Toutes les réincarnations ne sont pas égales. Je suis la seule à être apte à juger mes enfants au moment de leur retour. Leur karma acquis lors de la précédente incarnation est mon seul critère. Et sur une échelle de 0 à 10, les Intouchables représentent le zéro. Pour en arriver à ce niveau, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut avoir eu la pire des vies possibles et commettre des atrocités que nul ne veut mentionner, pas même moi. Les légendes racontent même que la première personne à se réincarner dans la caste des Intouchables était un intellectuel particulièrement prude qui partagea sa vie avec un seul et même compagnon, je n’ai plus ce souvenir, mais cela ne me surprendrait pas.
Les Intouchables ou Mutants comme ma progéniture les appelle souvent, sont marqués dès la naissance par la cité ; que ce soit par des traits bestiaux ou de simples handicaps. Une chose est sûre, dès la naissance, on ne peut échapper à la condition de Mutant que je leur impose et à l’attribution à la caste des Intouchables. La laideur qui les caractérise les éloigne souvent des valeurs de séduction et d’hédonisme qui me plaisent tant.
Pour s’attirer mes faveurs, les membres des autres castes les placent et les élèvent dans des internats de quartiers pauvres, loin de leurs lieux d’éducation. Nul ne souhaite vivre proche d’âmes aussi mal-nées. La peur de le voir resurgir sur son propre karma en est la principale raison. Seule la croyance des Cendreux, qui voient dans leur laideur ma bénédiction, les protègent d’une purge sévère menée par les autres castes.
Les Cendreux pensent que la difformité des Mutants est un don pour moi. En effet, ces déformations physiques permettent souvent au Mutant d’accomplir des choses qui sont impossibles pour un humain normal, comme respirer sous l’eau, se fondre dans les ombres, etc... Ce cycle d’incarnation donne, par ces actions pour la collectivité, la possibilité de redorer son karma pour la prochaine réincarnation.
On les utilise à des rôles secondaires ou d’arrière-plan, souvent en charge des métiers difficiles et dangereux que même les Laborieux ne veulent pas faire. En bref, des basses œuvres nécessaires à la survie de tous mais que les autres castes considèrent comme sales ou dégradantes. Techniciens de maintenance dans les quartiers les plus délabrés, opérateurs de passerelle anti-grav, ou pire nettoyeurs, professeurs, archivistes, bouchers, tanneurs... bref, tous ces métiers qui sont tournés en dérision dans une société qui valorise moralement la paresse et l’apparence.
On les considère idiots à cause de la sérénité apathique qu’ils cultivent. Ils doivent une soumission absolue aux castes mieux nées de la cité. Personne n’a le droit de les toucher car ce serait là “se souiller”. De même, les Intouchables sont très encadrés et surveillés par la Milice. Ils souffrent de multiples oppressions et intolérances. Ils les supportent avec une étonnante sérénité.