L’idée centrale mérite, à mon sens, d’être discutée bien au-delà de l’ostéopathie.
Nous représentons parfois la pratique fondée sur les preuves comme un passage relativement direct de la science vers la clinique : un modèle scientifique serait identifié, validé, puis « appliqué » au patient.
Mais la clinique fonctionne rarement de manière aussi linéaire.
Les auteurs distinguent trois registres de connaissances :
🔵 Scientifique : connaissances expérimentales, mécanismes et données généralisables.
🟢 Pragmatique : connaissances permettant de donner du sens à une situation clinique particulière, en articulant données scientifiques, expérience et contexte.
🟠 Opérationnel : ce qui organise concrètement l’action : perception, ajustements en temps réel, intentions et décisions au cours de l’interaction clinique.
Le point essentiel est que passer d’un registre à l’autre implique une transformation.
Un concept issu des neurosciences, de la biomécanique ou de la physiologie ne conserve donc pas nécessairement exactement le même statut lorsqu’il devient un outil de raisonnement clinique.
Les auteurs parlent ainsi d’un « seuil de transfert » : au-delà d’un certain point, exporter directement un modèle scientifique vers la clinique risque de le décontextualiser.
Cette idée devient particulièrement intéressante lorsque plusieurs modèles semblent converger.
La convergence observée entre certains modèles, par exemple entre les approches énactionnelles et bayésiennes, ne doit pas être interprétée comme une simple unification théorique, mais plutôt comme le fruit de leur application conjointe dans un contexte pragmatique.
Autrement dit, si deux modèles deviennent compatibles ou complémentaires dans notre raisonnement clinique, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils décrivent scientifiquement la même réalité. Leur rapprochement peut être produit par la manière dont nous les mobilisons pour comprendre et agir dans une situation particulière.
Cela me paraît particulièrement important en thérapie manuelle.
Parler d’interoception, d’inférence active, d’énaction ou de fibres C-tactiles peut enrichir notre compréhension du toucher. Mais mobiliser ces concepts pour interpréter une interaction thérapeutique ne les transforme pas automatiquement en explications causales démontrées de ce que nous observons chez un patient.
L’alternative proposée n’est pourtant ni de rejeter la science, ni de revenir à des modèles traditionnels difficilement défendables.
Elle consiste à développer ce que les auteurs nomment une flexibilité épistémique :
👉 reconnaître le domaine de validité d’un modèle ;
👉 identifier ses limites ;
👉 mobiliser plusieurs formes de connaissances ;
👉 comprendre ce qui se transforme lorsqu’on passe de la théorie à la clinique ;
👉 et surtout éviter de transformer une hypothèse utile en certitude scientifique.
C’est probablement là que cet article devient particulièrement intéressant pour l’enseignement.
Former au raisonnement clinique ne devrait peut-être pas seulement consister à apprendre quel modèle utiliser, mais aussi à apprendre quel statut lui attribuer :
D’où vient-il ? Que permet-il réellement d’expliquer ? Jusqu’où peut-il être transféré ? Et à quel moment sommes-nous déjà en train de le transformer pour répondre aux besoins d’un patient singulier ?
⚠️ Une nuance importante : il s’agit d’un article théorique et épistémologique. Il propose un cadre pour penser et décrire la pratique ; il ne démontre pas empiriquement que cette organisation améliore les résultats cliniques.
Mais il pose, selon moi, une question particulièrement féconde pour l’avenir des professions de santé :
Une pratique réellement fondée sur les preuves consiste-t-elle uniquement à choisir les « bons » modèles… ou aussi à savoir précisément ce que nous leur faisons lorsque nous les utilisons en clinique ?
Jacquot E, Hello D, Andrieu B. Mobilising Models in Osteopathic Care: Towards a Situated Epistemology of Clinical Practice.
DOI : 10.1016/j.ijosm.2026.100861.
Le toucher occupe une place paradoxale dans les soins manuels. Il constitue simultanément un moyen d’examen, une intervention thérapeutique, une forme de communication non verbale et un élément structurant de la relation de soin. Pourtant, ces différentes fonctions sont fréquemment confondues.
Les articles réunis montrent que le toucher peut produire des effets favorables sur la santé, notamment sur la douleur, l’anxiété et certains paramètres psychologiques ou physiologiques. Ils montrent également que la capacité du praticien à identifier par palpation une propriété tissulaire précise est beaucoup plus incertaine qu’on ne le suppose habituellement.
La main humaine est extrêmement sensible, mais la perception tactile n’est pas une lecture directe et neutre des tissus. Elle résulte d’une intégration sensorielle, cognitive, affective et contextuelle. Ce que le praticien croit détecter dépend notamment de la pression qu’il exerce, de son attention, des catégories apprises, de ses attentes et des réactions du patient. L’expérience clinique ne suffit pas nécessairement à corriger ces variations.
Ces constats n’imposent pas d’abandonner le toucher. Ils invitent à modifier son statut clinique. Plutôt que d’en faire un instrument souverain permettant au thérapeute de découvrir une lésion cachée, la palpation peut devenir un outil servant à reproduire un symptôme reconnaissable, à explorer une expérience corporelle, à soutenir la perception du patient et à ouvrir de nouvelles possibilités de mouvement et d’action.
Le déplacement essentiel consiste ainsi à passer d’un toucher centré sur ce que le thérapeute pense sentir à un toucher centré sur ce que le patient perçoit, comprend et peut réinvestir.
Les documents analysés correspondent à six travaux distincts, la version française en RTF et le PDF anglais de la méta-analyse de Packheiser et collaborateurs présentant le même article.
Le corpus associe plusieurs niveaux de preuve et plusieurs perspectives :
une vaste revue systématique avec méta-analyse des effets des interventions par le toucher ;
une étude expérimentale sur la capacité des physiothérapeutes à évaluer la raideur musculaire par palpation ;
une revue systématique sur la fiabilité diagnostique et l’efficacité de l’ostéopathie crânienne ;
un article consacré à l’apprentissage et à la professionnalisation de la palpation ;
un article d’éthique sur la réflexivité corporelle ;
un cadre épistémologique proposant trois fonctions cliniques du toucher ostéopathique.
Ces publications ne répondent pas toutes à la même question. Les études empiriques évaluent des effets ou une reproductibilité. Les articles conceptuels proposent des cadres pour interpréter, enseigner et utiliser le toucher. Il est donc nécessaire de les articuler sans confondre preuve d’efficacité, fiabilité diagnostique et pertinence théorique.
La méta-analyse de Packheiser et collaborateurs regroupe 137 études, auxquelles s’ajoutent 75 études incluses dans la revue systématique, pour un total de 12 966 participants. Elle compare systématiquement une intervention impliquant un toucher à une condition sans toucher.
Chez les adultes et les enfants, l’effet global du toucher est d’intensité moyenne, avec un g de Hedges de 0,52. Chez les nouveau-nés, l’effet global est comparable, avec un g de 0,56. Les bénéfices moyens semblent relativement proches entre les domaines de santé physique et mentale.
Les effets les plus importants chez les adultes concernent notamment :
la douleur : g = 0,69 ;
l’anxiété-état : g = 0,64 ;
l’anxiété-trait : g = 0,59 ;
les symptômes dépressifs : g = 0,59.
Chez les nouveau-nés, les résultats les plus marqués concernent la régulation du cortisol et la prise de poids.
La méta-analyse ne met pas en évidence de supériorité claire du massage sur les autres formes de toucher. Massage, toucher doux, caresses et soins kangourou produisent globalement des effets comparables dans les analyses disponibles. Cela suggère que les bénéfices ne dépendent probablement pas uniquement d’une technique manuelle particulière ou d’un geste biomécanique précisément codifié.
Chez les adultes, la familiarité de la personne qui touche ne paraît pas modifier significativement les résultats : le toucher d’un proche et celui d’un professionnel de santé produisent des effets moyens similaires. Chez les nouveau-nés, le toucher parental apparaît toutefois plus favorable que celui d’une personne non familière.
Le contact avec des objets ou des dispositifs peut également produire des bénéfices physiques. En revanche, les effets sur la santé mentale semblent plus importants lorsque le toucher est humain, ce qui soutient l’idée que l’interaction, la relation et la dimension affective participent aux résultats.
Chez les adultes, un plus grand nombre de séances est associé à une amélioration plus importante de la douleur, de la dépression et de l’anxiété. À l’inverse, prolonger la durée d’une séance ne semble pas augmenter les bénéfices.
Cette observation ne signifie pas qu’il faudrait multiplier systématiquement les consultations. Elle montre seulement que, dans les études incluses, la répétition du contact était davantage associée aux résultats que l’allongement de chaque intervention. Le risque de dépendance thérapeutique et l’objectif d’autonomisation ne sont pas directement évalués par cette méta-analyse.
Ces résultats ne constituent pas une démonstration de l’efficacité spécifique de l’ostéopathie ni d’un modèle biomécanique particulier.
Les interventions sont très hétérogènes. Les populations, les durées, les objectifs, les personnes appliquant le toucher et les critères mesurés varient fortement. L’impossibilité d’aveugler réellement les participants constitue également une limite inhérente à ce type de recherche. Un biais lié aux petites études est retrouvé, et de nombreuses études primaires manquent de puissance statistique.
La conclusion raisonnable n’est donc pas que « le toucher corrige les tissus », mais que recevoir un toucher consenti, contextualisé et répété peut influencer plusieurs dimensions de la santé.
L’article sur l’apprentissage de la palpation rappelle les capacités remarquables du système tactile humain. Les mécanorécepteurs sont particulièrement denses au niveau des doigts. Ils permettent de discriminer des variations très fines de pression, de texture, de vibration, de forme et de mouvement.
Cette sensibilité peut être améliorée par l’entraînement. Des exercices sur simulateurs haptiques ou sur des objets standardisés permettent aux apprenants de mieux contrôler la pression, la vitesse et la discrimination de certaines résistances.
Mais une distinction fondamentale doit être introduite :
Détecter une différence n’est pas la même chose qu’identifier correctement ce qu’elle signifie.
La main peut percevoir que deux expériences tactiles diffèrent sans pouvoir déterminer avec certitude si cette différence correspond à une raideur musculaire pathologique, à une contraction protectrice, à une variation anatomique normale, à la pression exercée par le praticien ou à la réaction douloureuse du patient.
La sensibilité sensorielle ne garantit donc ni la validité diagnostique ni la reproductibilité clinique.
Davidson et collaborateurs ont étudié 125 physiothérapeutes spécialisés en musculosquelettique ou en rééducation du plancher pelvien. Un dispositif électromécanique reproduisait différentes valeurs quantifiées de raideur. Les praticiens devaient les classer sur une échelle allant de −3 à +3.
Les résultats montrent un chevauchement important entre les catégories. Une raideur de 462 N/m, correspondant à la valeur moyenne qualifiée de « normale », pouvait être classée par les participants entre −2 et +3.
Aucun participant n’a utilisé l’ensemble de l’échelle de manière constante avec une marge d’erreur inférieure à 10 %. Environ 28 % présentaient une variabilité dépassant 31 %. Seule la catégorie la plus basse avait une probabilité supérieure à 50 % d’être attribuée à la valeur correspondante.
La force exercée variait elle aussi considérablement. Pour une même catégorie, certains praticiens appliquaient environ 0,1 N, tandis que d’autres pouvaient atteindre 8,5 N. La profondeur de déplacement variait de 0,7 à 8,6 mm.
Les participants avaient entre quelques mois et 56 ans d’expérience. Pourtant, aucune relation évidente n’a été retrouvée entre l’expérience professionnelle et la cohérence de la cotation. Les physiothérapeutes musculosquelettiques et ceux spécialisés dans le plancher pelvien obtenaient des performances comparables.
Ce résultat ne signifie pas que l’expérience ne sert à rien. Elle peut améliorer le raisonnement clinique, l’adaptation au patient ou la sécurité du geste. En revanche, elle ne suffit pas à transformer une perception subjective en mesure quantitative fiable.
Les participants expliquaient que, dans leur pratique habituelle, leur évaluation de la raideur était influencée par les réactions verbales et non verbales du patient, en particulier par la douleur.
Cela conduit à une confusion possible :
le thérapeute pense évaluer la raideur du muscle ;
il est en réalité influencé par la douleur exprimée, l’appréhension, la respiration ou le comportement du patient ;
la réponse du patient devient implicitement une composante de la mesure tissulaire.
La palpation ne mesure alors plus uniquement une résistance mécanique. Elle devient une interaction dans laquelle sont mélangés la propriété du tissu, la force appliquée, l’interprétation du praticien et la réponse du patient.
Les articles ne proposent pas une liste formelle de biais cognitifs. Leur mise en commun permet néanmoins de comprendre plusieurs sources de déformation perceptive.
La perception tactile n’est pas une photographie du tissu. Elle est une construction produite par le système nerveux à partir de signaux tactiles, proprioceptifs, nociceptifs, interoceptifs, visuels, auditifs et contextuels.
Le praticien ne perçoit pas tout ce qui se passe sous ses doigts. Il sélectionne certains signaux. Chercher une restriction, une tension, une asymétrie ou un rythme particulier oriente nécessairement l’attention vers les informations compatibles avec cette recherche.
L’anamnèse, le diagnostic supposé, la zone douloureuse et le modèle appris créent une anticipation. Le toucher est alors guidé par ce que le thérapeute s’attend à trouver.
L’article sur l’éthique de la réflexivité corporelle rappelle que la perception n’est pas une donnée brute : elle est déjà organisée par des catégories apprises et par les expériences antérieures du praticien.
Une grimace, un retrait, une modification respiratoire ou une verbalisation douloureuse peuvent être interprétés comme la confirmation qu’une zone est plus « tendue », « bloquée » ou « pathologique ».
Ces réactions sont cliniquement importantes, mais elles ne prouvent pas l’existence d’une propriété structurelle précise.
Les mots « dense », « dur », « tendu », « restreint », « congestionné » ou « en dysfonction » ne désignent pas toujours des phénomènes définis de manière commune. Deux praticiens peuvent utiliser le même terme pour des expériences tactiles différentes, ou des termes différents pour la même expérience.
L’article sur l’apprentissage insiste ainsi sur la nécessité d’un vocabulaire partagé, de procédures standardisées et de références communes.
Un risque de raisonnement circulaire apparaît lorsque :
le thérapeute suppose qu’une région est dysfonctionnelle ;
il y perçoit une différence ;
il traite cette région ;
le patient rapporte une modification immédiate ;
cette modification est interprétée comme la preuve que la dysfonction avait été correctement identifiée.
Une réponse clinique après un toucher ne permet pourtant pas, à elle seule, de valider l’hypothèse anatomique ou biomécanique initiale. Le changement peut résulter de nombreux mécanismes sensoriels, attentionnels, affectifs, contextuels ou moteurs.
La revue systématique de Guillaud et collaborateurs a évalué la fiabilité des procédures diagnostiques de l’ostéopathie crânienne et l’efficacité clinique des interventions correspondantes. La recherche couvrait la littérature disponible jusqu’en juin 2016.
Neuf études de fiabilité ont été retenues. Plusieurs résultats interexaminateurs étaient faibles, nuls ou parfois négatifs. Dans certaines études, l’accord ne dépassait pas ce qui pouvait être attendu par le hasard. Des examinateurs expérimentés pouvaient identifier des fréquences, des rythmes ou des restrictions différents chez les mêmes participants.
La revue conclut que les procédures diagnostiques utilisées en ostéopathie crânienne sont peu fiables selon plusieurs critères.
Pour les études d’efficacité, deux présentaient un risque élevé de biais, neuf suscitaient des doutes majeurs et trois étaient considérées comme présentant un risque plus faible. Même dans les études les plus solides, les auteurs soulignent que des interprétations alternatives, notamment les effets non spécifiques ou contextuels, n’étaient pas suffisamment prises en compte.
La conclusion est sévère mais circonscrite : les preuves méthodologiquement robustes de la fiabilité diagnostique et de l’efficacité spécifique des techniques crâniennes étaient alors presque inexistantes.
Elle remet fortement en question la capacité des praticiens à identifier de manière reproductible un mécanisme respiratoire primaire, un rythme crânien ou une restriction crânienne spécifique.
Elle ne démontre pas que tout contact lent au niveau de la tête est sans effet. Elle ne réfute pas non plus les effets généraux du toucher sur la douleur, la sécurité perçue, l’anxiété ou l’expérience corporelle.
Elle oblige surtout à distinguer :
l’explication spécifique proposée par le thérapeute ;
l’expérience produite par le contact ;
le résultat clinique éventuellement observé.
Une intervention peut être vécue comme apaisante sans que la structure prétendument palpée ou corrigée ait été identifiée de manière fiable.
La convergence des articles conduit à une proposition centrale :
Une palpation peu fiable comme instrument de diagnostic structurel peut conserver une valeur clinique comme outil d’interaction, de provocation, de perception et d’accompagnement.
Cette distinction évite deux positions extrêmes.
La première consisterait à conserver une confiance absolue dans la palpation, comme si les mains donnaient directement accès à une réalité tissulaire cachée.
La seconde consisterait à conclure que toute forme de toucher est inutile dès lors que certaines interprétations palpatoires ne sont pas reproductibles.
Les données invitent plutôt à séparer les fonctions.
La palpation peut être utilisée pour repérer grossièrement une structure, évaluer une température, provoquer une douleur, comparer deux situations ou orienter un examen. Mais plus l’affirmation devient fine et spécifique — micromobilité crânienne, tension fasciale précise, dysfonction primaire, position exacte d’un tissu profond — plus les exigences de validité et de reproductibilité devraient être élevées.
Le toucher thérapeutique, de son côté, peut agir sans dépendre de la justesse de ces diagnostics palpatoires.
Une traduction clinique prudente consiste à utiliser la palpation comme outil de reproduction du symptôme, plutôt que comme preuve autonome de sa cause.
La question n’est plus :
« Est-ce que je sens une anomalie dans ce tissu ? »
mais :
« Est-ce que ce contact reproduit une sensation que le patient reconnaît comme faisant partie de son problème ? »
Cette distinction est importante.
La reproduction d’un symptôme peut contribuer au raisonnement clinique en reliant une zone, une pression ou un mouvement à l’expérience habituelle du patient. Mais elle ne prouve pas que la structure palpée est lésée ni qu’elle constitue l’unique origine du symptôme.
Une palpation douloureuse peut refléter :
une sensibilité locale ;
une réaction de protection ;
une hypervigilance ;
une sensibilisation du système nociceptif ;
une appréhension liée au contexte ;
une caractéristique normale devenant douloureuse sous pression.
La palpation devient alors une donnée parmi d’autres, à intégrer à l’histoire clinique, aux mouvements, à l’examen neurologique, aux capacités fonctionnelles et à l’évolution.
Elle acquiert une meilleure robustesse lorsqu’elle répond à une question clinique précise et lorsqu’elle est interprétée avec modestie.
Le cadre proposé par Jacquot et collaborateurs déplace le rôle du toucher. Celui-ci n’est plus principalement conçu comme un moyen de corriger une dysfonction locale, mais comme un processus perceptif et relationnel permettant au patient de découvrir de nouvelles manières de ressentir et de réguler son corps.
Cette perspective rejoint directement une attitude centrée sur le patient.
Le toucher peut aider la personne à :
localiser une sensation auparavant diffuse ;
distinguer pression, tension, douleur, chaleur ou mouvement ;
observer les variations liées à la respiration ou à la position ;
reconnaître qu’une sensation peut se modifier ;
retrouver un sentiment de sécurité dans une région évitée ;
remettre en mouvement une zone vécue comme fragile ou inaccessible.
Dans ce modèle, la main ne « lit » pas seule le corps du patient. Elle crée une situation permettant au patient de mieux percevoir son propre corps.
Le savoir pertinent n’est plus uniquement celui du thérapeute. Il se construit entre :
ce que le praticien observe ;
ce qu’il perçoit sous ses mains ;
ce que le patient ressent ;
ce que les deux peuvent tester et reformuler ensemble.
L’article sur l’éthique du toucher distingue trois dimensions qui ne doivent pas être opposées.
Le palper cherche à explorer une structure, une mobilité, une température, une résistance ou une réaction. Il répond à une rationalité analytique.
Cette dimension demeure indispensable pour :
la sécurité ;
le repérage anatomique ;
certains tests de provocation ;
le triage ;
la communication entre professionnels.
Mais son utilisation suppose de connaître la validité et les limites de ce qui est évalué.
Le praticien ajuste son contact en fonction de la respiration, du confort, des réactions et de l’appréhension du patient. Le toucher devient une interaction et non une extraction unilatérale d’informations.
La perception relationnelle soutient l’alliance, mais elle ne doit pas être transformée artificiellement en mesure mécanique.
Le toucher peut permettre à une sensation encore diffuse ou difficile à nommer d’accéder progressivement à la conscience. Le patient peut alors identifier, décrire et intégrer une expérience corporelle auparavant implicite.
L’article ne présente pas cette émergence comme une découverte mystique ou une lecture infaillible par le praticien. Il la décrit comme un processus situé dans lequel attention, sensations et relation rendent certaines manifestations corporelles plus accessibles.
Le cadre épistémologique du toucher ostéopathique propose trois fonctions complémentaires.
Le toucher de soutien vise à créer un cadre sensoriel et relationnel stable. Il est décrit comme lent, non intrusif et sécurisant.
Son objectif n’est pas de corriger immédiatement une structure, mais de réduire l’alerte, de soutenir une corégulation tonico-affective et de permettre au patient de porter son attention sur ses sensations.
Cette fonction peut être pertinente lorsque le patient présente une forte appréhension, une difficulté à se relâcher, une incertitude corporelle ou une attention dominée par la menace.
Le toucher perceptif aide à transformer une expérience corporelle diffuse en une expérience plus claire, contextualisée et utilisable.
L’interprétation doit rester collaborative. Le thérapeute ne devrait pas imposer une explication descendante telle que :
« Cette douleur vient de votre fascia bloqué. »
Il peut plutôt demander :
« Que ressentez-vous ici ? Est-ce connu ou différent ? Que se passe-t-il lorsque la pression diminue, lorsque vous respirez ou lorsque vous bougez ? »
Le sens est construit à partir de l’expérience du patient, et non simplement transmis par l’autorité du praticien.
La troisième fonction vise à ouvrir de nouvelles possibilités de perception, de mouvement et d’action.
Le toucher ne sert plus seulement à calmer ou à décrire. Il peut accompagner une exploration active :
bouger avec le contact ;
tester plusieurs directions ;
reprendre progressivement une charge ;
associer respiration et mouvement ;
expérimenter qu’une région corporelle dispose de plusieurs stratégies possibles.
Le critère de réussite devient alors l’émergence d’une capacité nouvelle, et non la sensation du thérapeute d’avoir corrigé un tissu.
Cette fonction soutient l’agentivité : la perception que le patient peut agir, expérimenter et influencer sa situation.
Une attitude centrée sur le thérapeute peut se reconnaître dans plusieurs formulations :
« Je sens que votre bassin est déplacé. »
« Votre corps compense. »
« Ce tissu est bloqué depuis longtemps. »
« J’ai trouvé l’origine de votre problème. »
Ces énoncés donnent à la perception du professionnel un statut supérieur à l’expérience du patient. Ils peuvent contribuer à renforcer une représentation de fragilité, de dépendance ou de dysfonction cachée.
Une attitude centrée sur le patient modifie la manière de toucher et de parler :
« Est-ce que cette pression reproduit votre symptôme habituel ? »
« Comment décririez-vous cette sensation ? »
« Est-elle menaçante, familière ou différente ? »
« Que remarquez-vous lorsque vous bougez pendant que je maintiens le contact ? »
« Parmi ces différentes positions, laquelle vous donne le plus de contrôle ? »
Le thérapeute reste actif. Il apporte une compétence anatomique, clinique, relationnelle et méthodologique. Mais il renonce à présenter son ressenti comme une vérité indiscutable.
Le patient n’est plus seulement le corps examiné. Il devient le principal interprète de son expérience.
L’article sur l’éthique de la réflexivité corporelle insiste sur le fait que toucher un patient n’est jamais un acte neutre.
Le patient s’expose corporellement. Le praticien possède une légitimité professionnelle, un savoir et un pouvoir de nomination. Cette asymétrie persiste même lorsque le consentement est recueilli.
Lorsqu’un thérapeute nomme une « tension », une « protection », une « dysfonction » ou un « blocage », il ne décrit pas seulement une sensation. Il participe à la construction de la représentation que le patient aura de son corps.
Cette responsabilité comporte plusieurs dimensions.
Le consentement ne devrait pas être considéré comme définitivement acquis au début de la consultation. Il doit pouvoir être réévalué, en particulier lorsque la zone touchée, la position ou la nature du contact changent.
La proximité corporelle peut provoquer apaisement, gêne, exposition, confiance ou inquiétude. Le même toucher n’a pas la même signification pour chaque personne.
Présenter une perception incertaine comme une anomalie objective peut renforcer la peur du mouvement ou l’idée d’un corps défectueux.
Les auteurs définissent la réflexivité corporelle comme la capacité du professionnel à « se percevoir percevant » : reconnaître la manière dont son attention, ses attentes, sa posture et ses propres sensations orientent le geste et son interprétation.
Il ne s’agit pas de renoncer au jugement clinique, mais de reconnaître que ce jugement est situé et faillible.
L’article consacré à l’apprentissage de la palpation souligne que celle-ci est à la fois une compétence sensorielle, technique, cognitive, sociale et professionnelle.
L’enseignement ne devrait donc pas se limiter à demander aux étudiants de reproduire le geste d’un expert et de sentir ce que cet expert affirme sentir.
Les simulateurs haptiques et les exercices sur des matériaux connus peuvent aider à contrôler :
la force appliquée ;
la vitesse ;
la profondeur ;
la discrimination de résistances.
Mais le transfert de ces apprentissages à des tissus vivants et à des situations cliniques complexes reste incertain.
L’étudiant devrait apprendre à séparer :
ce qu’il fait : « j’applique une pression progressive » ;
ce qu’il perçoit : « la résistance augmente » ;
ce qu’il interprète : « cela pourrait correspondre à… » ;
ce que le patient rapporte ;
ce qui est réellement soutenu par les données.
Cette séparation limiterait la transformation immédiate d’une sensation en diagnostic.
Des termes définis et prudents facilitent la communication et la reproductibilité. À l’inverse, un vocabulaire métaphorique non explicité peut donner une apparence de précision à des perceptions très variables.
Les échanges entre étudiants, les comparaisons, les retours des enseignants et les exercices standardisés participent à la construction des compétences.
Cependant, le consensus d’un groupe ne prouve pas nécessairement que l’interprétation est valide. Une communauté peut apprendre à partager une même manière de décrire une expérience sans que celle-ci corresponde à la réalité anatomique supposée.
L’enseignement devrait intégrer :
le consentement ;
l’ajustement du toucher ;
la prise en compte de l’expérience vécue ;
le risque nocebo ;
la gestion de l’incertitude ;
la capacité à ne pas imposer une interprétation.
La compétence palpatoire ne devrait donc pas être évaluée uniquement sur la capacité à « trouver » une dysfonction, mais aussi sur la pertinence de la question clinique, la prudence de l’interprétation et l’utilité pour le patient.
À partir de la mise en commun des articles, une utilisation plus robuste du toucher pourrait suivre six étapes.
Pourquoi toucher cette zone ?
S’agit-il de repérer une structure, de provoquer un symptôme, d’évaluer une tolérance, de rassurer, de faciliter une perception ou de guider un mouvement ?
Le patient sait-il ce qui sera fait, dans quel but et avec quelle possibilité d’interrompre le contact ?
Le praticien peut distinguer :
« je perçois une résistance différente » ;
de « cette résistance prouve que le tissu est bloqué ».
La première phrase décrit une expérience. La seconde affirme un mécanisme qui nécessite une validation indépendante.
La sensation reproduite est-elle connue ? Est-elle pertinente ? Comment évolue-t-elle ? Que signifie-t-elle pour la personne ?
Le toucher peut être associé à une respiration, un mouvement, une charge ou un changement de position afin d’observer si l’expérience devient plus tolérable ou contrôlable.
La consultation devrait idéalement aboutir à une capacité réutilisable sans le thérapeute : mieux comprendre une sensation, reprendre un mouvement, diminuer une appréhension ou disposer d’une stratégie d’autorégulation.
Les articles analysés ne conduisent ni à sacraliser ni à abandonner la palpation.
Ils montrent que le toucher peut avoir des effets cliniques favorables, mais que ces effets ne valident pas automatiquement les explications biomécaniques ou les diagnostics palpatoires avancés par les praticiens.
La main humaine est sensible, mais cette sensibilité est orientée par l’attention, l’expérience, le langage, les attentes et les réactions du patient. Elle ne constitue donc pas un instrument de mesure neutre. Les difficultés de cotation de la raideur musculaire et la faible reproductibilité des procédures crâniennes illustrent les limites d’une palpation utilisée comme moyen autonome de découvrir une réalité structurelle précise.
La réponse n’est pas de réduire le toucher à un effet contextuel indifférencié. Les articles conceptuels proposent au contraire d’en reconnaître la complexité technique, sensorielle, relationnelle, éthique et expérientielle.
Le toucher peut alors remplir plusieurs fonctions :
soutenir, en créant un cadre de sécurité ;
faire percevoir, en aidant le patient à identifier et comprendre ses sensations ;
faire expérimenter, en ouvrant de nouvelles possibilités de mouvement et d’action.
La palpation peut également reproduire un symptôme et participer au raisonnement clinique, à condition de ne pas transformer cette reproduction en preuve d’une lésion précise.
Le changement décisif est moins manuel que relationnel et épistémologique. Il consiste à passer d’un thérapeute qui affirme savoir ce que disent les tissus à un professionnel capable de questionner ses perceptions, d’expliciter ses incertitudes et de mettre le toucher au service de l’expérience et de l’autonomie du patient.
La compétence palpatoire ne réside peut-être pas principalement dans la capacité à sentir davantage, mais dans la capacité à mieux distinguer ce que l’on sent, ce que l’on suppose et ce que le patient peut réellement en faire.
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DOI : 10.1016/j.ijosm.2026.100859
CLUSTI : une méthode de phénotypage pour donner du sens aux troubles fonctionnels pour orienter une prise en soin personnalisée
Face à un trouble fonctionnel, chercher une structure responsable ne suffit pas toujours.
Une même douleur peut émerger d’une combinaison différente de contraintes mécaniques, d’usage, de contexte socioculturel, de traumatisme, d’effets iatrogènes et de modulation sensitive.
L'acronyme CLUSTI propose de phénotyper ces facteurs autour de six domaines :
C — Compression : friction et fitting
L — Load : charge, amplitude, répétition
U — Use : du non-usage à la surutilisation
S — Socioculturel : croyances, attentes, environnement
T — Traumatique : événement physique ou psychologique
I — Iatrogène : effets des soins, des discours et des examens
Deux axes transversaux complètent cette lecture :
🔹 QSM — Quantification du stress mécanique
Quelle contrainte est imposée au système, à quelle vitesse, dans quelle amplitude, avec quelle répétition et quelle récupération ?
La vitesse joue ici un rôle majeur :
Ec = ½ × m × v²
Doubler la vitesse multiplie l’énergie cinétique par quatre.
🔹 QSS — Quantification du stress sensitif
Comment le système nerveux filtre-t-il, inhibe-t-il ou rend-il consciente cette stimulation ? Quelle est sa capacité d’habituation et de modulation descendante ?
CLUSTI ne cherche pas une causalité linéaire. Il permet de formuler des hypothèses, puis de les tester.
La cotation précise leur implication clinique :
A : forte
B : modérée
C : faible
D : non applicable
X : absence d’information
Une cotation A renforce une hypothèse lorsqu’il existe une cohérence clinique, un effet dose-réponse ou une réponse reproductible. Elle ne démontre pas pour autant une cause unique.
L’objectif est moins de dire au patient « ce que vous avez » que de pouvoir lui expliquer :
« Voici ce qui semble contribuer à votre situation. Voici ce qui nous rassure. Voici ce qui reste incertain. Voici ce que nous pouvons tester ensemble. »
Donner du sens, sans sursimplifier.
Rendre les hypothèses visibles.
Adapter l’intervention au patient, à son contexte et à ses capacités.
Et si nous enseignions moins des techniques… et davantage le toucher ?
Pendant longtemps, le toucher en thérapie manuelle a été présenté comme un moyen de corriger une dysfonction mécanique.
Plus récemment, certains discours ont presque pris le chemin inverse : le toucher ne serait finalement qu'un effet contextuel ou relationnel.
Un article récemment accepté dans l'International Journal of Osteopathic Medicine propose une troisième voie.
Les auteurs défendent une idée simple : le toucher thérapeutique est une compétence clinique complexe qui ne peut être réduite à une seule explication.
Ils distinguent trois fonctions complémentaires :
🤲 Toucher de soutien : créer un cadre de sécurité et de régulation.
👂 Toucher perceptif : aider le patient à mieux percevoir et comprendre son expérience corporelle.
🚶 Toucher créatif : favoriser l'émergence de nouvelles possibilités d'action et d'adaptation.
Ce qui m'intéresse particulièrement n'est pas tant ce modèle en lui-même que le changement de perspective qu'il propose.
Peut-être que la question n'est plus :
« Quelle technique utiliser ? »
Mais plutôt :
« Que cherche à produire mon toucher chez cette personne, à ce moment précis ? »
Cela déplace le centre de gravité de notre pratique.
Le toucher n'est plus seulement un geste.
Il devient un outil de régulation, de perception et d'accompagnement du changement.
⚠️ Il est toutefois important de rappeler que cet article est conceptuel. Il ne valide pas expérimentalement ces trois fonctions, mais propose un cadre de réflexion destiné à enrichir le raisonnement clinique, l'enseignement et la recherche.
À mon sens, c'est précisément ce qui en fait l'intérêt : ouvrir une discussion sans prétendre apporter une réponse définitive.
10.1016/j.ijosm.2026.100859
Et si nous testions trop peu les nerfs… Le paradoxe mérite d’être posé.
En pratique, le bilan neurologique reste parfois réservé aux douleurs irradiées, aux paresthésies ou aux suspicions évidentes de radiculopathie.
Pourtant, une atteinte neurologique peut être peu douloureuse, voire indolore. À l’inverse, une douleur intense, électrique ou provoquée par un test neurodynamique ne suffit pas à démontrer qu’un nerf est lésé.
La première distinction utile est donc simple :
👉 Le nerf fonctionne-t-il normalement ?
👉 Le nerf participe-t-il à l’expérience douloureuse ?
Ce ne sont pas exactement les mêmes questions.
Une neuropathie ou une radiculopathie se manifeste principalement par une perte de fonction :
– diminution de la force ou fatigabilité ;
– altération de la sensibilité ;
– diminution ou abolition d’un réflexe.
La mécanosensibilité, l’allodynie ou l’hyperalgésie correspondent plutôt à des gains de fonction. Ils peuvent participer au tableau clinique, mais ne sont pas spécifiques d’une neuropathie.
Même un test neurodynamique « positif » ne permet pas, isolément, de confirmer une atteinte nerveuse. Il devrait au minimum reproduire les symptômes familiers et être modifié par une différenciation structurelle à distance.
Le bilan neurologique gagnerait ainsi à intégrer systématiquement :
🧠 la sensibilité des grosses fibres : toucher léger, vibration, proprioception ;
🔥 la sensibilité des petites fibres : piqué et température ;
💪 la force et la fatigabilité ;
🔨 les réflexes ostéotendineux ;
↔️ les tests neurodynamiques, lorsqu’ils répondent à une hypothèse clinique.
Mais tester davantage ne signifie pas diagnostiquer davantage.
Des asymétries sensitives, une diminution isolée de force, un réflexe absent ou un test neurodynamique positif peuvent également être retrouvés chez des personnes sans atteinte neurologique significative.
La robustesse ne vient donc pas d’un test spectaculaire, mais de la convergence :
✔️ plusieurs signes concordants ;
✔️ issus de domaines différents ;
✔️ cohérents avec l’histoire et la distribution des symptômes ;
✔️ quantifiés pour permettre un véritable test-retest.
Les podcasts joints illustrent bien l’intérêt de ne pas réduire les symptômes à l’image du « nerf coincé ». L’environnement mécanique, inflammatoire et neurophysiologique du nerf peut participer à la douleur sans qu’il soit nécessairement comprimé ou lésé. Mais certaines interprétations proposées restent plus hypothétiques que les recommandations structurées de l’article.
Peut-être que le véritable enjeu n’est donc pas de chercher plus souvent « le nerf responsable ». Il serait plutôt de mieux déterminer : quand le système nerveux présente une perte de fonction, quand il participe à la douleur, et quand nos tests risquent surtout de créer un faux positif.
Un bon bilan neurologique ne sert pas uniquement à détecter une atteinte.
Il peut aussi rassurer, éviter la surmédicalisation et soutenir une décision clinique proportionnée.
👟 Chaussures minimalistes ou maximalistes : et si le principal problème était la transition ?
Il semble scientifiquement plus prudent de ne pas opposer ces chaussures en termes de « bon » ou de « mauvais » matériel. La question centrale est plutôt celle de l’adaptation progressive du coureur aux contraintes biomécaniques propres à chaque modèle.
⚠️ Une limite méthodologique mérite toutefois notre attention : les populations étudiées ont probablement déjà été largement exposées aux chaussures modernes. ➡️ Les résultats sont donc difficilement généralisables aux personnes ayant grandi pieds nus ou avec des chaussures très minimalistes. ⚠️
Dès lors, que mesure-t-on réellement : l’effet intrinsèque de la chaussure ou la tolérance d’un coureur à un changement de contraintes ?
Les chaussures minimalistes peuvent déplacer les sollicitations vers l’avant-pied, le mollet, la cheville et le tendon d’Achille. Elles peuvent être bien tolérées, mais une transition trop rapide augmente probablement le risque de surcharge.
À l’inverse, les chaussures maximalistes ne sont pas protectrices en elles-mêmes. Elles modifient aussi les sensations, les stratégies d’impact et la distribution des contraintes.
La question clinique devient alors moins :
« Quelle est la meilleure chaussure ? »
Et davantage :
« À quelles contraintes ce coureur est-il actuellement adapté, et comment introduire progressivement les nouvelles ? »
La quantification du stress mécanique (#LaCliniqueDuCoureur) reste ainsi un modèle clinique particulièrement utile, à condition d’intégrer l’historique du coureur, le volume, l’intensité, la récupération, le terrain, la force, la technique et la progression des charges.
La meilleure chaussure n’est peut-être pas celle qui promet le plus, mais celle dont les contraintes sont comprises, progressivement intégrées et bien tolérées.
Les chaussures maximalistes protègent-elles vraiment des blessures ?
Depuis quelques années, les semelles épaisses sont souvent présentées comme une évolution majeure de la chaussure de course. Plus de mousse, plus d'amorti… donc moins de blessures ? Une nouvelle revue systématique apporte un éclairage intéressant… mais beaucoup plus nuancé.
Ce que les données soutiennent plutôt :
✅ Les semelles plus épaisses augmentent légèrement le temps de contact au sol.
✅ Elles diminuent généralement le taux de vertical ground reaction forces (GRF) loading rates*.
✅ Les adaptations biomécaniques concernent surtout la cheville, alors que le genou et la hanche changent peu.
Ce que les données ne permettent pas de conclure
❌ Que les chaussures épaisses réduisent le risque de blessure.
❌ Qu'elles améliorent systématiquement l'économie de course.
❌ Qu'il existe une épaisseur de semelle « idéale ».
Pourquoi ?
Parce que toutes les études incluses évaluent essentiellement des réponses biomécaniques aiguës, en laboratoire. Elles ne permettent pas de répondre à la question qui intéresse réellement les coureurs :
« Est-ce que je me blesserai moins avec ces chaussures ? »
À ce jour, la réponse est simplement : nous ne le savons pas.
Autre point intéressant : les réponses semblent très variables d'un coureur à l'autre. Certains modifient fortement leur biomécanique lorsqu'ils changent de chaussures, d'autres très peu. Cette variabilité pourrait expliquer une grande partie des résultats contradictoires observés dans la littérature.
👉 C'est un bon rappel qu'une modification biomécanique n'est pas un critère clinique.
Observer un changement de dorsiflexion, de temps d'appui ou de vertical GRF loading rates est intéressant… mais cela ne signifie pas automatiquement une amélioration de la douleur, une diminution des blessures ou une meilleure performance.
En pratique, cela invite à rester prudent face aux messages marketing qui présentent une caractéristique biomécanique comme une preuve d'efficacité clinique.
En course à pied comme dans de nombreux domaines de la santé, la chaîne de preuve reste indispensable : Modification biomécanique → adaptation de l'organisme → effet clinique → bénéfice pour le patient.
Aujourd'hui, pour l'épaisseur de semelle, cette chaîne est encore incomplète.
*Dans cette revue systématique, les semelles plus épaisses sont généralement associées à un loading rate plus faible, mais les résultats restent hétérogènes et une partie de la littérature rapporte des adaptations opposées selon les chaussures et les coureurs.
Et si la fatigue en course à pied n’était pas qu’une simple question de cardio ?
En endurance, et encore plus en trail, la performance ne dépend pas seulement du moteur énergétique.
Elle dépend aussi de la capacité du système neuromusculaire à produire, transmettre, absorber et réguler la force dans la durée.
Le muscle ne travaille jamais seul : il fonctionne avec le tendon, les fascias, les aponévroses, le système nerveux et les informations sensorielles issues des tissus.
Quelques points clés ressortent :
➡️ Les courbatures ne résument pas les dommages musculaires.
La douleur peut diminuer alors que la force, la proprioception ou la tolérance mécanique restent altérées.
➡️ Le travail excentrique est central.
Mais il n’a pas besoin d’être extrême : il doit surtout être progressif, régulier et spécifique.
➡️ Le tendon s’adapte lentement.
Un coureur peut gagner en force plus vite que ses tissus ne tolèrent les nouvelles contraintes.
➡️ La descente en trail n’est pas un détail technique.
C’est une contrainte neuromusculaire spécifique, à préparer comme telle.
➡️ La récupération repose d’abord sur les bases : sommeil, nutrition, hydratation, gestion de charge et pacing.
Préparer un coureur, ce n’est donc pas seulement améliorer son cardio.
C’est aussi construire un système muscle-tendon capable d’encaisser, répéter et réguler les contraintes.
En course longue, la performance durable repose peut-être moins sur la capacité à forcer plus que sur la capacité à rester coordonné, tolérant et adaptable.
Et si le toucher n’était pas seulement une technique ?
Dans les professions de santé, le toucher est souvent enseigné comme un geste à maîtriser : repérer, palper, mobiliser, doser, sécuriser.
C’est indispensable. Mais est-ce suffisant ?
Deux textes récents invitent à déplacer légèrement le regard. Non pas pour opposer le “hands-on” aux données probantes, ni pour réhabiliter une intuition non critique, mais pour penser le toucher comme une pratique clinique située.
Toucher un patient, ce n’est jamais simplement appliquer une main sur un tissu.
C’est entrer dans une relation asymétrique, avec un corps vulnérable, une histoire, des attentes, des craintes et parfois une douleur qui transforme profondément la manière d’habiter son corps.
Dans cette perspective, le toucher engage au moins trois dimensions :
Le palper technique
Celui qui cherche à identifier, tester, comparer, sécuriser. Il relève de la précision, de la méthode et du raisonnement clinique.
La perception relationnelle
Celle qui ajuste le rythme, la pression, l’intention du geste selon la réaction du patient. Le toucher devient alors une forme de dialogue corporel.
La réflexivité corporelle
Celle qui permet au praticien de se percevoir en train de percevoir : que suis-je en train d’interpréter ? Qu’est-ce que mon geste induit ? Quel sens suis-je en train de co-construire avec le patient ?
C’est probablement là que se joue un enjeu majeur pour nos formations.
Former au toucher ne devrait pas seulement consister à transmettre des habiletés manuelles. Cela devrait aussi apprendre à reconnaître ce que le geste produit dans la relation de soin : confiance, sécurité, attention, mais parfois aussi inquiétude, dépendance ou représentations fragilisantes.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre technique et relation.
L’enjeu est d’articuler les deux avec rigueur.
Une pratique manuelle contemporaine ne gagne rien à se réfugier dans le flou du “ressenti”. Mais elle perd aussi quelque chose si elle réduit le toucher à un simple outil biomécanique ou neurophysiologique.
Le toucher peut être pensé comme un acte clinique complet : technique, relationnel, perceptif et éthique.
Peut-être que la vraie question pédagogique devient alors : apprenons-nous seulement aux étudiants à poser leurs mains correctement, ou leur apprenons-nous aussi à comprendre ce que leurs mains font vivre au patient ?
La douleur chronique n’est pas seulement une douleur qui dure.
C’est probablement l’un des messages les plus importants à rappeler aux professionnels de santé.
En Suisse, la douleur chronique modérée à sévère concerne environ 11 % de la population adulte. Elle impacte la qualité de vie, la fonction, le travail, les relations sociales, la santé mentale et les coûts du système de santé.
La reconnaître comme une maladie à part entière n’est donc pas un détail administratif.
C’est une condition pour mieux la coder, mieux la suivre, mieux la rembourser, mieux former les professionnels et mieux organiser les parcours de soins. Mais cette reconnaissance pose une autre exigence : ne pas simplifier à l’excès.
Classer une douleur comme nociceptive, neuropathique ou nociplastique peut aider le raisonnement clinique. Mais l’étude Delphi le rappelle bien : aucun signe isolé ne suffit à identifier un mécanisme douloureux. Il faut raisonner par faisceaux d’indices.
▪️ Une douleur nociceptive sera plus volontiers localisée, proportionnelle, liée à des signes inflammatoires ou à une évolution tissulaire attendue.
▪️ Une douleur neuropathique s’appuiera davantage sur une distribution neuroanatomiquement plausible, des déficits sensitifs, des signes neurologiques ou des examens confirmant une atteinte du système somatosensoriel.
▪️ Une douleur nociplastique évoquera plutôt une douleur diffuse, mal localisée, associée à une hypersensibilité généralisée, des symptômes somatiques multiples et une discordance entre les tissus observables et l’expérience douloureuse.
Mais dans la vraie vie clinique, les mécanismes se chevauchent souvent.
C’est là que la formation devient centrale. Former à la douleur chronique, ce n’est pas seulement apprendre des traitements, des techniques ou des algorithmes. C’est apprendre à raisonner dans la complexité : reconnaître les mécanismes dominants, identifier les facteurs de maintien, coordonner les soins, éviter l’inflation thérapeutique et rester attentif à l’expérience vécue du patient.
Un troisième texte, plus philosophique et critique, nous rappelle aussi que les définitions de la douleur ne sont jamais neutres. Elles influencent ce que nous cherchons, ce que nous croyons observer, ce que nous remboursons, et parfois ce que nous reconnaissons comme légitime.
Cela devrait nous rendre prudents. La douleur chronique a besoin d’experts.
Mais peut-être surtout d’experts capables de douter correctement. Des professionnels capables d’articuler données probantes, examen clinique, expérience du patient, limites des classifications et coordination interprofessionnelle.
Reconnaître la douleur chronique comme discipline, ce n’est pas créer une nouvelle case. C’est accepter qu’un problème complexe nécessite des compétences spécifiques, un langage commun, des parcours coordonnés et une responsabilité partagée.
IA en consultation : ni gadget, ni pilote automatique
Comme praticien et superviseur clinique, je vois l’arrivée de l’IA dans les consultations avec intérêt, mais aussi avec prudence.
Utilisée correctement, l’IA peut devenir un excellent outil de soutien médico-administratif : transcription, structuration du dossier, aide à la rédaction, clarification des éléments importants de la consultation. Mais elle ne remplace rien de ce qui fait le cœur de notre métier.
➡️ Elle ne remplace pas l’examen clinique.
➡️ Elle ne remplace pas le raisonnement.
➡️ Elle ne remplace pas le toucher.
➡️ Elle ne remplace pas l’écoute.
➡️ Elle ne remplace pas la responsabilité du professionnel.
Pour moi, son intérêt principal est ailleurs : elle peut libérer de l’attention.
Moins de temps passé à écrire pendant l’échange, c’est potentiellement plus de disponibilité pour le patient. Plus de présence, plus d'attention, plus de précision dans ce qui est réellement dit et vécu pendant la consultation. Mais cette utilisation doit rester cadrée.
⚠️ Le patient doit être informé.
⚠️ Son consentement doit être demandé.
⚠️ Les données doivent être traitées avec prudence.
⚠️ Le dossier doit être relu, corrigé et assumé par le clinicien.
⚠️ Et surtout, l’esprit critique doit rester central.
L’IA peut aider à documenter. Elle peut parfois aider à réfléchir. Elle peut même faire apparaître des angles morts dans notre anamnèse ou notre raisonnement. Mais elle ne peut pas percevoir ce que nous percevons dans la rencontre clinique : les nuances corporelles, les silences, les hésitations, la qualité du mouvement, le contexte, la relation, l’incarné.
C’est probablement là que se situe l’enjeu pour nos professions.
▪️ Ne pas rejeter l’outil par principe.
▪️ Ne pas l’idéaliser non plus.
L’intégrer avec discernement, dans un cadre clair, au service de la qualité du soin, de la traçabilité et de la relation thérapeutique. L’IA ne devrait pas nous éloigner du patient. Bien utilisée, elle devrait nous permettre d’être davantage présents à lui.
IA en santé : ni menace magique, ni solution miracle
Quelle place donner à l’intelligence artificielle dans nos pratiques de soin ?
▪️ L’IA progresse vite.
En radiologie, certaines applications montrent déjà une utilité concrète : aide à la détection, priorisation d’examens urgents, optimisation des acquisitions, structuration des comptes rendus. Mais le passage du laboratoire à la pratique réelle reste exigeant. Les performances peuvent diminuer selon les données utilisées, les populations rencontrées, les biais d’entraînement, l’intégration dans les flux de travail ou le manque d’explicabilité.
➡️ un outil performant dans un contexte contrôlé n’est pas automatiquement un outil fiable dans une situation clinique complexe.
▪️ L’IA peut aider.
Mais elle ne remplace pas l’écoute, l’examen clinique, le raisonnement contextualisé, la responsabilité professionnelle ou la relation thérapeutique.
Une consultation n’est pas seulement une recherche de diagnostic.
C’est aussi une rencontre, une clarification, une hiérarchisation du risque, une interprétation de ce qui est dit, de ce qui n’est pas dit, et de ce que le patient est capable d’entendre ou de mobiliser à ce moment-là.
Pour les professionnels de santé, l’enjeu n’est pas de savoir si l’IA va nous remplacer. 🧠 L'IA n'est pas incarnée.
➡️L’enjeu est plutôt de savoir ce qu’elle peut transformer dans notre manière de travailler.
Elle peut soutenir la documentation, l’accès à l’information, la synthèse, la formation, certains raisonnements ou certaines décisions ciblées.
Mais elle peut aussi augmenter la distance, accélérer encore le rythme, renforcer une illusion de certitude ou fragiliser la relation si son usage n’est pas explicite, compris et encadré.
🧠 Si l’IA nous fait gagner du temps, à quoi voulons-nous consacrer ce temps ?
▪️ À produire davantage ?
▪️ Ou à mieux expliquer, mieux coordonner, mieux écouter, mieux superviser, mieux accompagner ?
⚠️ Dans un système de santé déjà sous tension, cette question est centrale.
Car les cliniciens ne perdent pas seulement du temps.
Ils peuvent aussi perdre du sens, de l’agentivité, de la vitalité professionnelle, parfois même une part de leur identité clinique.
▪️ L’IA ne réglera pas cela seule.
Elle peut être un levier utile si elle reste au service d’une pratique clinique plus claire, plus sûre, plus collaborative et plus humaine.
À condition de former les professionnels à ses limites, d’informer les patients de son usage, de maintenir une responsabilité humaine explicite et de ne jamais confondre assistance technique et présence clinique.
Notre futur ne sera pas une opposition entre humain et machine mais apprendre à collaborer avec l’IA sans déléguer ce qui fonde le soin.
Sources : 10.53738/REVMED.2026.22.949.48277 / 10.53738/REVMED.2026.22.964.48486 / 10.1038/s41591-025-04074-y / Les médecins inquiets de l’impact de l’IA sur la relation avec leurs patients - JIM - 04 juin 2026.
Et si le soin ne consistait pas seulement à “corriger” un corps, mais à reconstruire une relation au corps ?
En supervision clinique, une question revient souvent :
que faisons-nous réellement lorsque nous accompagnons une douleur persistante, une limitation fonctionnelle ou une situation clinique complexe ?
Nous pouvons bien sûr chercher une structure, un tissu, une contrainte mécanique, une stratégie motrice, un facteur neurophysiologique.
Mais cela ne suffit pas toujours.
Le patient ne vit pas son symptôme dans un laboratoire.
Il le vit dans un corps, dans une histoire, dans un environnement, dans des attentes, dans des peurs, dans des expériences antérieures, dans une relation de soin.
C’est là que l’énaction me semble intéressante.
Elle nous rappelle que la cognition n’est pas seulement “dans la tête”.
Elle est incarnée, située, dynamique.
Nous comprenons le monde à partir de ce que notre corps vit, anticipe, évite, protège ou répète.
Appliquée au modèle biopsychosocial, cette idée invite à déplacer légèrement notre regard.
Le patient n’est pas seulement porteur d’un problème.
Il participe, consciemment ou non, à la construction de son expérience de santé.
Et le thérapeute n’est pas seulement celui qui applique une technique.
Il devient aussi celui qui aide à rendre cette expérience plus lisible, plus modulable, parfois moins menaçante.
Dans une logique EBP, cela ne s’oppose pas aux données probantes.
Au contraire.
Les données de la recherche, l’expertise clinique et les préférences du patient ne devraient pas être trois cases séparées.
Elles devraient se rencontrer dans une situation concrète, avec un patient singulier, à un moment donné.
Cela implique parfois de réadapter l’axe thérapeutique en continu :
– selon la chronologie du trouble ;
– selon les capacités physiques et cognitives du patient ;
– selon son environnement ;
– selon sa compréhension du symptôme ;
– selon sa capacité actuelle à s’engager dans le changement.
Dans cette perspective, le soin devient une construction à deux.
Pas au sens vague du terme.
Mais dans une alliance où le patient comprend mieux ce qu’il vit, retrouve une marge d’action et peut progressivement redevenir acteur de sa santé.
Pour nous, professionnels de santé, ostéopathes, physiothérapeutes, chiropraticiens, cela pose une vraie question pédagogique et clinique :
comment intégrer cette complexité sans la rendre floue ?
Comment rester précis sans redevenir réducteur ?
Comment accompagner le vivant sans le figer dans un modèle ?
Peut-être que l’enjeu des prochaines années ne sera pas de choisir entre biomécanique, neurosciences, psychologie ou contexte social.
Mais d’apprendre à mieux articuler ces dimensions dans une pratique clinique lisible, rigoureuse et profondément humaine.
Cf : L'applications de l'énaction dans le cadre du modèle BPS et de l'EBP
Changer de paradigme sans que cela entraîne une fracture sociale ou professionnelle.
Je partage l’idée que tout n’a pas besoin d’être entièrement expliqué pour être cliniquement exploré. Mais cela ne signifie pas que tout se vaut.
Il me semble essentiel de s’appuyer sur des modèles cohérents, plausibles biologiquement, et compatibles avec les critères de Bradford Hill lorsqu’il s’agit de discuter des liens de causalité. Les données probantes publiées doivent être confrontées à la cohérence théorique de l’ensemble des évidences disponibles, y compris indirectes, ainsi qu’à leur plausibilité biologique.
Je m’étonne toutefois de voir que, parfois, certains ostéopathes s’enthousiasment pour des hypothèses encore fragiles, tout en percevant la réflexion critique des autres professionnels de santé comme une forme de remise en question externe, voire d’attaque.
Or, c’est précisément à nous de nous remettre en question.
L’ostéopathie s’inscrit encore largement dans un cadre pré-paradigmatique : peu de modèles sont réellement stabilisés, et plusieurs de nos concepts restent exploratoires, discutables ou insuffisamment étayés.
Il faudrait pouvoir se permettre de changer de paradigme sans que cela crée une fracture sociale ou professionnelle. Modifier un modèle explicatif ne devrait pas être vécu comme une rupture identitaire, mais comme une étape normale de maturation scientifique et clinique.
Cela ne doit pas nous empêcher d’avancer. Mais cela devrait nous inviter à davantage d’humilité, de réflexivité et de dialogue interprofessionnel.
Car si notre profession veut gagner en crédibilité, elle ne peut pas seulement demander à être reconnue.
Elle doit aussi accepter d’être questionnée.
La science n’est pas un ensemble de vérités définitives.
Un modèle scientifique n’est jamais “vrai” au sens absolu. Il est considéré comme valable tant qu’il résiste aux tentatives de réfutation. Autrement dit, il est toujours provisoire : probablement incomplet, parfois partiellement faux, mais utile pendant un certain temps pour comprendre, expliquer et agir.
C’est précisément ce qui fait la force de la démarche scientifique : elle laisse le monde ouvert. Elle accepte l’incertitude, le doute, la révision, la contradiction et l’amélioration progressive des modèles.
À l’inverse, certains discours thérapeutiques alternatifs donnent parfois l’impression de proposer des explications closes, globales, déjà stabilisées. Or, le vivant ne fonctionne pas ainsi.
Dans une logique évolutionniste, il ne s’agit pas vraiment “d’adaptation” au sens finaliste, comme si le vivant tendait vers une solution optimale. Il s’agit plutôt d’une dynamique de contingence : certaines variations sont temporairement conservées parce qu’elles fonctionnent suffisamment bien dans un contexte donné, tandis que la majorité des autres sont éliminées, souvent avant même d’émerger de manière visible. C’est le principe même de la sélection naturelle.
En clinique, cela nous oblige à rester prudents.
Une bonne anamnèse, un bon raisonnement diagnostique et un bon phénotypage du patient augmentent les chances de proposer un traitement pertinent, dans une logique de #smartermedicine : faire mieux, pas simplement faire plus.
Mais cela suppose aussi de reconnaître nos limites.
L’absence d’évidence ne signifie pas automatiquement évidence d’absence. Une hypothèse peut manquer de données directes tout en restant biologiquement plausible, cohérente avec des données indirectes, ou compatible avec un ensemble d’évidences plus large.
À l’inverse, nous restons toujours tributaires de la qualité des études disponibles : leurs biais, leurs populations, leurs critères de jugement, leur puissance statistique, leur transférabilité à nos patients réels.
Car en pratique clinique, nous ne traitons jamais des moyennes abstraites.
Nous travaillons toujours avec des N = 1.
Et c’est peut-être là que se situe la tension permanente entre science et clinique :
La théorie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonctionne.
La pratique, c’est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.
Entre les deux, il y a le raisonnement clinique : essayer de comprendre suffisamment pour agir avec prudence, cohérence et responsabilité.
C'est là que l'effet Effet Indiana Jones peut-être utile : https://lnkd.in/eujmw2Vn
Ostéopathie en Suisse : cadre clair, pratiques homogènes ?
Sur le plan formel, la Suisse paraît plus structurée que la France.
L’ostéopathie y est inscrite dans un cadre légal plus lisible, articulé à une logique d’autorisation d’exercer, à une reconnaissance des titres et à une filière de formation clairement identifiée.
Donc oui : institutionnellement, la Suisse semble moins “hybride”.
⚠️ Mais cette clarté du cadre ne signifie pas automatiquement une homogénéité du terrain. Car derrière le contenant, une autre question demeure : que retrouve-t-on réellement dans les pratiques, les raisonnements cliniques et les niveaux d’exigence ?
Une étude récente (1) sur les ostéopathes exerçant en Suisse, centrée sur la douleur — un champ central de notre pratique, même si l’ostéopathie concerne aussi la fonction — retrouve un bon niveau global de connaissances et d’attitudes, avec malgré tout une variabilité persistante. Elle montre aussi la coexistence de cadres contemporains de la douleur avec des représentations plus structurelles ou biomécaniques.
Autrement dit : le cadre est plus clair, mais l’homogénéité clinique n’est pas automatique.
Et c’est peut-être là que la discussion devient plus politique. Aujourd’hui, on peut lire au moins deux lignes dans la représentation de la profession :
➡️ une logique davantage tournée vers le rassemblement large de la profession, pour fédérer et peser politiquement ;
➡️ une autre, plus explicitement orientée vers les standards, la qualité, la formation continue, la recherche et l’alignement avec les exigences de la LPSan.
🧠 Ces deux lignes ne sont pas forcément incompatibles. Mais elles obligent à poser quelques questions de fond :
❓ Peut-on renforcer la structuration — ou maintenir une pluralité de modèles — sans perdre la dimension relationnelle et globale du soin ?
❓ Peut-on construire une identité professionnelle sans référentiel partagé solide ?
❓ La diversité est-elle une richesse… ou un frein à la lisibilité et à la reconnaissance ?
Et pendant ce temps, une autre question reste en arrière-plan : celle du contrôle réel de l’exercice.
La reconnaissance ne veut pas forcément dire contrôle effectif, homogène et lisible sur le terrain. La supervision, les parcours de reconnaissance, les exigences concrètes d’exercice et la surveillance des pratiques restent encore peu lisibles pour beaucoup. Et cela interroge d’autant plus dans un contexte où la profession pourrait se rapprocher d’une surpopulation, avec le risque d’une concurrence accrue, d’une pression à l’installation, et potentiellement d’une hétérogénéité plus marquée des niveaux de pratique.
Au fond, la vraie question n’est peut-être plus :
“La profession est-elle reconnue ?”
Mais plutôt :
“Comment cette reconnaissance est-elle réellement traduite en qualité, en contrôle et en lisibilité pour le public, les autorités… et les assurances maladie et complémentaires ?”
Sources : 10.1016/j.ijosm.2026.100846,10.1016/j.ijosm.2024.100716, 10.1371/journal.pone.0232607
L’ostéopathie française est reconnue. Mais est-elle vraiment structurée ?
Un article récent parle d’un modèle hybride : une profession légalement reconnue, mais encore peu intégrée, portée par une grande diversité de pratiques, de formations et de références
👉 formation encore largement hors du système universitaire
👉 pluralité de modèles cliniques
👉 identité souvent construite à l’échelle individuelle
👉 cadre collectif encore partiellement consolidé
Ce constat n’est pas forcément un problème en soi. Mais il oblige à poser quelques questions de fond :
❓ jusqu’où la diversité enrichit-elle la profession ?
❓ à partir de quand fragilise-t-elle sa lisibilité ?
❓ peut-on renforcer la structuration sans perdre la dimension relationnelle et globale du soin ?
Au fond, la question n’est peut-être pas de choisir entre autonomie et cadre, entre clinique et académique, mais de clarifier ce que la profession veut rendre visible, partageable et défendable.
Une profession peut-elle gagner en reconnaissance sans mieux définir ce qu’elle transmet, ce qu’elle garantit… et ce qu’elle n’est pas ?
➡️ Et en Suisse, dans les faits ?
Sources : 10.1016/j.ijosm.2026.100846
Lombalgie aiguë : et si notre rôle principal n’était pas seulement de traiter, mais de superviser l’autonomie ?
L’essai randomisé PACBACK, publié dans le JAMA, apporte un éclairage intéressant pour les professionnels de santé impliqués dans les douleurs lombaires : ostéopathes, physiothérapeutes, chiropraticiens, médecins, thérapeutes manuels.
Chez 1 000 adultes présentant une lombalgie aiguë ou subaiguë avec risque accru de chronicisation, l’autogestion biopsychosociale soutenue par un clinicien montre une amélioration faible mais significative du handicap sur 12 mois.
En revanche, la manipulation vertébrale seule ne montre pas de différence significative par rapport aux soins médicaux guidés par les recommandations, ni sur le handicap, ni sur l’intensité de la douleur.
⚠️ Ce résultat ne devrait pas être lu comme une disqualification de la thérapie manuelle. ⚠️
🧠 Il invite plutôt à questionner sa place.
En supervision clinique, je retiens surtout ceci :
La main du thérapeute peut ouvrir une fenêtre.
Mais ce sont les compétences du patient qui permettent de la garder ouverte. A nous de lui partager nos connaissances...
Autrement dit, le traitement manuel peut rester pertinent, mais probablement comme un levier intégré dans une stratégie plus large :
→ expliquer sans inquiéter
→ rassurer sans banaliser
→ encourager le mouvement
→ accompagner l’exposition progressive
→ identifier les croyances limitantes
→ renforcer l’auto-efficacité
→ suivre le handicap fonctionnel, pas uniquement la douleur
→ soutenir une expérience énactive : le patient ne reçoit pas seulement un soin, il expérimente concrètement une autre manière de bouger, de percevoir et d’agir.
Ce qui me semble central dans PACBACK, ce n’est pas le débat “manipulation ou pas manipulation”.
C’est plutôt cette question : Est-ce que notre prise en charge rend progressivement le patient plus compétent face à sa douleur ?
Pour nos professions, l’enjeu n’est peut-être pas de faire moins de thérapie manuelle, mais de mieux l’inscrire dans une trajectoire de soin où le patient devient acteur, et pas seulement bénéficiaire.
Une pratique fondée sur les preuves ne nous demande pas d’abandonner nos outils.
Elle nous demande de mieux préciser quand, pour qui, pourquoi, et avec quel objectif fonctionnel nous les utilisons.
La science ne remplace pas le raisonnement clinique : elle en resserre progressivement le champ des possibles, à partir des hypothèses issues du terrain.
Sources : 10.1001/jama.2025.21990 et commentaires
Pratique et science : une écologie de la décision clinique
Une partie des hypothèses cliniques émerge de la pratique, souvent dans des zones d’incertitude ou en dehors des cadres établis. La science intervient ensuite pour tester, affiner ou invalider ces intuitions. De nouvelles hypothèses peuvent également émerger, à leur tour, tant dans la section « discussion » que dans la pratique clinique.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer pratique et science, mais d’organiser leur interaction au sein d’un système adaptatif de la décision clinique.
Ce système repose sur plusieurs pôles : les données scientifiques, l’expérience du praticien, la situation clinique et la décision partagée avec le patient. Chacun apporte une contrainte ou une information spécifique sans qu’aucun ne puisse, à lui seul, dicter la conduite à tenir.
La science n’indique pas directement quoi faire dans une situation donnée. Elle vise à expliquer et à isoler des effets. Mais ce faisant, elle structure ou réduit le champ des décisions possibles : elle informe les probabilités d’efficacité et limite certaines interprétations intuitives.
L’expérience du praticien permet d’interpréter ces données dans des contextes singuliers. La décision partagée, elle, introduit les valeurs, préférences et objectifs du patient dans l’équation.
La question de la transférabilité reste centrale : appliquer un résultat issu d’un cadre expérimental à une situation clinique implique un changement de contexte susceptible d’en modifier l’effet. Cette difficulté fait écho, sans s’y confondre, aux enjeux de réplication des études, qui interrogent la robustesse des résultats.
Un tel système ne se régule que si ses boucles de rétroaction sont actives : encore faut-il identifier les signaux d’erreur et accepter de réviser ses modèles, y compris lorsqu’ils sont ancrés dans l’expérience.
Mais dans nos pratiques, qu’est-ce qui joue réellement le rôle de signal de régulation ?
La prise de décision clinique repose moins sur l’accumulation de connaissances que sur la capacité à calibrer son engagement en situation d’incertitude. L’effet Dunning-Kruger décrit une mauvaise calibration de la perception de compétence, tandis que le modèle proposé ici — « effet Indiana Jones » — décrit une mauvaise calibration de l’engagement décisionnel. Leur croisement permet d’identifier des zones à risque (surconfiance, inertie) et d’introduire une heuristique simple basée sur le coût de l’erreur. Ce cadre s’inscrit dans une approche énactive du raisonnement clinique, où la compréhension émerge de l’action. Il offre un levier pragmatique pour limiter la surmédicalisation et l’errance thérapeutique.
La formation médicale met traditionnellement l’accent sur l’acquisition de connaissances et la réduction de l’incertitude. Pourtant, la pratique clinique quotidienne confronte les praticiens à des situations où l’information est incomplète, ambiguë ou évolutive.
Dans ce contexte, la difficulté centrale n’est pas toujours de « savoir », mais de décider quand et comment agir.
L’effet de David Dunning et Justin Kruger a montré que les individus peuvent mal évaluer leur propre compétence. Cependant, cette approche reste centrée sur une dimension globale.
Nous proposons ici un modèle complémentaire, centré sur la décision en situation : l’effet Indiana Jones, inspiré de Indiana Jones and the Last Crusade.
Deux situations illustrent deux erreurs opposées du raisonnement clinique :
Le clinicien agit avec confiance sur une base perçue comme solide… qui ne l’est pas.
Risques :
surinterprétation
maintien d’une hypothèse erronée
surmédicalisation
Le clinicien n’agit pas, faute de certitude, alors qu’une action à faible risque serait possible.
Risques :
inertie décisionnelle
retard de prise en charge
errance thérapeutique
Ces deux erreurs ne relèvent pas d’un déficit de connaissances, mais d’une mauvaise calibration de la solidité perçue des hypothèses.
Le croisement des deux modèles permet de distinguer quatre configurations.
Ce croisement met en évidence une distinction essentielle :
Dunning-Kruger → perception de compétence
Indiana Jones → décision en situation
Ce modèle s’inscrit dans une approche issue des travaux de Francisco Varela.
Dans ce cadre :
la cognition est située et incarnée
la compréhension émerge dans l’action
l’environnement répond aux interactions du clinicien
Ainsi :
une hypothèse n’est pas validée a priori
elle est testée dans l’interaction clinique
Le vécu du patient (douleur, inconfort, sécurité) est :
central
mais fluctuant et contextuel
nécessite d’être testé, pas seulement interprété
Le patient n’est pas un diagnostic fixe, mais :
un système adaptatif
dont la réponse dépend des interventions
Le raisonnement devient :
itératif
interactif
basé sur le feedback
Une question pivot peut être utilisée en consultation :
“Si je me trompe, quel est le coût… et puis-je tester à ce niveau de risque ?”
Cette approche permet :
d’engager une action à faible risque
d’obtenir un retour du système
d’ajuster en continu
Deux dérives opposées peuvent être limitées :
multiplication d’examens
surinterprétation
complexification inutile
absence de cap décisionnel
multiplication des intervenants
perte de cohérence
Le modèle propose une alternative : tester, observer, ajuster
Ce modèle présente plusieurs intérêts :
simplicité d’utilisation (heuristique rapide)
transférabilité en supervision clinique
articulation avec les modèles contemporains de cognition
Cependant, il repose sur une compétence clé :
l’évaluation du coût de l’erreur
Or, cette évaluation est elle-même sujette à des biais (émotionnels, contextuels, médico-légaux).
La prise de décision clinique ne consiste pas uniquement à réduire l’incertitude, mais à agir de manière adaptée malgré elle.
Le croisement entre l’effet Dunning-Kruger et l’effet Indiana Jones permet de mieux comprendre et réguler :
la perception de compétence
le niveau d’engagement
L’enjeu n’est plus seulement d’avoir raison, mais de calibrer son action en fonction du risque.
L’effet Indiana Jones décrit deux erreurs opposées : sur-confiance et sous-engagement
Le croisement avec Dunning-Kruger permet une lecture opérationnelle
Une heuristique simple basée sur le coût de l’erreur peut guider l’action
Ce modèle s’inscrit dans une approche énactive du raisonnement clinique
Sommes-nous en train de changer d’ère dans les prises en soin MSK ?
Quelque chose évolue dans nos pratiques. Pas une rupture nette. Plutôt un déplacement progressif.
1. Ce qui fait effet
Nous avons longtemps pensé l’efficacité à partir du geste :
👉 une technique
👉 un mécanisme
👉 un effet
Mais aujourd’hui :
👉 une part importante de l’effet ne dépend pas uniquement de la technique
👉 les facteurs contextuels prennent une place centrale
➡️ Soignons-nous avec des techniques… ou avec des situations thérapeutiques ?
2. Comment ça fonctionne
Ce déplacement nous oblige à repenser la causalité :
👉 d’une logique linéaire
👉 vers une logique interactionnelle et complexe
L’effet devient :
▪️ multifactoriel
▪️ contextuel
▪️ émergent / énactif
➡️ Peut-on encore isoler “l’ingrédient actif” ?
3. Comment on mesure
Nous avons appris à mesurer :
👉 significativité
👉 tailles d’effet
👉 MCID
Mais :
👉 une différence statistique ≠ une amélioration vécue
👉 la pertinence clinique reste individuelle et contextuelle
➡️ Mesurons-nous vraiment ce qui compte ?
4. Comment on comprend
Ce changement amène à revisiter le diagnostic :
👉 moins centré sur la structure
👉 plus orienté vers le fonctionnement
Avec une piste :
👉 phénotyper les motifs de consultation
plutôt que classer uniquement par structures
Exemples :
▪️ hypersensibilisation
▪️ évitement / contrôle
▪️ variabilité / instabilité
▪️ surcharge / sous-exposition
➡️ Deux patients “identiques” peuvent relever de prises en soin différentes.
5. Comment on agit
Si le système est adaptatif…
👉 alors protéger ne suffit pas
Le concept d’antifragilité propose :
👉 certains systèmes se renforcent grâce à l’exposition
Donc :
👉 trop protéger → fragilise
👉 exposer (avec justesse) → renforce
➡️ Soigner, ce n’est pas seulement réduire la douleur
c’est aussi développer la capacité d’adaptation
6. Comment on navigue
Tout cela converge vers une réalité :
👉 l’incertitude est irréductible
▪️ effets modestes
▪️ réponses variables
▪️ trajectoires non linéaires
🧠 L’expertise ne consiste peut-être plus à supprimer l’incertitude mais à savoir agir avec. La prise de décision clinique repose moins sur l’accumulation de connaissances que sur la capacité à calibrer son engagement en situation d’incertitude. (cf prochain post : Effet Indiana Jones)
Sources : 10.1016/j.ijosm.2026.100820 , 10.53738/REVMED.2026.22.956.e47837 , 10.53738/REVMED.2026.22.958.48562 , 10.55498/MAINSLIBRES.2026.02.1.084 , ISBN : 978-2-25144-476-5 , 10.55498/MAINSLIBRES.2026.02.1.079 , 10.1080/10669817.2025.2610533
🧠 Et si nous ne travaillions pas avec 5… mais avec 9 sens ?
On apprend classiquement à raisonner avec la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher.
Mais est-ce que ce modèle est encore suffisant pour comprendre certaines situations cliniques… notamment en périnatalité ou en musculo-squelettique ?
Un modèle neurophysiologique élargi propose une autre lecture :
1. Extéroception → “le monde comme contrainte”
▪️ Vision, audition, olfaction, gustation
▪️ Toucher (pression, vibration)
▪️ Thermoception cutanée
▪️ Nociception cutanée
👉 Rôle : capter les affordances (opportunités d’action)
👉 Idée clé : la perception guide directement l’action
2. Proprioception → “le corps comme référentiel”
▪️ Position et mouvement
▪️ Tension musculaire
▪️ Équilibre (vestibulaire)
▪️ Nociception musculo-squelettique
👉 Rôle : construire un schéma corporel dynamique
👉 Idée clé : penser, c’est déjà simuler une action
3. Intéroception → “le corps comme état”
▪️ États viscéraux (cardiaque, respiratoire, digestif)
▪️ Faim / satiété
▪️ États autonomes
▪️ Thermorégulation
▪️ Nociception viscérale
👉 Rôle : donner une valence (sécurité / menace, agréable / désagréable)
👉 Idée clé : toute cognition est teintée par l’état du corps
🔍 Ce que ce modèle change (peut-être)
➡️ La douleur ne serait plus seulement un signal tissulaire… mais une construction multisensorielle
➡️ Le mouvement ne serait plus uniquement mécanique… mais dépendant d’un schéma corporel actualisé
➡️ Le contexte et l’état interne ne seraient plus des “facteurs associés”… mais des composants centraux
⚖️ Et en pratique ? Est-ce que ce cadre :
permet réellement de mieux orienter nos prises en charge ?
ou reste-t-il surtout un outil explicatif séduisant ?
Autrement dit :
➡️ Quand un patient consulte, cherchons-nous une structure à corriger… ou un système sensoriel à recalibrer ?
Et si l’intelligence artificielle ne marquait pas la fin du médecin… mais révélait plutôt ce que la médecine avait déjà perdu ?
Le débat actuel autour de l’IA est souvent caricatural :
👉 soit elle va remplacer les cliniciens
👉 soit elle n’est qu’un outil parmi d’autres
Mais ces positions passent peut-être à côté de l’essentiel.
🔎 Ce que rappelle cet article récent (JAMA, 2026)
• Les chatbots obtiennent aujourd’hui de meilleurs scores “d’empathie” que les médecins…
👉 mais uniquement dans des interactions textuelles et décontextualisées
• Dans la réalité clinique :
→ pas d’examen
→ pas de perception fine
→ pas de gestion de l’incertitude
→ pas de relation incarnée
👉 L’IA ne devient pas empathique.
👉 Elle met en lumière une médecine qui s’est éloignée du patient.
📊 Un constat plus profond émerge
En ambulatoire :
• ~50 % du temps médical = tâches administratives
• ~27 % = contact patient
👉 Ce déséquilibre ne vient pas de l’IA.
👉 Il s’est construit progressivement, au fil des systèmes.
🤔 Alors, le problème est peut-être ailleurs
Pas dans la performance de l’IA…
Mais dans l’organisation du travail clinique :
• documentation
• codage
• indicateurs
• contraintes administratives
👉 Autant de couches qui ont progressivement éloigné le clinicien du soin direct.
🔄 Et si l’IA changeait la question ?
Plutôt que :
❌ “L’IA va-t-elle remplacer le médecin ?”
Peut-être faudrait-il se demander :
✔️ “Que doit-on absolument préserver du rôle du clinicien ?”
📌 Une distinction devient centrale :
• Substituable
→ documentation, tri, reconnaissance de patterns
• Non substituable
→ présence, examen, écoute, décision en incertitude
👉 L’IA ne remplace pas le jugement clinique.
👉 Elle peut… le rendre à nouveau possible.
⚠️ Mais un point critique apparaît
L’IA ouvre deux trajectoires :
👉 Libérer du temps pour le patient
👉 Accélérer encore le volume et la productivité
👉 La technologie ne tranche pas.
👉 C’est le système… et les professionnels.
🧠 Et en filigrane, une question plus large
👉 Qu’est-ce qui fait réellement la valeur d’un soin ?
• La rapidité ?
• Le volume ?
• Ou la qualité de présence et de décision ?
💡 Peut-être que l’enjeu n’est pas technologique.
👉 Mais organisationnel… et presque philosophique.
👉 L’IA ne signifie peut-être pas la fin du médecin…
👉 mais la possibilité de retrouver les conditions pour exercer la médecine.
Sources : 10.1001/jama.2026.4356