cette cruelle ironie. Comme personne ne leur dit quoi faire, ils font ce qu’ils veulent, et comme il faut bien manger, nettoyer mes chairs, produire tout un tas de choses d’un ennui terrible, je leur accorde l’existence.
Qu’on ne s’y trompe pas, leur dur labeur n’est jamais récompensé et tout le bien que ces rouages prétendent créer est toujours récupéré par mes autres enfants qui leur dérobent leurs inventions et leur maigre gloire. Ingénieux à leur manière, les laborieux n’hésitent pas à pratiquer différents métiers et plusieurs activités au cours de leur vie, dans l’espoir fou de gagner un peu de karma, de quoi s’élever à une vie future plus prestigieuse, ne serait-ce qu’une vie de Casqué…
Non, vraiment, cette caste n’est pas faite de l’étoffe dont sont tissés mes héros et mes protagonistes préférés. Mais parfois - je dis bien parfois - il arrive que ce soit au sein de la masse lourde et faible que naît une escarbille, un excentrique, une âme bien née que la valeur des vies passées n’a pas attendue. Et ne serait-ce que pour ces quelques exceptions, alors elle vaut la peine d’être citée.