La commissaire Emilia Leopardi était enceinte. Son ventre rond, qui lui faisait creuser les reins, était ce qu’on remarquait d’abord. Elle avait le teint clair, les yeux gris, un nez long et une bouche large qui semblait à chaque phrase réfréner un sourire.
Le personnel de service finissait de débarrasser le buffet où il ne restait qu’un dernier magnum de champagne que Gérard a débouché de ses mains. La chanteuse de l’orchestre avait disparu, les musiciens rangeaient leurs instruments. Seul le guitariste, assis sur une chaise, continuait de jouer sa musique. Il semblait s'exercer pour lui seul, en retardant le moment de partir. Une suite de lents accords compliqués, joués en sourdine, traversés de notes éparses comme des sémaphores.
C'était à peine de la musique. Elle avait des accents mystérieux, en même temps qu’elle semblait exprimer un doux émerveillement devant la beauté du ciel. Les notes tournoyaient lentement, comme des astres lointains, en apesanteur. Et bientôt je me suis dit qu’il ne s’agissait pas de l'improvisation nonchalante que j’avais crue d’abord mais bien d’une œuvre, ou du souvenir d’une œuvre que j’avais déjà entendue. Et son titre m’en est venu à l’esprit. C'était le Planetarium de Ben Monder que le guitariste rejouait de mémoire.
Sibylle et Martin sont réapparus. La commissaire se tenait au centre du petit groupe que nous formions. Personne n’osait lui parler de l’enquête. Il était plutôt question de Roberto, son mari, que tout le monde ici semblait connaître. Il tenait une station-service sur la route de Pieve di Teco. Il avait beaucoup de mal à trouver un employé en qui il pût avoir confiance, aussi la plupart du temps se débrouillait-il tout seul.
J’ai fini par comprendre que la commissaire avait gagné ses galons à Turin, avant de revenir se marier au village avec celui qui était son amour de jeunesse. Les deux étaient donc des enfants du pays. Et la jeune femme retrouvée morte dans l’eau du torrent était-elle, elle aussi, une enfant du pays?
Parfois l’un de nous se tournait vers le guitariste tandis que celui-ci gardait le front baissé sur sa guitare. Enfin, nous avons entendu des bruits de moteurs. Deux voitures venaient se garer devant la porte du Château. Les carabiniers en uniforme ont pénétré dans le hall. Quand il les a vus, le guitariste s’est levé de sa chaise, il a posé sa guitare et, toujours perché sur l’estrade, il les a attendus.
Il s’est laissé emmener sans rien dire. La commissaire les a suivis.