Ils sont indispensables, et il est indispensable qu’ils soient différents de mes autres enfants. L’honneur est ce qui les pousse toujours plus loin, et je les ai appelés ainsi au départ : les « Honorables ». Mais avec le temps, mes autres enfants ont oublié et ont fini par les désigner par l’attribut le plus remarquable de leur armure. Ils sont devenus les Casqués.
Ils veillent à la périphérie, qu’ils gardent contre les assauts des Autres. Ils m’aident à entrer dans les Parages quand j’entrevois la nécessité de m’étendre. Ce sont des lieux où il faut tuer la vie exogène pour avant de faire naître mes autres enfants. Les gaz toxiques ou les altérations génétiques sont nécessaires. Parce que je les aime, parce que j’ai besoin d’eux, je leur ai fait don de l’Armure dont ils ne se sépareront jamais. Parfois, il faut tenir les parages, moins pour que je m’étende que pour protéger la périphérie, prendre du champ, de la profondeur.
Les Casqués ne sont pas seulement des soldats, des combattants à qui je dois ma sécurité contre les tentatives vaines d’invasion et de destruction des Autres. Ce sont des hommes et des femmes fiers d’être mes protecteurs. Ils n’attendent rien en retour, ni honneur ni parade. La reconnaissance des leurs est la seule chose qui a de la valeur pour eux. Ont-ils peur de mourir ? Sûrement. Mais tous partagent une plus grande peur : être celui ou celle qui ferait défaut à ses frères et sœurs Casqués pendant un combat.
Leur fierté autant que leur dévouement entier à ma sécurité font qu’ils obéissent à des traditions et des codes chevaleresques, qui font sourire ou se moquer la plupart des habitants tournés vers l’hédonisme. Les Casqués n’en ont cure : personne d’autre qu’un Frère ou une Sœur Casqué peut les comprendre, et moi bien sûr.
Ils ne reçoivent d’ordre de personne dans la cité, pas même des Elusifs. Ils n’ont qu’une seule mission : me protéger. Le reste, la politique, les tensions entre les castes, les conflits d’intérêts, et tant encore, tout cela ne les concerne pas. Tout comme ils ne se mêlent pas de ce qui se passe à l’intérieur, ils dénient aux citoyens, quelle que soit leur caste, de se prononcer sur ce qu’ils font, sur leurs priorités, sur leurs plans de défense, sur leurs tactiques, sur ma stratégie. Ainsi, ils dénient aux Cendreux les rites mortuaires, les Casqués tombés au combat étant encore inhumés dans des cercueils individuels dans des Mausolées, comme aux tous premiers temps de leur existence.
Il n’est pas difficile de reconnaître un Casqué qui devrait quitter la Périphérie pour pénétrer en ville : il porte toujours une armure d’une facture unique ainsi qu’un casque aux visières baissées et impénétrables. On prétend que les Casqués sont obsédés par leurs armures et les entretiennent avec d’infinies précautions, et c’est vrai. Il faut dire qu’au-delà d’être le Don que je leur fais, c’est ce qui leur permet de vivre tout simplement dans la périphérie.
Il ne faut pas se leurrer, on ne prend plus au sérieux leur caste depuis longtemps. Les Casqués vivent mal la dérision que les citoyens de Maedang leur portent, ignorants des sacrifices qu’ils estiment avoir consenti pour que ces derniers vivent dans la paix et leur plaisir. Mais comprennent-ils que moi, j’en suis conscient ?
Depuis peu, j’ai pu voir des groupes d’une dizaine de Casqués quitter la Périphérie et arpenter mes rues, fouiller mes places et bâtiments. Ils le font sans aucune directive de ma part. Ils cherchent quelque chose, mais quoi ? Ce qui me déplaît plus est que des rumeurs circulent disant qu’ils auraient, à l’occasion, fait usage de leurs armes contre d’autres de mes enfants.
Ce n’est pas leur raison d’être.