L’intérêt des biographies de «savants »
Les biographies de scientifiques trouvent un public assez large qui s’étend même aux enfants pour lesquels des récits simplifiés ou des bandes dessinées sont spécialement préparés. Elles sont, pour les lecteurs, un moyen de mieux comprendre ce qu’est l’activité des chercheurs, et en replaçant les scientifiques dans leur milieu et leur époque, elles les rendent plus « humains ».
La majorité des historiens et des scientifiques actuels déteste le genre biographique qu’ils accusent, non sans raisons, de colporter de nombreuses légendes, faisant des grands savants des individus à part, des génies aux intuitions fulgurantes ; alors que la science est une entreprise collective associant de multiples acteurs, elles isolent quelques héros, au détriment de tous les autres : dans la plupart des cas des européens ou des américains, des hommes blancs. Les femmes et les personnes issues des minorités en sont exclues. Écrire une biographie, et pour un éditeur la publier sont des actions «incorrectes ».
Si tout ce qui vient d’être dit est en grande partie vrai, la conclusion ne devrait pas être qu’il ne faut pas écrire de biographies de scientifiques, mais qu’il est nécessaire de les dépouiller de toutes les légendes qu’elles contiennent et de s’intéresser à tous les autres acteurs et actrices laissés dans l’ombre qui ont aussi contribué. On ne chassera pas les mauvaises biographies en ne faisant rien, mais en en proposant de bien meilleures. Aucun peuple n’a jamais chassé des dirigeants corrompus en boycottant les élections !
Certes, les biographies font ressortir quelques personnalités. Mais dans quel domaine de l’activité humaine n’en est-il pas ainsi ? Rien ne dit qu’elles n’ont pas usurpé la place que d’autres auraient mieux méritée : aux historiens de le montrer à l’issue d’un travail long et difficile. Mais les biographies de figures célèbres présentent deux avantages pour la recherche historique : on peut disposer d’une riche documentation ; et ces personnalités ont été au cœur de larges réseaux dont la connaissance permet de mieux comprendre l’enchaînement des événements.
Abandonner l’écriture de biographies est ainsi se priver d’une approche qui peut être particulièrement riche pour comprendre comment s’opère la construction de la connaissance scientifique. Les bonnes biographies permettent aussi de découvrir sur quelques exemples l’amalgame complexe qui se produit entre la vie personnelle, avec ses relations et ses déplacements, et la vie professionnelle au sein de laquelle s’élabore progressivement, par tâtonnements, une nouvelle connaissance.
Michel Morange, octobre2025
Commentaire
La biographie « Pasteur », Éditions Gallimard, 2022, est considérée comme une « bonne » biographie. Il faut l’étudier avec soin et comparer avec d’autres biographies de Pasteur pour comprendre ce que Michel Morange entend par biographie d’un homme célèbre.
Dans la recension du livre, j’analyserai précisément ce qui distingue la biographie « Pasteur » de Michel Morange d’autres biographies du savant.
Toutefois, c’est important, certaines biographies grand public, en particulier destinées aux jeunes, ont un rôle à jouer pour motiver et enthousiasmer. Il faut donc catégoriser les biographies de savants et comparer alors des travaux d’une même catégorie.
Marc Thierry, octobre 2025
l’histoire de la biologie au service de la recherche
Michel Morange est un biologiste, devenu historien et penseur de la biologie. Il s’agit pour lui de raconter fidèlement, tout en analysant les processus. Le questionnement est permanent. Morange traque les zones d’ombre, les flous, les contradictions, les hasards, les méthodes, les entêtements, les injustices. En devenant historien, il développe un regard extérieur alors qu’il connaît le fonctionnement de la recherche en biologie. Ainsi, entre autres ouvrages de réflexion, Histoire de la biologie moléculaire (HBM) (La Découverte, 1994) et Une histoire de la biologie (HB) (Points Seuil, 2016) sont des sommes caractérisées par une grande précision intellectuelle. Prenons un exemple dans chacun de ces deux ouvrages.
« Le lundi 22 mai 1961, à 15h30, Johann Heinrich Matthaei, biologiste allemand alors en stage aux Etats-Unis, mélangea dans un tube à essai un extrait de bactéries.../… Matthaei travailla jour et nuit, tout le reste de la semaine…/… Samedi 27 mai, à 6h du matin, il avait enfin la réponse : le poly U codait pour une protéine monotone formée par l’enchainement d’un seul acide aminé, la phénylalanine. En moins d’une semaine, Matthaei venait d’identifier le premier « mot » du code génétique » (HBM, pp. 175-176).
« L’histoire complexe du terme « épigénétique » explique cette polysémie. Le terme a été introduit au moins cinq fois pour désigner cinq types différents de phénomènes. Au début du XXe siècle, les embryologistes qualifient d’épigénétique (adjectif correspondant à épigenèse) des processus embryonnaires qui semblent indépendants des gènes et des chromosomes…/… Cet usage persistera pendant tout le siècle : par exemple, l’établissement de synapses entre neurones est vu comme un phénomène épigénétique car il dépend du fonctionnement précoce des neurones et pas des instructions contenues dans le génome…/… En 1958, David Nanney distingue deux fonctions pour les gènes : celle de déterminer la structure précise d’un composant cellulaire et l’autre fonction, qu’il appelle épigénétique, qui consiste à réguler avec précision la production de ce composant dans le temps et dans l’espace du développement. Les marques épigénétiques sont progressivement décrites dans les années 1960 et 1970 et leurs rôles très lentement élucidés » (HM, pp. 366-367).
Avec Morange, la discussion est toujours ouverte, d’autant qu’il trouve opérant que les scientifiques ne s’attardent pas à mieux définir des concepts « flous ». Il construit son Histoire de la biologie en proposant, pour chaque période, trois approches : la narration des faits, une mise en perspective, puis la question « Et pour nous aujourd’hui ? »
À l’occasion du bicentenaire de Louis Pasteur, les éditions Gallimard lui confient le projet d’une nouvelle biographie. Pasteur est le premier scientifique invité dans la collection éclectique Biographies-Gallimard, qui compte une quarantaine de volumes, parmi lesquels le remarquable André Breton de Mark Polizzotti.
D’emblée, notre biohistorien se plonge dans les cahiers de laboratoire du chimiste trentenaire et les met en relation avec les cahiers des cours donnés aux étudiants lillois. Au sujet de la fermentation, ces cahiers « révèlent une recherche de nature exploratoire » (Gallimard, 2022, p. 88). Une « recherche exploratoire », l’expression peut paraître un pléonasme. Mais ce que signifie Morange, c’est que Pasteur, littéralement ébloui par ce qu’il constate dans les éprouvettes, veut absolument relier les divers phénomènes : « Pasteur poursuit trois objectifs en parallèle : trouver les conditions optimales pour les différentes fermentations ; caractériser les produits formés ; observer au microscope les « êtres grouillants » que l’on trouve dans le milieu et tenter de déterminer leur rôle dans le processus » (p. 92).
Morange va jusqu’à parler de « révolution copernicienne opérée par Pasteur : la mise au premier plan d’un domaine du vivant jusque-là peu exploré » (p. 95). (En 1857, Pasteur affirme que la fermentation résulte de l’action de « corps organisés micodermiques », d’un « phénomène vital » et d’une « organisation de globules » [1]). Le chimiste va devenir biologiste !
Précisons que ce ne sera qu’en mars 1878, vingt ans plus tard, que le chirurgien C. Sédillot, listant les nombreux synonymes qui dénomment les « organismes microscopiques », proposera le néologisme « microbe » [2]. Dans sa note intitulée « De l’influence des découvertes de M. Pasteur sur les progrès de la chirurgie », il précise que son « illustre ami, M. Littré, le linguiste le plus compétent de France, » approuve ce mot.
Maladies des vins, du ver à soie, des poules, des moutons, nous ne dévoilerons pas ici les péripéties pasteuriennes, entre intuitions audacieuses, polémiques perpétuelles, soutiens amicaux, concurrences soudaines, perspicacité des collaborateurs, lutte pour les financements et « rage» de vaincre.
Quatre années après avoir démontré que l’hypothèse de la « génération spontanée » des êtres vivants à partir des restes d’autres organismes était chimérique, Pasteur, âgé de 45 ans, subit une attaque d’apoplexie qui lui laissera toute sa vie une paralysie partielle du bras gauche l’empêchant de se servir de sa main. Vient alors le « temps du doute » après la guerre de 1870 et jusqu’en 1876, malgré les honneurs : « L’idée de retraite virait à l’obsession : le temps était-il venu d’abandonner la bataille scientifique et de se contenter de donner des conseils aux jeunes savants ? » (p. 207).
Soudain, en octobre 1876, coup de théâtre, un article de Robert Koch provoque la décision de Pasteur de réorienter les recherches dans de son laboratoire. Quelques années plus tard, ce sera l’invention, grâce à un travail d’équipe, des vaccins par atténuation de la virulence des germes.
Eugène Michel, décembre 2025
[1] Cf. Archives numérisées de Pasteur sur le site de l’Académie des sciences : 17DS_17.PDF (academie-sciences.fr)