Témoignage de Anna
Un récit de vie marqué par la discrétion de la maladie et la force de continuer.
Un récit de vie marqué par la discrétion de la maladie et la force de continuer.
Aujourd’hui, Anna vient d’avoir 82 ans. D’origine bernoise, elle est arrivée dans la région de la Broye à l’âge de vingt ans comme fille au pair. Elle ne pensait pas y rester. Pourtant, c’est ici qu’elle a rencontré celui qui allait devenir son mari. Ensemble, ils se sont installés dans la ferme familiale et ont travaillé la terre pendant des années. Une vie faite d’efforts, de saisons qui se succèdent et de gestes répétés, mais aussi de stabilité et de courage. Anna a toujours été une femme active et avançait sans se plaindre. Même après la mort de son mari, elle a continué à travailler, puis à occuper ses journées. Le mouvement, l’activité, la liberté étaient sa manière de rester debout. En cette soirée calme, autour d’un café, elle accepte de raconter son histoire.
En 2003, mon mari allait régulièrement donner son sang. Pour lui, c’était un geste normal. Pour moi, beaucoup moins. Je ne me sentais pas concernée. J’étais en bonne santé, du moins je le pensais. Un été, j’ai pourtant décidé de l’accompagner. J’ai voulu essayer, faire comme lui. Nous nous sommes rendus ensemble au centre de transfusion sanguine de Payerne. Mais ce jour-là, je n’ai pas pu donner mon sang. Les médecins m’ont annoncé que j’étais anémique. J’ai été très déçue. Je ne ressentais aucun symptôme, aucune fatigue particulière. Je suis rentrée chez moi avec cette information, sans vraiment la comprendre. Je me disais simplement que je ne pourrais peut-être jamais donner mon sang. À l’époque, je n’imaginais pas encore à quel point ce sang allait devenir essentiel pour moi. La vie a continué et l’anémie est restée silencieuse.
J’ai toujours été active. J’ai travaillé toute ma vie, d’abord dans les champs aux côtés de mon mari. Après sa mort, j’ai continué à travailler au Denner de mon village. Le travail m’aidait à tenir, à garder un rythme, à ne pas m’effondrer. Même après la retraite, je ne suis pas restée immobile. Je sortais avec mes amies, je faisais des balades à vélo et, quand le temps le permettait, j’allais nager dans le lac de Morat. L’eau me faisait du bien. Elle me donnait le sentiment d’être encore libre, capable et vivante. Je ne me sentais pas vieille. Pas encore.
À l’approche de mes 80 ans, quelque chose a changé. Je me sentais faible, fatiguée, malade. Mais je me répétais que c’était normal, que c’était l’âge. Je suis de nature têtue. J’ai toujours minimisé ce que je ressentais. Pourtant, cette fois-là, j’ai fini par consulter un médecin. Les prises de sang ont révélé un manque de fer et une déshydratation. On m’a prescrit des médicaments, mais au lieu de m’aider, ils me rendaient encore plus malade. Rien ne s’améliorait. C’est ma fille qui a pris la décision. Elle m’a emmenée aux urgences pour des examens plus approfondis. C’est là que le diagnostic est tombé : une anémie. Cette fois, elle ne pouvait plus être ignorée.
Je suis restée cinq jours à l’hôpital. Cinq jours épuisants. J’ai reçu plusieurs transfusions sanguines. Pourtant, au début, je ne me sentais pas mieux. J’étais faible, migraineuse, constamment fatiguée, avec des troubles digestifs. Malgré le soutien de ma famille et de mes amies, j’ai eu peur. Peur que mon corps ne tienne plus. Lorsque les médecins m’ont annoncé que j’allais devoir recevoir des transfusions, j’ai ressenti une grande inquiétude. Être reliée à une poche de sang, dépendre du sang d’une autre personne pour continuer à vivre, était difficile à accepter. Puis, allongée dans mon lit d’hôpital, j’ai regardé ce sang s’écouler lentement vers moi. J’ai compris quelque chose d’essentiel. Ce sang ne venait pas de nulle part. Il venait de personnes inconnues, de donneurs anonymes, qui avaient pris le temps de donner sans savoir à qui leur sang servirait. Ces poches suspendues à côté de mon lit n’étaient pas qu’un traitement. C’était du temps gagné. Des jours en plus. La possibilité de continuer. Sans ces transfusions, je ne serais probablement plus là aujourd’hui.
Peu à peu, après plusieurs transfusions et des changements dans mon alimentation et mon hydratation, j’ai commencé à aller mieux. Je n’étais pas en pleine forme, mais une différence était là. À mon âge, retrouver de l’énergie prend du temps. Chaque amélioration est lente. Mais elle existe. Je ressens une gratitude immense envers celles et ceux qui donnent leur sang. Leur geste m’a permis de rester en vie. Même si je ne peux pas donner moi-même à cause de mon anémie, je continuerai toujours à soutenir ces personnes-là. Leur sang m’a portée quand mon corps n’y arrivait plus.
Aujourd’hui, mon état s’est un peu stabilisé. Je ne reçois plus de transfusions, mais je reste à l’écoute de mon corps. J’ai dû adapter mon mode de vie et accepter certaines limites. Moi, Anna, malgré l’affaiblissement progressif lié à la vieillesse, je continue de garder espoir. Cette épreuve m’a appris que la vie peut basculer sans prévenir, mais aussi que la solidarité peut la sauver. Le don du sang n’est pas un geste abstrait. Pour moi, il a été une ligne de vie. Et tant que je suis là, je continuerai à le dire.