Une mère est censée aimer tous ses enfants de la même façon… mais c’est faux, bien sûr, et tu t’en rendras compte, mon cher nouveau-né. Parmi tous mes rejetons, tous ces magnifiques et misérables individus que j’ai engendré et que je protège, j’ai mes préférés. Et ils sont devant toi, nouveau-né : ce sont là mes plus beaux enfants, scandaleux et parfaits dans leurs attachements dérisoires, si divertissants à contempler.
Oh, les Elusifs - car c’est ainsi qu’ils se nomment - ne sont pas humains, non. Il y a fort longtemps, ils sont arrivés en mon sein, proclamant être les enfants du soleil. Je les ai adoptés, car ma générosité ne connaît pas de limites ; ils m’ont servi en retour, et je les chéris désormais bien plus que mes propres rejetons.
La preuve est qu’ils occupent les rôles les plus puissants de leur société : politiciens, propriétaires, empereurs du saï, stars des médias, artistes et festifs... Ils sont là où il y a du pouvoir, de l’argent, du scandale et du prestige. Ce sont aussi les responsables des Bacchanales, ces cérémonies festives que j’aime tant et qui sont pourtant si rares !
Les Elusifs sont naturellement adorés des humains. Mes enfants sont disgracieux et discourtois comparés à eux. Les Elusifs considèrent leurs corps et leurs vêtements comme des œuvres d’art, et cherchent la mise en scène de leur identité à travers une esthétique exagérée, souvent en accentuant un trait physique, vestimentaire ou caractériel. Cela m’amuse grandement. Les Elusifs exècrent la simplicité, l’authenticité, la sobriété. Ils sont décadents et savourent la diversité, l’extravagance, qu’elle soit dans la mise en scène de la beauté, de la bizarrerie ou de la laideur. Là-dessus, ils sont comme moi : capricieux, superficiels, et pourtant essentiels. Ils possèdent un trait distinctif majeur : des oreilles fines et pointues, qui les différencient clairement de mes enfants.
Il est vrai qu’on peut me reprocher de cajoler et de choyer ces futiles créatures. Je leur accorde ma protection et mon amour ; si leurs chairs sont blessées, alors elles se régénèrent. Je leur donne la force et le charme. A cause des nombreux dons que je leur octroie, mes enfants les craignent et font tout pour ne pas leur déplaire. Sans égal parmi les humains, les Elusifs en sont réduits à se livrer à des compétitions permanentes entre eux. Ils sont ambitieux et territoriaux par nature. J’aime observer leurs mesquines rivalités.
Malgré tous ces cadeaux, je ne peux pas les protéger de leur plus grande faiblesse : comme leur nom l’indique, les Elusifs ne vivent que très brièvement, avant de disparaître. Le sujet de la mort est tabou chez eux. Mes enfants n’ont jamais vu la mort de l’un d’entre eux, ou alors il n’y a jamais eu de témoins vivants de cette scène. Quel mystère ! De plus, ces charmants Elusifs demeurent des personnages imprévisibles, et qui semblent animés par l’instinct et la pulsion plutôt que par la raison - voilà bien un caractère aimable, mon cher nouveau-né, dont tu devrais t’inspirer !