" Quelle drôle d’idée de parcourir les nécropoles à la recherche des sépultures des sires et dames de Solre ! " pourraient penser certains. Pourtant, il n’y a là aucune curiosité morbide ! C’est plutôt la volonté de restituer le passé et d’entretenir le souvenir des morts qui ont marqué l’histoire de la commune de Solre-le-Château.
C’est une occasion unique de mener une enquête sur des lieux de mémoire. La mémoire figée dans la pierre ou le marbre est-elle restée vivante au fil des siècles ? Ce voyage dans le temps, du XIV ème siècle à nos jours, et dans l’espace géographique, de l’Espagne à l’Allemagne en passant par la France, la Belgique et la Hollande, a mis en lumière une quinzaine de sites (du plus ancien, l’abbaye de la Thure, au plus récent, le caveau de la Maison de Croÿ à Clairfayts).
C’est aussi l’opportunité de raconter des histoires, celles des territoires dans la « Grande Histoire » et celles des destins de nos seigneurs dans la « Petite Histoire ». Chacun de ces lieux a une signification par son insertion dans la vie familiale des Barbançon, des Lalaing, des Lannoy et des Croÿ, mais aussi dans la vie publique. Ils sont porteurs de messages.
Ces tombeaux qui rappellent aux vivants le souvenir des défunts offrent de surcroît une grande variété dans le traitement artistique. Cette grande diversité esthétique témoigne de la dimension à la fois symbolique, politique, économique et sociétale de ces sépultures.
Nicole Binoit m’a fait l’amitié de me demander de préfacer le second tome son ouvrages sur les sires et dames de Solre face à la mort. Je ne pouvais manquer de répondre à sa demande, mais la tâche est délicate car elle avait déjà fait appel à moi pour le premier tome. Par conséquent, ami lecteur, vous qui avez certainement dans votre bibliothèque ce premier volume, vous n’allez pas manquer de rechercher s’il n’y a pas des redites chez le préfacier. Je relève le défi, car justement, il n’y a pas de redites dans ce tome 2.
Le propos est toujours le même, à la suite de l’ouverture du tombeau des seigneurs de Solre en 1985, Nicole Binoit a voulu faire une recherche complète sur les personnes inhumées, le tombeau lui-même et l’église dans laquelle il se trouvait. De là il fallait s’intéresser aux mentalités, à l’attitude des personnes inhumées face à la mort qui expliquaient les raisons de dette inhumation particulière.
Il avait dans ce premier volume déjà largement de quoi satisfaire l’historien et le solrézien. Mais pour aller au fond des choses, pour traquer au plus près les mentalités de ces familles princières, il fallait s’intéresser aux autres sépultures, sortir de l’étude du caveau de l’église Saint-Pierre de Solre.
C’est ce qui a été fait dans ce second volume. Pour l’amateur d’histoire locale, cela a d’autant plus d’intérêt que certaines d’entre elles sont aussi dans la région tel le caveau monumental des Croÿ-Solre à Clairfayt.
Reprenant le thème du premier volume, passant du tombeau aux personnes, à ce qu’elles furent et firent, Nicole Binoit nous livre des études très fines et fortement documentées sur certains personnages. En cette année du centenaire de la grande Guerre, on se bornera à citer S.A.S. Marie de Croÿ, authentique résistante à la tête d’un réseau d’évasion menant les soldats alliés en Hollande, alors neutre. Il y a bien d’autres personnages à découvrir dans ces pages.
Enfin Nicole Binoit est passée aux rites, ce qui l’a fait sortir du monde seigneurial. Certes on trouvera une description des cérémonies commémoratives de la mort de Louis XVI sous la Restauration, mais aussi des funérailles des malheureux otages fusillés par les soldats allemands à la fin août 1944 et c’est donc tout un rituel de pratiques funéraires qui est ainsi décrit.
Soyons un peu grave au terme de cette préface. L’homme sait qu’il va mourir et c’est ce qui fait de lui un homme. Au-delà des récits et des anecdotes, des explications et des descriptions qui sont le lot quotidien des études historiques, c’est cette humanité profonde que Nicole Binoit a cherché. Qu’elle en soit remerciée.
Une quinzaine de lieux sont évoqués dans un ordre à la fois thématique (gisants, transis, sépultures de cœur, sépultures d'entrailles, orants ... ) et chronologique. Chaque lieu est décrit dans une courte monographie ce qui donne l'occasion de " ranimer " le souvenir de ces personnages (issus des Maisons de Barbençon, de Lalaing, de Lannoy, de Croÿ) en les replaçant dans le contexte familial et dans la société de leur temps. L'art funéraire n'intéresse pas la plupart des gens car pour eux tout ce qui entoure la mort est tabou. Pour ma part, j'ai voulu regarder les tombeaux, mausolées, cénotaphes ... comme des œuvres d'art à part entière. Ce voyage dans le temps et dans l'espace européen a été captivant ; la rencontre avec ces destins a réservé bien des surprises et des enseignements. C'est ainsi que, visite après visite, le tableau des mœurs nobiliaires face à la Mort s'est dessiné. Voici juste un aperçu de la localisation de ces autres sépultures.
La Thure (1256)
Abbaye fondée par Nicolas II de Barbençon ; en particulier sépulture de Marie de Beaumont
Fresnicourt le Dolmen
Pierre tombale de Marie d'Olhain (vers 1420)
Fontaine l’Évêque
Sépulture d'Anne de Hénin morte la nuit des Rois de 1535
Bruxelles église du Sablon
Tombeau de Jacqueline de Lannoy (morte en 1517) et Claude Bouton (transis)
Rumes
Tombeau double des seigneurs du lieu issus de la Maison de Beaufort (gisants)
Malines église Saint-Jean
Sépulture de Jacobus de Croÿ mort à Malines en 1618 âgé de 16 ans (sépulture d'entrailles)
Tourcoing église Saint-Christophe
Tonnelet funéraire de Bauduin de Lannoy 1559 (sépulture d'entrailles)
Lalaing église sépulcrale Sainte-Aldegonde
notamment sépultures de Jacques et du comte Charles I de Lalaing
Brugelette
Tombeau mural de Philipotte de Lannoy et son époux Jacques de Jauche
Madrid chapelle des Flamands
sépulture de Jean III de Croÿ mort en 1638 ; tableau de Rubens "Le martyre de Saint André"
Vieux - Condé cimetière
Chapelle de la Famille de Croÿ ; dont Emmanuel de Croÿ maréchal de France mort en 1784
Chièvres église Saint-Martin
On y trouve en particulier le tombeau mural de Guillaume de Croÿ
Le Roeulx église Saint-Nicolas
Les " monuments de mémoire " de la famille de Croÿ
Havré chapelle Notre Dame de Bon Vouloir
Sous le chœur et la nef sont aménagées deux cryptes pour environ 35 défunts.
Dülmen Karthaus
Deux cryptes destinées aux ducs de Croÿ s'appuient au mur Nord de la chapelle
Bergen op Zoom le Markiezenhof
Sépultures de Marie de Lannoy et de son époux le marquis Jean IV de Glymes
Chémery sur Bar
Sépultures des Coucy - Vervins en particulier Guillemette. Dalle funéraire de sa sœur Louise
Clairfayts
Blason aux armes princières de Croÿ. Sont inhumés entre autres le prince Réginald et la princesse Marie de Croÿ ...
Selon Philippe Ariès (1977) « L’attitude ancienne où la mort est à la fois proche, familière, et diminuée, insensibilisée, s’oppose trop à la nôtre où elle fait si grand-peur que nous n’osons plus dire son nom. C’est pourquoi, quand nous appelons cette mort familière la mort apprivoisée, nous n’entendons pas par là qu’elle était autrefois sauvage et qu’elle a été ensuite domestiquée. Nous voulons dire au contraire qu’elle est aujourd’hui devenue sauvage alors qu’elle ne l’était pas auparavant. La mort la plus ancienne était apprivoisée. »
Le 17 avril 1961, le prince Réginald de Croÿ eut droit à un enterrement de première classe en l'église Saint-Pierre de Solre-le-Château suivi de l'inhumation dans le caveau de famille à Clairfayts.
Le 43 ème R.I. rend les honneurs
Le deuil conduit par le fils aîné du prince Léopold de Croÿ fait le tour de la Grand-place avant de se rendre à Clairfayts
Le faste funéraire se fait plus rare au XXème siècle. Seuls des événements extrêmement graves justifient de telles cérémonies comme les grandes funérailles patriotiques. Ce fut le cas en 1944, lors de l’enterrement des otages fusillés le 29 août sur la Grand-place de Solre-le-Château et des résistants abattus le 6 septembre.
Le cortège funèbre ...
descend la place Fermauwez ...
puis la rue de Jeumont ...
en direction du cimetière
L'ancien corbillard hippomobile en 1953 arrivant au calvaire du cimetière de Solre-le-Château
Habits d'apparat du dernier suisse de l'église de Solre-le-Château
Le dernier suisse de l'église Paul Wastiaux en habits de cérémonie conduit la procession sur la Grand-place de Solre-le-Château
Au terme de ces deux tomes consacrés au thème de la Mort, posons-nous une ultime question. Un nouveau pas sera-t-il franchi ? Après « la mort apprivoisée », « la mort ensauvagée », la « mort confisquée » l’humanité franchira-t-elle une nouvelle étape vers « la mort éliminée » ?
Certains métaphysiciens envisagent déjà une post-humanité et même une trans-humanité. Ce courant de pensée né à la fin du XXème siècle s’appuie sur le constat suivant : la relation entre l’humain et la machine a modifié la condition humaine avec l’apparition des clones, des robots, des cyborgs, des implants, des organes artificiels … Cet être « amélioré » serait autre chose qu’un être humain : un post-humain. Certains souhaitent que l’Esprit triomphe de la Nature. « Grâce à son ingéniosité, l’homme n’aura bientôt plus le besoin de naître : il s’autoproduira. Il ne connaîtra plus la maladie : des nano robots le répareront en permanence. Il ne mourra plus, sauf à effacer volontairement le contenu téléchargé de sa conscience. » BESNIER Jean-Michel – Demain les post humains – Editions Hachette février 2009
Ces utopies post humaines nous interpellent tous : que veut dire humain aujourd’hui ? Que voudra dire humain dans la post humanité ? Que voudra dire mourir ? La technologie a enflammé l’imagination et a suscité ces utopies nouvelles : les désirs éternels d’une vie plus longue, la volonté de ne pas vieillir et de ne plus mourir.