Artefacts
Après cette étape de confrontation au territoire nous nous sommes beaucoup demander ce que nous pouvions faire de cette réalité auquel vient se heurter un projet fictif, qu’on peut considérer comme utopique ou catastrophe. Cinq artefacts proposent une exploration sensible et critique des futurs possibles du canal de la Somme, chacun incarnant une hypothèse de transformation du territoire. À travers des formes concrètes et symboliques, ils matérialisent des récits spéculatifs et nourrissent une réflexion collective sur notre rapport au fleuve, à la technique, à la nature et à nous-même. Ces artefacts sont inspirés des entretiens que nous avons pu mener, pendant la phase de confrontation au territoire. Mais nous avons décidé de pousser chaque point de vue à son paroxysme et de l’incarner par un objet qui lui correspond. Ces cinq artefacts sont un échantillon de la multiplicité de points de vue poussés à l’extrême. Que se passe-t-il lorsque l’imaginaire de la désommation se heurte à ces nombreuses réalités? Pour poursuivre cette enquête, nous avons cherché à donner forme à ces tensions, à ces frottements entre récits contradictoires, pratiques divergentes et futurs souhaités ou redoutés.
L’artefact de l’envasement donne à voir l’abandon progressif du canal pour des raisons économiques et la pollution silencieuse qui s’y installe. Cet objet constitué de déchets et d'éléments organiques figés, prend la forme de la bouteille en plastique dans laquelle l'époxy a été coulé.
La puce GAÏA symbolise une fuite technologique où les décisions humaines sont remplacées par une intelligence artificielle centralisée. On l’imagine comme un outil pour les agriculteurs conçu pour anticiper tous les aléas météorologiques, sans connaissance du territoire.
Ce livret illustre la surenchère d’infrastructures techniques qui ne résolvent rien en profondeur : un système qui poursuit un modèle de gestion sans remise en cause. Il prend la forme d’un flip book psk il accumule les images, pour proposer une critique par l’absurde.
Cet objet incarne une révolte radicale : des actions de sabotage et de désobéissance civile pour libérer la Somme du contrôle humain. Au verso, il invite la population à piller les éléments architecturaux pour libérer le fleuve de son état de canal.
La mue de Camille, telle celle des récits de Donna Haraway, cette provient d’une créature amphibienne (mi-femme, mi poisson) dont on aurait retrouvé la peau. Cet artefact imagine une humanité transformée physiquement et culturellement, co-évoluant avec un milieu aquatique devenu dominant. Cet imaginaire rêvé entre les hommes et poissons ne découle pas d’un entretien mais nous a permis de nous libérer des contraintes d’un projet pragmatique.
Frictions et féralités
Nous avons choisi de représenter les frictions propres à ce territoire sur un grand dessin à la main s’étendant sur six raisins.
Par «frictions», nous entendons les tensions, frottements, résistances et interactions parfois conflictuelles. Elles apparaissent entre les logiques locales, sociales, économiques, écologiques, et les récits d’aménagement ou de développement imposés. Ces frictions révèlent la complexité d’un lieu. Un lieu qui ne peut être réduit à un simple projet. Pas même à ce projet de désommation, pourtant conçu comme un tout harmonieux. Justement parce qu’il visait à être totalisant, ce projet en devient impossible. Les projets ne sont souvent que les illusions déçues du désir projeté des architectes. Ils traduisent une volonté de maîtrise, de contrôle, qui se heurte à la réalité vivante, instable, indisciplinée et imprédictible des territoires. Dans cet esprit, nous faisons nôtre le terme «féral» utilisé par l’anthropologue Anna Tsing, pour désigner ce qui échappe au contrôle des logiques capitalistes. Féral vient du Latin ferus qui veut dire sauvage ou indompté. Le terme est utilisé à l’origine pour désigner un animal domestique qui devient sauvage, comme un chat domestique s’échappant d’un appartement ou un cochon fuyant une ferme pour rejoindre une forêt. Un être ou un lieu «féral» n’est pas simplement «naturel» ou «primitif» ; il est ce qui a survécu, ce qui persiste en marge, ce qui pousse dans les interstices du système. Ici, nous pourrions employer ce mot pour désigner ce qui échappe au projet d’architecture lui-même, ces usages, formes, pratiques ou dynamiques qui ne peuvent être totalement anticipés, planifiés ou intégrés.
Avant la Désommation, les prés-salés étaient pâturés par les troupeaux des éleveurs. Avec le retour de l’eau, ces sols bas sont désormais inondés en permanence. Pourtant, l’élevage ne disparaît pas. Il se transforme. Les bergers montent sur échasses, veilleurs au-dessus de la ligne d’eau, pendant que les moutons, eux, nagent. Équipés de flotteurs bricolés, ils traversent lentement les prairies inondées, guidés par le courant. Des plateformes végétales dérivantes comme des radeaux nourriciers servent désormais de pâturages mobiles. Ce qui aurait pu signer la fin du monde pastoral devient le point de départ d’un nouveau cycle, incertain, mais résolument inventif. L’absurde n’est qu’apparent : ces moutons nageurs et ces bergers sur pilotis expriment une forme d’adaptation radicale, une hybridation entre pratiques agricoles et improvisation écologique. Les prés-salés ne sont plus ce qu’ils étaient mais ils continuent d’être habités, investis, transformés en une zone flottante d’expérimentation.
Sur la “digue morte”, les anciennes propriétés privées faisaient autrefois face à la mer, protégées derrière les digues de la baie de Somme. Ces maisons cossues, incarnaient un certain rapport au littoral : stable, privatif, panoramique. Avec la désommation et l’arasement des digues côtières, cette frontière cède. La mer revient, et avec elle l’inondation de ces parcelles résidentielles. Les plages disparaissent. Là où l’on s’allongeait autrefois sur le sable, c’est désormais le toit des maisons submergées qui devient promontoire. Plutôt que de raser ou de reconstruire ailleurs, une nouvelle logique émerge. On monte sur les toits comme on allait à la plage : pour pique-niquer, flâner, regarder la mer. Ces vestiges domestiques deviennent belvédères publics, les parkings sont désormais sur-élevés. Pas question d’abandonner les vacances à la mer. Ce retournement d’usage témoigne d’une recomposition du paysage autant que des imaginaires. L’habitat bourgeois,se transforme en mobilier balnéaire. La “digue morte” n’est pas seulement un lieu submergé, c’est une scène de renversement : des usages, des statuts, des limites. Le nom «digue morte» fait écho à celui de la «falaise morte», une ancienne formation naturelle, jadis limite côtière, que l’on avait dépassée en construisant plus bas, plus près de la mer. Morte, parce qu’elle ne remplissait plus son rôle de frontière littorale. Aujourd’hui, c’est l’aménagement humain qui devient à son tour obsolète.
Daniel vit dans le lit majeur du fleuve Somme, sur une parcelle rendue constructible à l’époque où la canalisation du cours d’eau avait asséché les sols et stabilisé la terre. Sur son terrain lacustre il pêche et vit de cette activité.La désommation redéfinit brutalement le statut du lieu. Ce qui avait été rendu habitable par l’ingénierie hydraulique redevient espace d’expansion fluviale. L’eau revient et les usages résidentiels du terrain deviennent incompatibles avec l’horizon écologique du projet. Or Daniel n’est pas un occupant illégal. Il est un habitant légitime, installé avec l’aval des institutions, à une époque où la logique d’aménagement favorisait justement la maîtrise technique des milieux. Il refuse de déménager. En refusant de partir, et de se reloger ailleurs, Daniel exprime son dissensus, attaché à sa maison, il opère une résistance située . Il incarne une friction socio-politique : entre d’un côté une gouvernance environnementale fondée sur des objectifs écologiques, et de l’autre, une trajectoire d’habitant du territoire. Son geste interroge la capacité des politiques de transition écologique à intégrer l’attachement au territoire. Car derrière l’intention louable de “laisser plus de place au fleuve”, c’est aussi une forme de dépossession qui se joue. Qui peut rester ? Qui doit partir ? Quels habitants sont compatibles avec les nouvelles natures produites par la désommation ? Daniel, en restant, décide de construire sa maison, à l’identique au-dessus de son ancienne maison désormais inondée. Le geste peut sembler grotesque, une obstination absurde face au changement. Mais il dit quelque chose de plus profond : une volonté de préserver un monde familier, de maintenir un ancrage malgré l’effacement. Quel travail de mémoire pour les paysages canalisés ?
La plupart des habitations s’adaptent peu à peu à la désommation. On n’essaie plus de lutter contre l’eau, mais de composer avec elle. Les rez-de-chaussée deviennent inondables, conçus comme des zones tampons où l’eau peut entrer et repartir sans causer de dommages. Plutôt que de reconstruire ailleurs, les anciens immeubles sont conservés : on les aménage différemment, on les élève parfois, on les relie entre eux par des passerelles, des pontons, des radeaux de fortune ou d’invention. Peu à peu, les maisons isolées deviennent un archipel solidaire. On s’organise à plusieurs, d’un étage à l’autre, d’un toit à l’autre. Le logement n’est plus pensé à l’échelle individuelle, mais comme un morceau d’un tout plus vaste, poreux et collaboratif. Chaque humain possède sa barque — non plus comme un simple outil de déplacement, mais comme un prolongement de son chez-soi. C’est avec elle qu’on rejoint les voisins, qu’on fait les courses, qu’on traverse le paysage. Habiter ici, désormais, c’est apprendre à vivre entre l’eau et le sol, dans une architecture souple, mouvante, toujours en transformation. C’est aussi reconnaître que les formes du quotidien changent, et que cette adaptation peut être un geste d’ancrage plutôt qu’un renoncement
Après la déssommation, le fleuve redevient une voie de circulation. On réapprend à l’emprunter lentement, au rythme de l’eau, en barque, en radeau, en péniche légère. Le transport fluvial, longtemps marginalisé, retrouve une place dans l’organisation quotidienne des échanges. Le commerce persiste, mais il change d’échelle : on cherche à faire plus local, à produire près, à consommer proche. Exporter en dehors du bassin versant devient plus exceptionnel ; rester dans le bassin la norme. C’est une écologie qui porte une attention aux temporalités lentes qui s’organisent. Les plaisanciers deviennent eux aussi des acteurs du renouveau fluvial. Beaucoup ont développé un artisanat propre à la vie sur l’eau : réparation de coques, fabrication de voiles, teinture naturelle, pêche raisonnée, cuisine flottante. Leurs embarcations, sont hybrides, modulables, adaptées aux courants lents et aux haltes improvisées. Après la désommation, l’artisanat et la maîtrise des matériaux deviennent centraux dans les préoccupations collectives.
Après la désommation Sur les berges, les anciennes architectures industrielles et côtières sont réinvesties. On ne les détruit pas, on ne les efface pas, on les transforme. Ce qui hier servait à contenir, stocker, extraire ou produire à grande échelle devient aujourd’hui le support d’usages nouveaux. Ce réemploi n’est pas seulement technique, il est culturel. Il dit le refus de la table rase, la volonté de composer avec l’existant, même bancal, même rouillé. Il dit aussi un attachement au territoire tel qu’il est, avec ses mémoires d’activités passées, ses traces d’exploitation, ses volumes surdimensionnés. Les anciens moulins reprennent vie. Témoins d’un autre temps, ces architectures hydrauliques sont réinvesties avec soin. Certains sont transformés en petites centrales énergétiques pour produire de l’électricité douce, distribuée localement. D’autres deviennent lieux de transformation alimentaire, huileries, meuneries, ateliers de fermentation ou de séchage. On ne regarde plus l’eau comme un obstacle ou un décor, mais comme une alliée, une force organisatrice, un vecteur d’habitat et d’autonomie. Dans cette architecture de la transformation, il n’y a pas de ligne nette entre ruine et projet : tout est transition, bricolage, ajustement. Le bord du fleuve devient un laboratoire de formes, un lieu où l’on apprend à habiter autrement sans effacer l’histoire.
La fête de l’eau s’impose comme une nouvelle tradition, née du besoin de renouer avec les milieux que l’on habite. Chaque année, le festival de l’eau célèbre le retour du vivant, les cycles retrouvés, les débordements féconds. Dans les villages, les anciennes berges deviennent scènes de chants, les barques se font chars de parade, et les rituels improvisés ré-enchantent les gestes du quotidien : porter, filtrer, écouter, partager l’eau. C’est une fête joyeuse, mais aussi politique. Elle marque un tournant dans notre rapport aux territoires : non plus les contrôler, mais s’y inscrire. Se réunir pour honorer l’eau, c’est reconnaître sa force, sa mémoire, sa centralité dans nos existences. Ces festivités fabriquent du commun : elles sont une manière d’habiter ensemble un monde mouvant, de créer de l’attachement par le jeu, la danse, la transmission. Par-delà l’événement, la fête devient un outil d’appropriation collective. Elle réactive un lien sensible au paysage, revalorise les savoirs locaux, et inscrit dans le temps les formes nouvelles d’un territoire traversé par l’eau, ses histoires, et ses promesses
Depuis la désommation, les castors ont retrouvé l’espace de vivre, de construire, et surtout d’écouter l’eau. Les castors ont la particularité de prêter l’oreille, ils perçoivent les légers changements de débit, de température, de niveau au son de l’eau et ajustent leurs ouvrages en permanence. Avec l’élargissement du lit, c’est tout leur artisanat qui se déploie. Ils ne se contentent plus de bois morts et de brindilles : ils récupèrent les déchets humains, morceaux de plastique, restes de signalétique etc. Leurs barrages deviennent composites, hybrides. Les humains ont appris à observer les castors avec admiration pour leur sens de l’ingénierie, leur capacité à lire l’eau, à composer avec elle. Inspirés par leurs pratiques, ils s’essaient à reproduire leurs habitats, cherchant à vivre dans territoire avec plus d’attention, de souplesse et de respect. Ils reproduisent par exemple leurs huttes semi-submergées, ces refuges discrets dont les entrées sous-marines protègent l’intérieur des intempéries. Conçues pour s’insérer dans le flux de l’eau plutôt que le contraindre, ces structures inspirent une manière d’habiter plus souple, plus en résonance avec les mouvements du vivant. Il arrive maintenant aux castors de capturer des humains quand ceux-ci viennent perturber leur travail en cours. L’humain n’est plus le seul maître, les rapport de force changent
Après la désommation, un nouveau rapport à l’eau et aux entités non humaines émerge : l’animisme fait son retour dans la culture occidentale. Des eau-tels sont construits, ils sont des lieux de reconnaissance des entités naturelles comme sujets et non objets. Dorénavant la majorité des Samariens considère les cours d’eau comme animés par une force vitale, indomptables et reconnues. Ces petites architectures n’ont pas vocation à informer le visiteur ou véhiculer une croyance. Elles sont simplement un élément dans le paysage qui amène à porter une attention singulière aux cours d’eau. Ces eau-tels nous poussent à nous considérer comme appartenant à un tout composé des cours d’eau et des êtres-vivants qu’ils accueillent. Ils permettent également un travail de mémoire car abritent souvent des éléments architecturaux vestiges de l’ancienne canalisation des cours. Les samariens et les passants peuvent venir observer et en apprendre plus sur les ingénieries hydrauliques qui jadis façonnaient le paysage. La connaissance des sciences de la vie et de la terre ne suffit plus pour appréhender un territoire et le comprendre, il nous faut désormais lui rendre hommage pour en apprécier la grandeur. Avec la désommation nous ne cherchons plus à dominer le monde, mais à renouer avec lui, dans un rapport de proximité et d’interdépendance. Les sociétés humaines naissent de la nature, et ces architectures visent à en révéler cette origine.
Après la désommation, un nouveau rapport à l’eau et aux entités non humaines émerge : l’animisme fait son retour dans la culture occidentale. Des eau-tels sont construits, ils sont des lieux de reconnaissance des entités naturelles comme sujets et non objets. Dorénavant la majorité des Samariens considère les cours d’eau comme animés par une force vitale, indomptables et reconnues. Ces petites architectures n’ont pas vocation à informer le visiteur ou véhiculer une croyance. Elles sont simplement un élément dans le paysage qui amène à porter une attention singulière aux cours d’eau. Ces eau-tels nous poussent à nous considérer comme appartenant à un tout composé des cours d’eau et des êtres-vivants qu’ils accueillent. Ils permettent également un travail de mémoire car abritent souvent des éléments architecturaux vestiges de l’ancienne canalisation des cours. Les samariens et les passants peuvent venir observer et en apprendre plus sur les ingénieries hydrauliques qui jadis façonnaient le paysage. La connaissance des sciences de la vie et de la terre ne suffit plus pour appréhender un territoire et le comprendre, il nous faut désormais lui rendre hommage pour en apprécier la grandeur. Avec la désommation nous ne cherchons plus à dominer le monde, mais à renouer avec lui, dans un rapport de proximité et d’interdépendance. Les sociétés humaines naissent de la nature, et ces architectures visent à en révéler cette origine.