Membre de la Société Archéologique et Historique de l'Arrondissement d'Avesnes-sur-Helpe depuis de nombreuses années, Nicole Binoit est consciente de la richesse de l'histoire locale. Elle a collecté de nombreux documents. Reconstituant comme un puzzle l’histoire solrézienne, elle a voulu faire partager aux lecteurs ses découvertes et ses connaissances.
Son premier ouvrage « Le château de Solre et ses seigneurs » a de quoi satisfaire la curiosité des historiens et des gens du Hainaut en restituant le château « merveilleux, fort et ancien » qui a totalement disparu du paysage solrézien.
« Passeuse de mémoire », elle récidive en levant le voile sur un autre mystère solrézien. Le caveau seigneurial a désormais retrouvé sa fonction première : faire mémoire. Ce livre fait plus que décrire le caveau, il fait renaître les personnages qui y sont inhumés.
Il n’y a plus grand-chose à voir du château de Solre-le-Château. Le nom a traversé l’Histoire, mais, à l’exception de quelques communs, pas le bâtiment. Il reste cependant encore un écho des châtelains. Certains d’entre eux avaient été enterrés dans l’église du bourg. Le 19 août 1985, le caveau où ils reposaient fut ouvert. Madame Nicole Binoit était présente, elle descendit dans le caveau, vit les cercueils, releva les inscriptions. Le 23 Août, tout fut refermé de façon définitive.
Commença alors la recherche historique. Elle dura vingt cinq ans. L’ouvrage présenté ici en donne les résultats au lecteur. Il a de quoi satisfaire les plus exigeants.
Bien sûr, il y a toujours dans ce genre d’événement une sorte de curiosité qui explique l’atmosphère de tension qui régna lors de l’ouverture du caveau. Aujourd’hui encore on demande à Nicole Binoit ce qu’elle a vu. Les descriptions et photographies contenues dans le présent livre sont là pour répondre à cette demande.
Mais il y a beaucoup plus. Et c’est là tout l’intérêt de ce travail qui va bien au-delà d’une simple description. C’est qu’il s’agissait de répondre à une simple question : pourquoi ? Pourquoi ce caveau dans cette église, qui y étaient inhumés ? Comment le caveau a-t-il été implanté dans l’église ? De proche en proche les questions sont apparues qui impliquaient de refaire l’histoire des seigneurs comme de l’église.
La première partie de l’ouvrage de Nicole Binoit répond à ces questions. On y trouvera les épitaphes anciennes des seigneurs que les hérauts d’armes avaient relevées dans l’église. On y lira une histoire sur bien des aspects nouvelle de cette église et de ses transformations depuis la Révolution.
Mais cette recherche déjà si riche est apparue insuffisante à Nicole Binoit. Elle a voulu aller au-delà des simples faits matériels, ou des événements. Elle s’est aventurée à rechercher ce que pensaient ces personnes inhumées là. Leurs vies avaient été déterminées par une attitude face à la mort qui s’était à la fin concrétisée dans les cercueils de ce caveau. Le véritable objet de recherche de l’Historien, c’était cela, cette attitude.
D’où le titre, peut-être peu engageant du livre. Mais, ami lecteur, vous avez compris que c’est de la vie qu’il est ici question. La vie de la seigneurie de Solre, la vie du bâtiment de l’église, la vie du caveau, la vie des seigneurs et dames de Solre. De grandes figures sont alors évoquées comme celle de Françoise de Barbençon épouse, puis veuve de Philippe de Lannoy, à l’origine des célèbres vitraux de Solre, qui décéda en 1560.
Enfin, au-delà des seigneurs, c’est aussi de la vie des Solréziens qu’il est ici question. En effet, alors que les inhumations seigneuriales vont cesser au début du XVII ème siècle, on relève parallèlement plus de cent inhumations dans l’église jusque 1814. Le chiffre réel est certainement beaucoup plus important. Sur vingt six inhumations mentionnées dans les registres paroissiaux, on ne trouve actuellement que cinq pierres tombales.
Mais arrêtons là la description de l’ouvrage. Une préface n’est pas destinée à faire un résumé, mais à donner envie de lire. Il y a donc encore bien d’autres richesses à glaner dans ce volume. Dans ses précédents travaux, Nicole Binoit s’était révélée une Solrézienne passionnée et une historienne accomplie. Elle fait encore la démonstration de ses qualités dans ce livre indispensable à toute personne intéressée par Solre-le-Château et l’Avesnois en général.
Après les remerciements d'usage, Nicole Binoit rappelle : " Voici 5 ans, à pareille époque, nous étions rassemblés ici même pour la sortie de mon premier livre « Le château de Solre et ses seigneurs ». J’ai récidivé. Pourquoi ?
Ma passion pour l’histoire est restée intacte et je continue les recherches pour mon plaisir. Mais j’ai constaté un intérêt grandissant des gens pour l’histoire locale et c’est très bien. La curiosité des lecteurs m’a poussée à publier à nouveau. Il me semble indispensable de partager le fruit de mes travaux avec le public. Ainsi chacun peut prendre conscience de la richesse de notre patrimoine culturel local. En expliquant, en donnant du sens aux choses, je veux contribuer également à la protection de notre patrimoine.
Je voudrais aussi associer à cette présentation un homme sans qui ce livre n’aurait pas vu le jour : M. Armand Lety. En effet en 1985 je lui avais soumis notre projet : procéder à un sondage du pavement du chœur afin de vérifier l’existence ou non du caveau des seigneurs. Sa résistance a été forte au départ car l’église est un M.H. classé. Rien ne doit se faire sans l’aval des autorités lilloises. Cependant il a finalement accepté et il a pris le risque. C’est grâce à lui que nous avons pu agir avec l’aide de M. Aubert, le maçon qu’il avait engagé. Ce livre répond à presque toutes les questions soulevées par cette découverte.
Ce second livre est l’aboutissement de 4 à 5 ans de recherches qui s’ajoutent aux 26 ans de réflexion. Le sujet peut sembler rébarbatif mais la mort a toujours été une préoccupation pour les humains ; ce fut aussi le cas pour nos seigneurs.
Je ne voulais pas me limiter à une description du caveau et de son contenu car ils ne reflètent pas l’importance de nos seigneurs. Il me fallait donc chercher ailleurs ce qui faisait leur grandeur : leur attitude face à la mort.
Le rôle du caveau est d’assurer la survie des défunts dans la mémoire collective. Citer les noms des défunts n’était pas suffisant. Il fallait entrer dans leur intimité. C’est pourquoi il m’a paru intéressant de décrire leur conception de la vie et de la mort. Nous vivons dans une société laïcisée alors que nos seigneurs jusqu’à la Grande Révolution ont vécu dans une société totalement religieuse. A tous les degrés de la vie publique, de la paroisse jusqu’au plus haut niveau, c’est la religion qui déterminait le but et les modalités de l’existence. Chacun appartenait à une communauté de salut. Pour eux, la vie de ce monde n’était qu’une étape, une épreuve qui préparait l’autre vie. La comparaison de ces deux époques est riche d’enseignements. On voit ainsi émerger de fortes personnalités comme Françoise de Barbançon ou Jeanne de Lalaing. La mort est inéluctable mais en pensant à la mort on peut apprendre à mieux vivre … quelle que soit l’époque.
Les domaines abordés sont variés : l’histoire, l’architecture, la religion, la philosophie, l’art … Vous y trouverez pas mal d’anecdotes (par exemple l'histoire du soldat breton Conan). On y parle beaucoup de Solre mais aussi d’autres communes par exemple : Lez-Fontaine (MM Denet et Pennequin ont accepté de monter au clocher pour photographier les cloches : la Jeanne de Ligne et la Guillemette (noms de deux dames de Solre) ; Clairfayts (construction de l’église, croix reliquaire que l’on doit à Françoise de Barbançon) ; Cousolre (attitude des révolutionnaires comparée à celle des Solréziens) " …
Le 12 août 1985, au matin, dès 9 heures, un premier sondage est fait derrière le maître-autel ... mais cette tentative ne donne aucun résultat. Le lundi suivant, M. Aubert le maçon reprend les travaux dès 7 heures du matin. Il dégage la pierre de marbre noir, marquée d'une croix (la 2ème marche conduisant au chœur). A 10 h 30 les gravats déblayés, un trou apparaît ! La sépulture est retrouvée !
Le caveau est resté ouvert peu de temps, jusqu'au vendredi 23 août. Pendant ces quelques jours, nous avons relevé un maximum d'informations, pris de nombreuses photographies ... sans déplacer la moindre chose et en respectant les sépultures. Les princesses Yolande et Diane de Croÿ sont venues visiter ce caveau et ont pu constater qu'aucun dégât n'avait été fait.
Malgré notre souhait, la fermeture fut définitive. Un mystère était résolu : le caveau seigneurial existait bien sous le chœur. Pour comprendre le caveau et répondre à bien des questions nouvelles, il me fallait d'abord comprendre l'ensemble du bâtiment de l'église et étudier son évolution.
"Boîte à cœur" destinée à recueillir le cœur du défunt. La boîte en plomb a été forcée avec une lame arrondie et vidée de son contenu sans doute au moment de la Grande Révolution.
Jacky Ambrozy relève les inscriptions des huit cercueils rangés devant le mur Est du caveau (sept sont en plomb et un en cuivre rouge). A sa gauche, une cuve de pierre contenant des restes de squelettes.
L'église vers 1630. Détail du tableau "Chasse à courre à Solre-le-Château"
Nef et chœur de l'église Saint-Pierre
Épitaphes "A Solre" - Manuscrit 389 de la B. M. Lille page 79
En ce domaine, de nombreuses questions méritent d'être approfondies : quelles sont les attitudes des nobles devant la mort et les morts ? Comment leur mémoire s'organise-t-elle ? Comment se répartissent leurs suffrages en vue de leur salut ? En amont des commandes d'art funéraire et de l'organisation des obsèques, l'élection de sépulture est une décision importante : elle fixe le cadre principal de la commémoration du défunt dans l'attente de la résurrection de la chair. Des préoccupations politiques et des motivations religieuses s’entremêlent. Faut-il préserver la proximité des parents ? Quel emplacement choisir dans l’église élue : près de quelles reliques, à la clôture ou aux autels ? Comment expliquer la multiplication des nécropoles des seigneurs dans une même lignée ? Autant de sujets de réflexion !
Au Moyen Age les chrétiens se représentaient la mort comme un long repos. Les morts dormaient en attendant le jour du retour du Christ et la fin des temps. Ils attendaient ce retour du Christ glorieux sans craindre le Jugement dernier puisque ce retour s’accompagnait du réveil des Justes. Mais à partir du XII ème siècle, la représentation de ce Jugement change. On y voit la séparation des Justes qui vont au Ciel, dans la Lumière, et des damnés qui sont précipités dans les flammes du feu éternel. La sentence (Juste ou damné) est précédée de la « pesée de l’âme » confiée à l’archange saint Michel, patron des morts. Chaque moment de la vie (et plus seulement l’ultime instant, la foi déclarée au moment de la mort) sera un jour pesé. Les actes de chacun sont inscrits dans une sorte de « livre ». C’est à la fois la biographie d’un homme ou d’une femme et le « livre de comptes » à deux colonnes, d’un côté le bien, de l’autre le mal. La décision du jugement (la damnation) peut parfois être infléchie par les intercesseurs et l’on assiste à la rédaction de longs mémoires faits par des proches pour valoriser la vie du défunt.
"Pour mourir bienheureux, à vivre il faut apprendre / Pour vivre bienheureux, à mourir faut apprendre"
Ms 89 (XV ème siècle) B.M. Marseille - folio 66 "Mort du chrétien fidèle" (l'ars moriendi c'est l'art du décès, l'art de bien mourir) )
Ms 627 B.M. Lille - Chapelle ardente : le palle noir, posé sur le cercueil, est orné d'une croix rouge
Détail du Ms 627 de la B.M. de Lille "Cortège du deuil de Jehan de Lannoy" la honchure et le heaume timbré
Les pompes funèbres de noble et puissant seigneur messire Jehan de Lannoy seigneur de Molembais, de Solre le Chasteau faict et ordonné par jacques Le Boucq de Vallenchiennes Hérault 1559
La veille de tous les saints plut à Dieu le créateur d'appeler en sa compagnie sire Jehan de Lannoy ... après avoir reconnu son créateur en requérant pardon de ses péchés comme vrai catholique rendit son âme à Dieu en son château de Solre.
L'enterrement eut lieu le 2 novembre. Suivi des vigiles le 4 novembre ; puis le service funèbre le 5 novembre. L'ordre pour la dernière messe : en premier marchaient 50 pauvres vêtus de noires robes portant chacun une torche ardente armoriée, puis les clerchons à souply avec la croix et les chandeliers et les prêlats suivaient derrière ... Les mystères d'honneur défilèrent : la cornette, le guidon, les gantelles, les éperons, les quatre quartiers (sur de grands écus), le heaume timbré, la honchure (houssure ) ... C'est un hérault vêtu de blanc qui conduisait le deuil (la famille) puis trois chevaliers de la Toison d'or. Pour clore l'ordre, suivait tout la loy de Solre le Chasteau comme bailli mayeur et échevins ...
En premier il faut défendre la foi catholique.
Pour l’homme du Moyen-âge, c’est-à-dire l’homme chrétien, ou l’homme catholique de la Renaissance, la mort ne se représente pas comme une fin ; au contraire, c’est un début. Mais cette foi est menacée ! Vers 1527 « les négociants de Tournai rapportèrent d’Allemagne … les premiers germes d’hérésie ». La contagion de la Réforme gagna Tournai et d’autres villes. 1566 c’est l’année des gueux et de la grande crise iconoclaste. La dame de Solre, Françoise de Barbençon « jectoit plusieurs larmes » quand elle entendait dire que les luthériens faisaient « quelque irrévérence au Sainct Sacrement de lautel ». Elle fut même le témoin d’un sacrilège, à Tournai, alors qu’elle se trouvait chez son fils, qui était alors grand bailli du Tournésis. Un jour de Noël « advint ce merveilleux crime » en la grande église Notre Dame, en la chapelle de la paroisse. Comme le curé disait la messe paroissiale, venant à l’endroit qu’il montrait « nostre Seigneur en lhostie », ayant achevé le Pater Noster, vint un quidam. Ce quidam était sayteur (drapier) de son métier. Il prit de la main du prêtre célébrant la « saincte et digne hostie », la jeta à terre et la marcha au pied devant tout le peuple qui était nombreux pour ce jour solennel. Les époux Philippe de Lannoy et Françoise de Barbençon s'engagèrent dans la Contre Réforme Catholique. Déjà en 1537, fin février, le prévôt de Maubeuge fit publier deux placards : le premier concernant « plusieurs livres vicieulx et déshonnêtes qui journellement se amenoient en ce pays » et le second enjoignant à tous ceux qui se disaient « de la nation d’Egypte » de quitter immédiatement le Hainaut ! En janvier 1539 ce fut la publication d’un placard concernant « les luthériens et les hérétiques ». C’est dans ce contexte de vive inquiétude religieuse qu’un petit monument fut construit dans la sacristie ancienne (l’arrière-sacristie actuelle) de l’église Saint-Pierre de Solre-le-Château. Il s'agit d'une "custode" sorte de coffre-fort destiné à la protection du saint Sacrement.
Il faut ensuite se préparer à la mort
Comment les dames et seigneurs de Solre se sont-ils préparés à la mort ? Le récit de la demoiselle du Breucq, amie et confidente de Françoise de Barbençon, à son service pendant 32 ans, nous fournit nombre de réponses. Toutefois ce texte, écrit après la mort de Françoise de Barbençon, prend l’allure d’un panégyrique à la louange des époux Philippe de Lannoy et Françoise de Barbençon ! Il faut donc l’utiliser avec précaution. Ce récit, est « le livre de vie » des époux ; c’est à la fois l’histoire d’un homme et d’une femme, mais cette biographie est accompagnée d’un livre de comptes (ou de raison) où s’inscrivent d’un côté le bien, de l’autre le mal. Chaque moment de la vie sera un jour pesé (thème de la balance et de l’archange saint Michel terrassant le dragon) au jour du jugement dernier. Pour cela il convient de mener une vie exemplaire.
Françoise de Barbençon était obsédée par cette idée : « en faudra rendre compte ». Notons que la famille de Lannoy fit don à l’église Saint-Pierre de Solre du vitrail du « Jugement dernier ». Une vertu essentielle c'est la fidélité conjugale. De même la charité. Il faut mater le corps pour sauver l'âme. Il faut nourrir l'âme par la pratique quotidienne de la religion et méditer grâce aux "bons livres" notamment les livrets où la passion du Christ était racontée en images.
Au château de Solre, au-dessus de la table, dans la vaste salle de l’aula, pendait un tableau sur lequel étaient inscrites ces recommandations sous forme de poème : « Personne à ma table ne vienne / Que de cincq poinctz ne luy souvienne / Premier ne mesdire les absens / Se garde de vilain langaige / Des biens de Dieu ne faire oultraige / Et si commande par motz expres / De louer Dieu devant et après »
Tout aussi important, il faut faire son testament
A cette époque, sous la pression accrue de l’Eglise, le testament se démocratise et prend une dimension sotériologique ; il n’est plus un acte « administratif », un témoignage écrit pour disposer de ses biens après sa mort et faire connaître ses dernières volontés. Dès lors il prend une dimension « théologique » car le testament conditionne le salut de l’âme et la rédemption. « Mourir intestat devient un obstacle à la vie éternelle » mourir sans avoir fait de testament c’est même plus qu’un péché, c’est une faute sociale car l’avenir des morts est lié à celui des vivants. Nous le voyons, faire son testament, est avant tout un acte religieux et ne se limite pas à de simples dispositions matérielles. Après une formule d’introduction, le plus souvent « et incontinent après son trespas, veut que », commence l’inventaire des legs, des gestes funéraires, l’élection de sépulture, les pompes funèbres car il importe de mourir en vrai catholique !
La custode
Vitrail de "La Passion" - L'Ecce Homo - 1532
Vitrail du "Jugement dernier"
La principale caractéristique de la mort est d’être visible. Elle n’est pas occultée et elle est fortement ritualisée. Le travail du deuil est un élément essentiel dans la représentation que l’homme se fait de la mort. Comment les vivants géraient-ils la douloureuse séparation avec l’être défunt ? En priorité, les vivants donnaient des messes pour les morts. D’autre part, comment le mourant pouvait-il être sûr que ses descendants prieraient assez longtemps pour lui ? Surtout si le temps à passer au Purgatoire devait durer des années ou même des siècles ! Le Purgatoire est devenu après la Contre-Réforme, une étape normale et nécessaire de la migration de l’âme. La prière étant l’affaire des prêtres c’est donc vers eux que l’on se tourne. Dès le XVII ème siècle, les prières pour les âmes du Purgatoire devinrent la dévotion la plus répandue et la plus populaire de l’Eglise catholique. Chez les nobles, le nombre de messes inscrites dans les testaments et le prix élevé de ces messes obligeaient à recourir à des fondations, autrement dit à des legs de biens immobiliers ou de sommes d’argent pour en garantir le financement. La messe est un acte de foi absolu car elle commémore la mort du Christ. Elle est aussi un acte d’intercession pour les défunts : on lui attribue des vertus salvatrices. Messes basses de requiem, messes de funérailles avec le grand cérémonial, à court, moyen ou long terme, voire à perpétuité, trentain (série de trente messes) ou annuel (série de 365 messes) avec diverses combinaisons possibles … L’obit perpétuel est réservé à une élite sociale car cela nécessite des investissements considérables ; établir des fondations perpétuelles implique toute la famille ; le mari ou la femme y associe son conjoint, ses ancêtres et ses descendants. La messe est le lien entre les vivants et les morts.
Notre-Dame du Rosaire (Retable de la chapelle du Rosaire - en l'église Saint-Pierre de Solre -le-Château
Les intercesseurs
Reliquaire de Sainte Ursule
Le triomphe de sainte Ursule, tenant à la main la palme du martyre. Un ange lui apporte une couronne végétale (peinture de P. Hubert 1766)
Les dernières inhumations seigneuriales dans le caveau
Il n’y eut que trois inhumations seigneuriales après l’incendie : Philippe de Croÿ (1562 – † 1612 à Prague), Jacobus de Croÿ (vers 1602 - † en 1618 à Malines) et la dernière, Charles Claude de Croÿ (1611 – † 1622) fils de Guillemette de Coucy, la 3 ème épouse de Philippe II de Croÿ. L’embaumement interne et les sépultures multiples sont des pratiques de plus en plus répandues dans les grandes familles nobles qui suivent le modèle royal. En 1610, Henri IV aussitôt mort, les chirurgiens lui prélèvent le cœur qui est placé dans une urne. Pour Philippe de Croÿ, mort en 1612, la nécessité d’un long voyage pour le cercueil depuis Prague jusqu’à Solre, explique en partie le choix d’une malle-coffre en cuivre et l’embaumement interne. Même constatation pour Jacobus de Croÿ ; une fois le « partage » du corps et des intestins effectué, le corps fut ramené à Solre et les entrailles inhumées à Malines. Idem pour Bauduin de Lannoy dont les entrailles, placées dans un tonnelet, furent inhumées à Tourcoing. Nous développerons dans le second tome quelques unes de ces sépultures multiples.
Les autres inhumations dans l’église Saint-Pierre
Ecclésiastiques, nobles, bourgeois fortunés ont laissé dans l’église des plates tombes, aux inscriptions usées, parfois effacées, par les passages répétés des fidèles. Dès le Moyen-âge, le choix du lieu de sépulture était très important. Il ne s’agissait pas seulement d’un retour à la terre. Certes le lieu normal restait le cimetière mais la terre des cimetières était souvent remuée, bouleversée afin d’en retirer les ossements ; il fallait faire de la place dans les cimetières à l’étroit au cœur des paroisses. La sépulture en église était interdite (les conciles du Moyen-âge l’avaient rappelé maintes fois) mais les notables et les riches, à l’imitation des ecclésiastiques, s’y rassemblèrent post-mortem ! L’église était un lieu honorable et sûr, longtemps réservé aux nobles et aux clercs exclusivement, qui dès le XIII ème siècle se laïcisa. La difficulté résidait dans le choix de l’église (paroissiale, conventuelle) puis dans celui de l’espace à l’intérieur de l’église élue. Selon le degré de richesse, en fonction des droits de sépulture infra ecclésia (une église canoniale était plus chère qu’une église paroissiale, un couvent plus coûteux qu’une église), les plus fortunés pouvaient se faire construire une chapelle latérale ou même être inhumés dans le chœur. Ce choix était aussi guidé par la dévotion (près de la chapelle ou d’une statue dédiées à un saint ou une sainte), près d’un lieu de prières (luminaire, chapelle de confrérie …), au voisinage de reliques … Contrairement au cimetière qui condamne à l’anonymat à plus ou moins brève échéance, l’inhumation dans l’église permettait d’affirmer son opulence, sa puissance et de perpétuer le souvenir du défunt. Sa réussite sociale traversait ainsi les siècles. A Solre-le-Château, les funérailles de seigneurs ou de dames furent rares, en revanche le nombre d’inhumations de roturiers ne fit qu’augmenter au XVIII ème siècle.
Monument d'Arnould Petit (au mur occidental extérieur de la chapelle Saint-Joseph) Ce n’est que depuis le XVI ème siècle que les sépultures ont pris un caractère funèbre, macabre. On a alors imaginé de les entourer d’emblèmes, d’allégories qui rappellent la fin, la décomposition, l’anéantissement … A la fin de la Renaissance on éleva les premiers mausolées décorés d’allégories funèbres : des os, des crânes, des linceuls soulevés par des squelettes, des cadavres rongés de vers …
Le tombeau horizontal, au sol, est le type le plus répandu. Les plates tombes, avec effigies en relief ou simplement gravées sur la pierre ou le métal sont au ras même du sol, de façon à permettre de marcher dessus comme sur un dallage. La plupart de ces plates tombes constituent aujourd’hui une grande partie du dallage de l’église Saint-Pierre. Ces plates-tombes sont volontairement exposées à être foulées aux pieds, rappelant le retour à la terre d’où nous sortons et où nous reviendrons.
Comme les chrétiens de leur temps, les sires et dames de Solre préféraient assurer le salut de leur âme et ils étaient prêts à lui sacrifier les plaisirs de la vie terrestre, d’autant plus qu’ils se sentaient responsables de leurs sujets et devaient dès lors se conduire de manière exemplaire.
Au cours des Temps Modernes, à tous les degrés de la vie publique, de la paroisse jusqu’au plus haut niveau, les hommes avaient un sens du religieux, un rapport au sacré, qui déterminait la finalité et les modalités de l’existence. Chacun appartenait à une communauté de salut. Pour eux, la vie de ce monde n’était qu’une étape, une épreuve qui préparait l’autre : le bonheur éternel en l’au-delà. Les sires et dames de Solre s’investissaient en vue de leur salut personnel mais également ils se sentaient responsables, comptables devant Dieu du salut de leurs sujets. Comme le clergé, ils prenaient soin des âmes (« la cure des âmes ») par l’exemple qu’ils donnaient de la pratique religieuse et par l’éducation (car c’est par ignorance que le peuple se damnait). La survie dans le ciel n’excluait pas de vouloir assurer la survie sur la terre dans la mémoire des hommes. Ils se sont préoccupés de leurs sépultures tout au long de cette période. C’est l’objet du second tome.