Année 2027
Penser la relation, l'enjeu de l'innovation
Penser la relation, l'enjeu de l'innovation
Objectifs année 5
L'innovation est toujours production d'une relation, avant d'être production d'un objet, d'un service ou d'une expérience. La relation est ce qui précède, ce qui traverse et ce qui demeure quand l'innovation est passée. Loin d'un effet secondaire de l'innovation, la relation en constitue la condition et la finalité. Penser l'innovation comme relation, c'est refuser de la réduire à une transaction, à une performance ou à un vécu. C'est reconnaître qu'innover engage toujours au moins deux êtres, deux mondes, deux temporalités, et que quelque chose se joue entre eux qui ne se laisse pas entièrement maîtriser. Cette relation prend la forme d'un seuil : sans détruire l'ancien ni créer le nouveau d'un coup, le seuil ouvre un espace de passage où les deux coexistent en tension. Cela déplace radicalement la question : on ne demande plus qu'est-ce que l'innovation produit ? mais quel passage ouvre-t-elle, et pour qui ? Certains franchissent le seuil, d'autres restent de l'autre côté, et c'est là que se joue l'éthique de la relation.
21 janvier 2027
Séance 1 : Innovation, objet, relation : le seuil des choses
Toute relation à l'objet engage soi, l'autre et le monde, et l'innovation y ouvre à chaque fois un nouveau seuil.
L'objet est un seuil matérialisé : il cristallise une relation sans la figer, et c'est dans l'espace entre fabrication et appropriation, entre l'intention de l'innovateur et l'usage imprévu, que la relation prend vie. Cette relation n’est pas neutre et prend des formes différentes : le fétichisme, où l'objet capte le désir et concentre une valeur qui déborde son utilité, Marx en a fait le cœur de sa critique de la marchandise, logique approfondie par le design contemporain et l'économie de l'attention ; le rejet, où l'objet est refusé ou contourné, que les théories de l'usage lisent comme résistance ou émancipation ; l'ignorance enfin, peut-être la plus répandue, où l'objet est utilisé quotidiennement sans que la relation qu'il instaure soit jamais questionnée. C'est le Zeug d'Heidegger, l'outil qui s'efface dans son usage jusqu'au moment où il résiste et révèle soudain la relation qu'on entretenait avec lui sans le savoir. Simondon y ajouterait l'inconscience technologique comme déficit culturel majeur : ne pas connaître les objets qui nous entourent, c'est ne pas se connaître soi-même.
Bibliographie (extrait). Heidegger (La Question de la technique), Simondon (Du mode d'existence des objets techniques), Marx (Le Capital).
25 février 2027
Séance 2. Le lieu comme relation : architecture et innovation
L'innovation architecturale porte une responsabilité relationnelle particulière : chaque seuil qu'elle trace décide de ce qui relie et de ce qui sépare.
L'architecture est peut-être la forme d'innovation la plus ancienne et la plus totale : elle produit un espace dans lequel on vit, on se déplace, on se rencontre, où on s'isole. C'est à partir du seuil que cela s'effectue : celui d'une porte, d'une fenêtre, d'une façade, d'une frontière entre espace privé et espace public. Innover en architecture, c'est toujours innover dans la relation : reconfigurer les distances, redistribuer les seuils, décider qui entre et qui reste dehors. Le plan Haussmannien de Paris est une innovation à la fois politique et spatiale ; le coworking reconfigure la relation au travail avant d'être une innovation immobilière ; la smart city promet une innovation du lien urbain, mais produit aussi une surveillance généralisée des passages.
La relation au lieu est également une relation à l'invisible : ce que Heidegger nomme habiter n'est pas simplement occuper un espace, c'est y déposer une existence, s'y enraciner dans le temps. Bachelard le dit autrement : la maison est le premier monde de l'être humain, elle abrite la rêverie autant que le corps. Lefebvre y ajoute la dimension politique : l'espace n'est jamais innocent, il est produit par des rapports de force, et l'innovation spatiale est toujours aussi une innovation des rapports sociaux.
Bibliographie (extrait). Heidegger (Bâtir, Habiter, Penser), Bachelard (La Poétique de l'espace), Lefebvre (La Production de l'espace).
25 mars 2027
Séance 3. Prendre soin : l'innovation à l'épreuve de l'autre
Le care est le lieu où l'innovation révèle son éthique la plus profonde : ce qu'elle préserve ou détruit de la relation entre deux êtres au seuil de leur vulnérabilité.
La relation de care est le lieu où l'innovation révèle le plus clairement son éthique : ce qu'elle préserve ou détruit de la relation entre deux êtres au seuil de leur vulnérabilité. Naître et mourir sont les deux seuils absolus de l'existence humaine, et le care en est le gardien. Soigner, c'est accompagner quelqu'un sur un seuil, l'entrée dans la vie, la sortie, ou la traversée d'une vulnérabilité : deux êtres liés par la fragilité de l'un et la présence de l'autre.
Le care est le terrain où l'innovation est à la fois la plus prometteuse et la plus ambivalente. Prometteuse : télémédecine, capteurs de santé, robots d'assistance ont transformé la relation médicale. Ambivalente : car chaque innovation dans le care déplace le seuil de la relation. Peut-on déléguer le soin à une machine sans vider la relation de ce qui en fait la valeur, la présence, l'attention, la vulnérabilité partagée ?
Levinas nous rappelle que la relation à autrui commence par le visage, exposition réciproque qui précède tout calcul et toute technique. Aristote en avait posé les fondements dans la philia, amitié fondée sur la vertu partagée. Tronto y ajoute la dimension politique : le care est une infrastructure sociale, et innover dans le care, c'est décider collectivement ce que nous nous devons les uns aux autres.
Bibliographie (extrait). Levinas (Totalité et Infini), Aristote (Éthique à Nicomaque), Tronto (Un monde vulnérable).
22 avril 2027
Séance 4. Ce que l'innovation fait à l'intime
Amour et corps : deux territoires où l'innovation redéfinit les sentiments et la relation à soi.
L'amour et le corps sont les deux territoires où l'innovation révèle le plus crûment ses contradictions : elle y reconfigure non seulement les formes de la relation, mais la nature même du lien. Chaque époque a innové dans ses formes amoureuses : l'amour courtois, le romantisme, la contraception ont chacun transformé la relation entre désir, liberté et lien. L'innovation technologique contemporaine s'inscrit dans cette longue histoire, mais en transformant la rencontre en interface et en marché de l'attention, elle reconfigure la nature même du désir. Le seuil, ce moment fragile où deux êtres s'exposent l'un à l'autre, tend à se réduire à un geste, une image, un clic. Platon l'avait pressenti : le désir est fondamentalement manque. L'innovation ne comble pas ce manque, elle le reconfigure.
Merleau-Ponty rappelle que le corps est le lieu même de toute relation. L'innovation contemporaine en fait un seuil actif : prothèses, implants, interfaces cerveau-machine redéfinissent la frontière entre le soi et l'autre. Foucault y ajouterait que ces innovations s'inscrivent toujours dans des rapports de pouvoir qui décident de ce qu'un corps peut et doit être.
Bibliographie (extrait). Platon (Le Banquet), Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception), Foucault (Histoire de la sexualité).
20 mai 2027
Séance 5. L'humain et son autre, innover avec le vivant
Quel enjeu politique et éthique l'innovation engage-t-elle dans sa relation au non-humain ?
L'innovation a longtemps été pensée comme une conquête du non-humain : domestiquer la nature, maîtriser le vivant, transformer l'écosystème en matière première. Cette relation unilatérale est aujourd'hui remise en question, par les crises écologiques qu'elle a produites et par une révolution philosophique qui redécouvre la complexité des relations entre vivants. Innover dans cette relation, c'est repenser le statut du non-humain : reconnaître en lui un acteur à part entière.
Aristote fut le premier à penser le vivant comme un tout relationnel : dans le De Anima, l'âme est la forme même du vivant, ce qui organise ses relations avec le monde. Deleuze et Guattari prolongent cette intuition : le devenir-animal dans Mille Plateaux est une pensée de la relation comme transformation mutuelle, où l'humain et le non-humain se redéfinissent l'un par l'autre. Latour y ajouterait que Gaïa est un assemblage d'acteurs, humains, bactéries, forêts, océans, dont les relations constituent le monde commun. L'innovation écologique est alors moins une innovation technologique qu'une innovation relationnelle : apprendre à composer avec le non-humain plutôt qu'à le dominer.
Bibliographie (extrait). Aristote (De Anima), Deleuze et Guattari (Mille Plateaux), Latour (Face à Gaïa).
24 juin 2027
Séance 6. L'innovation et la relation au sacré
La transcendance pose la question ultime de toute innovation relationnelle, ce à quoi elle nous relie.
Le sacré est structurellement une expérience de seuil : prière, rituel, méditation sont des relations entretenues avec ce qui ne se laisse pas saisir. La franc-maçonnerie en offre un exemple remarquable : organisation initiatique fondée sur le franchissement de seuils successifs, elle a été un laboratoire entre innovation, humanisme et spiritualité laïque. Innover, c'est toujours tenter de franchir une limite : en ce sens, l'innovation partage avec le sacré le désir de se relier à quelque chose qui excède l'humain. De Gutenberg à l'intelligence artificielle, chaque innovation majeure a produit ses prophètes, ses rituels, ses communautés de croyants.
La relation à la transcendance, c'est aussi la relation à ce qui résiste à l'innovation. Simone Weil : l'attente de Dieu est une disponibilité qui suppose de renoncer à la maîtrise, à l'inverse de la logique innovante dominante. Derrida y ajouterait que le sacré et le calcul se contaminent mutuellement, produisant des formes inédites de croyance technologique. Durkheim rappelle enfin que la religion est une innovation institutionnelle par laquelle une communauté se donne une relation commune à ce qui la dépasse.
Bibliographie (extrait). Simone Weil (L'Attente de Dieu), Derrida (Foi et Savoir), Durkheim (Les Formes élémentaires de la vie religieuse).
Lien vers l'inscription