Témoignage de Eva
Un récit de vie marqué par des péripéties, et sauvée par le don de sang.
Un récit de vie marqué par des péripéties, et sauvée par le don de sang.
Eva a 28 ans et habite dans le canton du Jura. En 2020, elle se trouvait à Avoriaz, en vacances avec des amis. Ils avaient loué un chalet au milieu des pistes. L’ambiance était légère et joyeuse. Ils se sentaient libres et insouciants, comme on peut l’être à cet âge-là. Une soirée était organisée dans la station et ils ont décidé d’y aller. À ce moment de sa vie, Eva aimait faire la fête. Vers la fin de la soirée, l’alcool aidant, elle discutait avec un garçon. Il ne lui plaisait pas particulièrement, mais la conversation était animée, désinhibée, sans arrière-pensée. Ce qu’elle n’avait pas anticipé, c’est la réaction d’un ami présent ce soir-là. Il avait des sentiments pour elle et n’a pas supporté de la voir parler à quelqu’un d’autre.
Son comportement est devenu agressif. D’abord, il m’a jeté de l’eau au visage. Je n’ai pas réagi. L’alcool, l’ambiance. je n’ai pas pris la mesure de la situation. Puis, voyant que je ne réagissais pas, il m’a poussée dans le dos. J’avais beaucoup bu et devant moi, il y avait une chaise retournée. J’ai essayé de l’éviter, mais j’ai perdu l’équilibre. Il y avait des tiges métalliques entre les pieds de la chaise. Je suis tombée dessus. Sur le moment, la douleur ressemblait à celle d’un orteil qu’on cogne contre un meuble. Vive, mais supportable. Je me suis endormie en pensant que ça passerait. Je me trompais.
Le lendemain, il est 8 heures. J’ai très peu dormi. J’ai la tête lourde, mais surtout une douleur intense à l’endroit de la chute, en haut de l’adducteur, près des parties génitales. Je me dis alors que je vais m’habiller, descendre la piste et rentrer chez moi. Ma mère m’attend, je pourrai me reposer, être prise en charge à domicile. Mais une fois habillée, la douleur devient insoutenable. Je ne peux plus me tenir debout. Mes amis appellent les urgences. Mais intervenir dans un chalet situé au milieu d’une piste de ski prend du temps. Beaucoup de temps. Et pendant ce temps-là, la douleur est indescriptible. Inhumaine.
Une fois arrivée au centre médical de la station, totalement débordé, je souffre tellement que la marque de mes doigts, serrés sur mon visage, est imprimée sur ma peau. Aux soins intensifs, les médecins cherchent ce que j’ai. Personne ne comprend tout de suite ce qui se passe. Puis ils découvrent qu’une artère près de l’artère fémorale s’est ouverte. Je fais une hémorragie interne. Ils font alors tout pour me soulager et empêcher que mon état ne s’aggrave. Je suis immédiatement transférée à l’Hôpital universitaire de Genève, pour être opérée.
Le problème, c’est que l’artère fémorale est très profonde. Par peur d’une nouvelle hémorragie ou d’une infection, ils ne peuvent pas refermer complètement la plaie. Ils doivent attendre que tout se referme seul. Je ne saurais décrire la douleur ressentie à ce moment-là. Honnêtement, c’était du 12 sur 10. Une fois stabilisée, je dois rester alitée. La moindre position différente est insupportable. Finalement, je peux rentrer chez moi et être suivie à l’hôpital de Delémont. On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Mais non.
Je dois prendre des douches pour rincer la plaie. Les premiers jours, tout se passe bien. Puis la plaie se rouvre. L’hémorragie recommence. Je n’ai plus assez de peau pour retenir le sang. Je me vide littéralement. Pour moi, il est hors de question de retourner à l’hôpital. Je suis quelqu’un de très active. L’idée même d’une nouvelle hospitalisation m’angoisse. Les douleurs des opérations me hantent encore. Mais ma mère, présente à mes côtés, n’en peut plus. Elle appelle l’ambulance, sans me laisser le choix.
Quand j’arrive à nouveau à l’hôpital, j’ai perdu 2,5 litres de sang. Ils n’arrivent même plus à me piquer : je n’ai plus assez de pression dans les veines. Je vous laisse imaginer l’état de l’ambulance. Étrangement, je n’ai plus mal. C’est presque un soulagement. Je ressens des fourmillements dans les mains, les pieds. Puis ça remonte doucement vers le ventre. Et là, je le sens la mort arriver. D’abord, je me dis :
« Non, Eva. Pas comme ça. Pas maintenant. Pas aujourd’hui. »
Puis une sensation étrange de bien-être apparaît. Et cette pensée me traverse l’esprit :
« Pourquoi pas, finalement ? »
À ce moment précis, ils réussissent à me piquer. Je vois deux yeux verts au-dessus de moi. Ceux de ma mère. Elle me dit :
« Vas-y, reste avec nous, ma chérie. »
Ils me perfusent, m’emmènent au bloc et suturent à nouveau.
Le lendemain, les médecins me proposent une transfusion sanguine pour compenser la perte massive de sang. Ils discutent longuement de la quantité. Finalement, je reçois deux poches de sang. Officiellement, c’est pour aider à la récupération. En réalité, je pense que ça m’a sauvé la vie. Grâce à ces transfusions, j’ai pu remarcher assez rapidement. Quand mon état s’améliorait, mon père venait me chercher et nous allions marcher en forêt. Je me souviens très bien de la première fois où j’ai pu me lever après la transfusion. Je suis allée à la fenêtre. Cela faisait trois jours que je n’avais pas vu l’extérieur. En regardant la nature, j’ai été submergée par l’émotion. Je me suis dit que, finalement, rien ne valait la vie. Mes examens universitaires ont été manqués. C’était le confinement. Mais étrangement, le fait que le monde s’arrête pendant que moi aussi je ne pouvais plus avancer m’a aidée. Avant cet accident, je donnais mon sang et j’en faisais la promotion. Je n’aurais jamais imaginé en avoir besoin un jour. Penser que le sang d’une personne dont je ne connais ni le nom ni l’histoire m’a sauvée est quelque chose de profondément bouleversant.
La récupération a été longue, près de quatre ans. Autant sur le plan physique que mental. Je ne supportais plus la douleur, même celle liée au sport. Les courbatures étaient insupportables. Pourtant, je suis une personne très active. Je nage, je cours, je grimpe, je vis dehors. Je ne pouvais pas accepter de souffrir à chaque effort. J’ai pleuré. Beaucoup. Jusqu’à l’année passée, je ne pouvais pas parler de cette expérience sans pleurer. Après une rupture des ligaments croisés, une anesthésiste a trouvé mon histoire étrange. On m’a envoyée consulter une hématologue. Le diagnostic est tombé : la maladie de von Willebrand. Un trouble hémorragique. Un défaut de coagulation. Tout s’expliquait enfin.
Aujourd’hui, j’ai récupéré de mes séquelles physiques et psychologiques. J’ai compris que mes études ne définissaient pas ma valeur. En avril 2025, j’ai terminé une course de 50 kilomètres. C’était ma victoire. Ma revanche sur la vie. Je me suis prouvé que j’étais forte. Que les obstacles pouvaient me ralentir, mais pas m’arrêter. Si je devais dire une chose : donnez votre sang. Cela sauve des vies. Cela permet à d’autres de se relever, de recommencer, de continuer. Et si un jour vous tombez, comme moi : restez positifs. Le temps et la volonté guérissent plus qu’on ne le croit.