La terre, qui reçoit en son sein la semence,
déjà se prépare pour le geste vital.
Regarde les pousses, longtemps en dormance,
d’un coup, écartèlent la croûte hivernale.
Brisant la torpeur, les labours en souffrance,
soudain sont parés d’un manteau végétal.
Les longues journées d’un hiver de silence
s’éveillent sous le charme d’un chant matinal
le chant chaotique de tous les oiseaux
surpris par la douce lumière de l’aurore.
La vie, sous-jacente, surgit d’un sursaut
et sonne le réveil éclatant de la flore ;
partout la nature enlève ses oripeaux
ouvrant la parade d’une mue multicolore
Longtemps, longtemps, longtemps,
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues.
Ch. Trenet
On aura beau chanter les hivers, les printemps,
notre trace sur la terre restera si légère
que le moindre soupir d’un noroit délétère
à jamais rayera, inéluctablement.
Car nous sommes des girouettes, affolées par le vent ;
comme la fleur d’un été, tout aussi éphémères.
De nos êtres glorieux restera la poussière
et nos noms et nos gestes sombreront dans le néant.
Et sachant ce destin, pour tout homme, naturel,
je ne crains pas la vie et la fin ne m’inquiète,
car je cherche, à mon sens, ce qui est essentiel :
garder l’âme ; à la course, à la futile conquête
du succès, du pouvoir, somme toute, superficiels,
je préfère la tranquille destinée du poète.
Je suis attiré par de douces mélodies
qui n’ont aujourd’hui aucune utilité :
le rythme obsolète de l’antique prosodie
qui berce tous les mots d’une musique oubliée.
Vois-tu, confident, à chacun sa manie ;
Il est des quidams qui ne pensent qu’à courir
après le succès, qui ne souffre l’avanie,
donnant pour cela leur vie sans défaillir.
Je suis obligé de servir la technique,
-le corps exigeant son viatique quotidien-
payer mon écot à cette nymphe sardonique.
Mais j’ai mon salut – et à cela j’y tiens- :
régler l’harmonie s’un sonnet, sa musique,
suprême jouissance des poètes anciens.
J’étais, comme rivière dans la pleine,
d’une eau moins limpide, déjà sage,
quand tu traversas mon passage.
J’allais approchant la vingtaine.
Et ce fut une bataille sereine
de faire ce vital métissage.
Je dus m’employer avec rage
et point m’oublier à la peine.
Pourtant j’eusse aimé de ton eau
connaître la fraîche transparence
puisée à la source et des mots
sucer leur intime quintessence
et, tel un ivrogne, au goulot
te boire goulûment des l’enfance.
Ami, qui chemines sur la route de la vie
sans autre souci que ta juste pitance,
sachant le chemin rectiligne d’avance ;
ta simple insouciance parfois je l’envie.
Jamais tu ne sais la tourmente du doute,
les nuits d’insomnie à guetter une lueur ?
Jamais ta conscience n’exaspère la douleur
des choix déchirants aux croisées de la route ?
Tu parais, mon ami, être bien dans ta peau ;
goûter les plaisirs même avec insolence ;
laisser l’existence couler au fil de l’eau.
Je dois, dans mon âme, sentir la souffrance
du doute créateur qui m’estampille son sceau
dans la chair. C’est le prix de mon espérance.
Sans cesse, vois le spectre d’une mort inéluctable ;
non point pour t’abattre : pour boire goulûment
la vie bien présente, cet unique moment
qui est « maintenant », cette minute délectable,
seul cadeau gratuit, pourtant inestimable.
N’attends pas demain pour cueillir les présents
futiles, démodés que la vie te consent,
ceux-là qu’aujourd’hui on ne trouve pas rentables.
Ton sable écoulé, ton regard en arrière
-enfin arrêtée cette course démente-
tu fais le bilan d’une brillante carrière :
une vie sacrifiée pour une cause exigeante,
lutter, s’investir, réussir en affaires…
tu fus un jouet, une poupée pantelante.
(Le soleil a noirci la flamme des bougies)
Ch. Baudelaire
Dans la nuit de la vie il y a des êtres qui brillent
D’un éclat somptueux et le sillon de gloire
Que leurs pas estampillent sur la route illusoire,
Longuement, des humains, les regards écarquillent.
Quelle grandeur ! quelle puissance ! si naturelle aisance
De leurs faits quotidiens ! Cela tient du mirage.
Tels de paons étalant l’ostensible plumage
Ils en mettent plein la vue de leur vaine suffisance.
Alors arrive l’aurore et l’éclat du soleil
Obscurci leur lumière ; les voilà consumés.
De la gloire révolue, le manteau du sommeil
Enfouira les vestiges ; tous seront oubliés.
C’est la loi naturelle et pour tous c’est pareil.
Il n’est point de passe-droit qui gagne l’éternité.
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image…
Ch. Baudelaire
Vous êtes partis en conquérants, hissant la face,
fiers d’être nés dans des contrées riches d’occident,
pensant que tout peut s’acheter avec l’argent ;
vous êtes partis le cœur fermé, les mains rapaces
en espérant tout voir avec des yeux voraces ;
des Jules Caesar, roi d’un empire décadent :
« il vint, il vit et il vainquit » c’est suffisant ;
puis demi-tour. Saut ! peuplades de noble race,
ce fut charmant de voir vos rites ancestraux,
vos cases modestes ; pour deux roupies baisser vos femmes…
tout est comprit dans le forfait ; Minables héros !
Dans votre manière de « faire » le monde, vous êtes infâmes ;
Vous ne voyez que le clinquant, fait pour les sots.
Le vrai voyage, dans le respect, exige l’âme.
Il en va dans la peinture
comme dans la poésie :
« que la création soit pure,
abrupte et sans mélodie ;
point de règles, ni fioritures
de la futile prosodie ;
le geste accidentel et dure
la couleur, sans harmonie ».
Mais, enfin, les modes passent.
le temps est un juge sérieux.
On aura gâché son âme
à faire des chefs-d’œuvre creux.
La beauté ne laisse place
aux ouvrages paresseux.
Les hommes sont dérisoires
Imbus d’un destin supérieur.
« Vous, mythiques déesses, héros et demi-dieux
avez illuminé les nuits des vieux poètes,
enflé la déraison de ces fragiles esthètes
et fait briller l’espoir dans le regard des gueux.
Nous n’avons pas besoin de vos miroirs hideux ;
le monde que vous offrez n’est qu’un rêve obsolète ».
car nous sommes aujourd’hui des magnifiques athlètes,
de superbes mécaniques pour un but ambitieux.
Nos dieux sont : Performance, Vitesse et Réussite ;
nos corps sont sacrifiés dans les autels du Sport ;
nos âmes sont monnayées aux chefs qui nous méritent
et nous savons gagne l’argent et le confort.
‘Chaque jour être le meilleur’ telle est notre devise »…
Demain sera le jour de l’Homme Nouveau et Fort !