A quoi sert l'histoire des sciences ?
Editions Quae (2008)
Voici un texte court, transcription d'une conférence prononcée par Michel Morange le 26 octobre 2006, au Centre de Paris, à l'occasion des 60 ans de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique).
Raphaël Larrère, directeur de recherche à l'INRA, retrace les grandes étapes de la carrière de Michel Morange. S'adressant à lui, en le tutoyant, il écrit "Ce qui fait la fécondité de tes travaux, c'est que tu n'attribues pas uniquement de tels événements (les grandes découvertes scientifiques) à l'inspiration du génie d'individus charismatiques. Quand bien même ces scientifiques furent-ils géniaux et inspirés, leurs résultats sont toujours intervenus dans un site événementiel qui, seul, pouvait les accueillir. Et tu sais si bien reconstituer l'histoire de ces sites événementiels."
Michel Morange, grand amateur d’histoire (il fut primé au Concours Général d’histoire lorsqu’il était lycéen) se réfère à Marc Bloch pour le choix du titre de son livre : « Comme l’admettait Marc Bloch, l’histoire est d’abord un divertissement pour ceux qui la pratiquent comme pour ceux qui ont accès à ses résultats. Mais, elle n’est pas que cela. Notre objectif est de montrer que l’histoire des sciences est directement utile à la construction de la connaissance scientifique. » (P.9)
Michel Morange note que de nombreux scientifiques s’intéressent maintenant à l’histoire de leur discipline. Dans les études scientifiques, les formations en histoire des sciences se multiplient tout en restant optionnelles. Parmi les chercheurs, il n’est pas toujours aisé de révéler qu’on s’intéresse à l’histoire de leur discipline, même si une évolution spectaculaire est constatée depuis quelques années.
Les exemples choisis par l’auteur relèveront du domaine de la biologie, mais nous consacrerons quelques lignes en appendice aux cas de l’histoire de la physique et des mathématiques, afin de vérifier que le cas de la biologie, comme l’écrit Michel Morange n’est en aucune façon un cas spécifique[1]. L’auteur choisit d’opposer « Science » et « Histoire » afin de clarifier son exposé. Citant Pasteur, Crick et Watson, il suggère que l’histoire de la biologie a été utile aux grands découvreurs qui ont, bien souvent, redécouvert des résultats oubliés.
La première question abordée est : « pourquoi un besoin d’histoire ? » (P.13) Les astronomes, les chercheurs en médecine, les spécialistes du climat ne peuvent tout ignorer du passé. Pour autant, un scientifique n’est pas, en général, formé à la méthode historique. Il sera plutôt intéressé par les résultats du passé plutôt que par la méthode utilisée pour parvenir à exhiber ceux-ci. Exemple : il est intéressant pour un astronome de savoir que tel événement astronomique s’est produit dans une période du passé mais il fera confiance aux historiens qui, avec leurs méthodes propres, ont réussi à prouver que cet événement a bien eu lieu.
« L’histoire ne donne pas de leçons. Les ressemblances entre le passé et le présent sont souvent trompeuses et n’apparaissent toujours que rétrospectivement. » (P.14) Mais, au moins, l’histoire des sciences permet d’éviter l’adhésion sans justification à des formes simplistes d’épistémologie (et Michel Morange prend comme exemples Karl Popper et Thomas Kuhn).
L’histoire des sciences permet aux étudiants et aux chercheurs d’acquérir une certaine culture scientifique qui leur ouvrira de nouveaux horizons scientifiques.
Les chercheurs peuvent mieux communiquer avec des publics divers, et à l’heure d’Internet, des réseaux sociaux (et de l’IA maintenant), c’est un point crucial.
Un autre problème ne peut être négligé : celui des fraudes. On sait maintenant que de nombreux travaux résultent de fraudes (de plagiats !) ou encore de pratiques scientifiques discutables. Comment mettre en évidence certaines fraudes sans effectuer de minutieux travaux de recherche historique ?
Mais, Michel Morange va aller plus loin : « L’hypothèse en faveur de laquelle nous allons maintenant argumenter est que l’histoire et la philosophie des sciences apportent un surcroît de rationalité. ». La démarche rationnelle, c’est la nécessité de justifier chaque affirmation. Nombre de chercheurs vont prendre pour vérité ce qu’on leur a appris ou ce qui est considéré comme opinion dominante. L’historien/philosophe des sciences peut rendre plus rationnel le processus menant à une découverte.
Et l’auteur va proposer quelques exemples comme « le mythe du précurseur inconnu » sur la découverte que les gènes sont formés d’ADN, ou « que signifie ‘’avoir de l’influence’’ ? »[2] ou « un exemple d’erreur manifeste » : la recherche sur les molécules de la mémoire ou « expliquer l’inexplicable » : autour de la découverte de l’opéron. (P. 19-31). Puis Michel Morange en tire quelques conséquences fondamentales. Tout d’abord, il note que « […] le travail de l’historien n’est pas différent de celui du scientifique. C’est un travail rationnel qui consiste également à mettre de l’ordre, à organiser un ensemble hétérogène de données, d’observations, mais aussi de concepts et de modèles. Cette remarque me semble très importante : cela définit ce qu’est le travail d’un historien, en particulier d’un historien des sciences, en mettant en évidence, avec clarté, la rationalité de la démarche historique, comparable à la rationalité de la démarche scientifique.
L’histoire des sciences peut aussi permettre d’éviter aux chercheurs d’emprunter des chemins sans issue et ainsi renforcer sa créativité. Elle met en évidence deux étapes de la recherche : poser de nouvelles questions puis répondre à ces questions (et les doctorants le savent fort bien).
Michel Morange défend, avec beaucoup de pertinence l’idée d’un purgatoire des découvertes scientifiques, intermédiaire entre les découvertes invalidées et les découvertes confirmées. On y trouverait les nombreuses découvertes en attente d’être éventuellement validées et pas encore invalidées, une réserve précieuse pour les chercheurs. Le purgatoire deviendrait utile lors des crises, quand un modèle est fragilisé après avoir été unanimement accepté.
L’histoire des sciences, en particulier des sciences du vivant a un rôle essentiel à jouer dans ce qu’on peut appeler la « médiation scientifique », c’est-à-dire la diffusion des idées scientifiques dans le grand public. Michel Morange explique que la demande de ce dernier ne correspond pas nécessairement aux préoccupations des savants et il prend comme exemple la question de la vie qui intéresse les curieux de science mais pas, actuellement, les chercheurs. L’histoire des sciences permet de mieux comprendre les raisons d’une telle divergence d’intérêt. Et l’auteur insiste : cette question de la vie, si elle relève plutôt de la philosophie, n’est pas naïve, et il suggère que les savants acceptent de l’aborder, au moins partiellement. Ce serait aussi l’occasion de mettre en évidence les limites de la science, les résultats les plus confirmés ayant été atteints après des siècles d’efforts, les résultats encore fragiles devant être considérés avec prudence. L’histoire des sciences donnent des exemples éclairants de théories acceptées par la communauté scientifique à une certaine époque puis rejetées quelques décennies plus tard, et considérées comme fantaisistes[3].
Michel Morange (p.44) écrit :
« La rationalité scientifique est ‘’focalisée ‘’ et la rationalité historique est ‘’défocalisée’’. Elles donnent toutes deux du même objet -les sciences- deux images complémentaires. Mais il n’y a pas de différence de nature entre ces deux modes de rationalisation.
Ce sont cependant des disciplines différentes et les rapports entre historiens et philosophes d’une part, et scientifiques d’autre part sont des rapports d’inter-disciplinarité. ».
L’interdisciplinarité est une idée à la mode, que l’on retrouve en sciences, en didactiques des disciplines, en pédagogie… Michel Morange note l’écart considérable existant entre la multitude de discours sur l’interdisciplinarité et la qualité des projets menés. La confrontation entre scientifiques de disciplines diverses pose le problème du langage commun à adopter et c’est là que l’histoire des sciences peut à nouveau jouer un rôle important car elle a l’habitude de se confronter à divers langages de diverses disciplines et de diverses époques.
Michel Morange s’intéresse ensuite à « Le problème de la ‘découverte’ scientifique ». (P.46 et sq.). On connait les noms des grands découvreurs, mais combien de grands scientifiques sont oubliés par l’histoire ? Or, une découverte n’est pas une « illumination » datée, mais très souvent le résultat d’années de travail. Et, avec l’histoire des sciences, il devient possible de retracer le cheminement des savants, aussi éviter les plagiats, les fraudes, les « oublis » volontaires ou involontaires. L’auteur donne deux exemples : Émile Duclaux et Robert Holley, le premier oublié, le second, prix Nobel de médecine ou physiologie 1968, dont l’importance de la découverte peut être discutée. On s’attache souvent à un savant considéré comme le grand découvreur, oubliant que nombre de savants obscurs ont préparé cette découverte : « L’activité scientifique est une activité collective. Récompenser celui qui a fait progresser les connaissances par sa ou ses découvertes est normal. Il ne s’agit pas pour autant d’oublier tous ceux qui auraient pu le faire et dont le travail patient a permis ces découvertes ou en a montré toute la fécondité. » (P. 56)
Et Michel Morange de conclure : « À quoi sert l’histoire des sciences ? À favoriser le développement de la connaissance scientifique, à mieux montrer ce qu’elle est- et comment elle progresse- pour que chacun y ait pleinement sa place. » (P. 56)
Commentaire
Je me suis attaché à commenter cet ouvrage que je considère comme central dans l’œuvre de Michel Morange, historien et philosophe des sciences. Bien que très court (65 pages), il me semble d’une extrême profondeur, l’auteur proposant une argumentation parfaitement construite, mêlant exemples et réflexions, n’hésitant pas à préciser ses choix.
L’histoire des sciences, on en parle beaucoup, on écrit des livres d’histoire des sciences, des biographies de savants, souvent on mélange vulgarisation et histoire des sciences. La conclusion finale de Michel Morange que je cite ci-dessus s’adresse aux scientifiques, mais qu’en est-il du public cultivé, celui qui achète les livres d’histoire des sciences ? Pourquoi ce besoin d’histoire des sciences, des arts, et tout simplement d’histoire des hommes, pays ou civilisations ?
L’auteur écrit : « L’idée que la découverte scientifique est un geste artistique repose sur une méconnaissance de ce qu’est ce dernier. Il apparaît souvent au profane comme un acte de création pure, de liberté absolue. Or, il ne peut y avoir création artistique d’une œuvre d’art que par différenciation avec celles qui existaient auparavant. L’artiste qui va de l’avant doit connaître ce qu’il dépasse. À part peut-être l’art naïf, il n’y a d’art qu’à partir et au-delà d’une certaine culture artistique. » (P. 52). Qu’en est-il pour l’histoire des sciences ? Un physicien ne lira-t-il pas Einstein, Bohr, Heisenberg ? Un biologiste ne lira-t-il pas Pasteur, Darwin, Monod ? Un mathématicien ne lira-t-il pas Poincaré, Hilbert, Noether ? Plus encore, un philosophe contemporain ne lit-il pas Platon, Kant, Hegel ? La fameuse histoire de l’art de Gombrich est encore un best-seller et les ouvrages d’histoire de l’art s’étalent dans les rayons des librairies et bibliothèques. Il existe nombre de collections de poche de livres d’histoire, d’histoire de la philosophie.
Le présent et donc l’avenir se construit sur le passé, en le dépassant, en art et en sciences, parfois en le sortant de l’oubli injustifié.
Michel Morange, avec clarté et érudition nous éclaire sur les raisons d’être de l’histoire des sciences. Il faut ensuite tester ses affirmations en consultant ses autres ouvrages et articles d’histoire des sciences.
Marc Thierry
Appendice
Consulter https://www.numdam.org/item/SPHM_1993___3_A1_0.pdf
Ce texte de 1993, très court, est consacré à la naissance de la biologie moléculaire qui est souvent reliée à la naissance de la mécanique quantique. Deux textes célèbres « La lumière et la vie » de Niels Bohr[4] et surtout « Qu’est-ce que la vie ? » d’Erwin Schrödinger[5] ont pu laisser croire cela. Michel Morange s’interroge, en historien de la biologie sur la réalité des faits.
Tout d’abord, il rappelle qu’il est difficile de définir précisément la discipline « Biologie moléculaire » :
« Il serait nécessaire pour juger de cette influence de donner une définition précise de la biologie moléculaire. Or il n'existe pas une, mais plusieurs définitions possibles de cette science. Parler d'"une’’ biologie moléculaire serait d'ailleurs figer artificiellement le développement de cette discipline en un point donné de l'axe du temps. La biologie moléculaire triomphante conceptuellement, mais sans réel moyen d'action sur le vivant, des années soixante est très différente de la biologie moléculaire des années quatre-vingt qui, avec les outils fournis par le génie génétique, commence à décrypter l'extraordinaire complexité moléculaire des organismes supérieurs, dont l'homme. »
Il faut ainsi distinguer ce qui relève de la réflexion théorique (avant les années 60) des résultats pratiques et spectaculaires (dans les années 80). Les grandes découvertes en biologie moléculaire ont révolutionné la génétique puis la médecine, et de manière durable. L’apport des physiciens (Bohr, Delbrück, Schrödinger, Gamow) est d’une nature différente. Ils ont construit de nouveaux concepts qui ont permis aux biologistes de trouver de nouvelles motivations, mais dans les faits, ceux-ci n’ont pas utilisé toutes les richesses de la mécanique quantique et plus tard de la théorie de l’information au sens de Shannon.
Les techniques mathématiques utilisées dans ces disciplines sont souvent d’une grande complexité, et la plupart des biologistes ne les dominent pas. Ainsi, en 1993, la biologie mathématique (ou biomathématique) n’était pas encore très développée, et plus tard, si la situation a évolué, c’est grâce à l’extraordinaire explosion des techniques numériques qui ont permis de construire des modèles mathématiques programmables.
Dans les années 50, les biologistes avaient lu le livre de Schrödinger, et Michel Morange nous révèle que François Jacob a choisi de mener des recherches en biologie moléculaire après avoir lu ce livre. Il ne faut pourtant pas exagérer son influence sur le développement de cette science. Il a facilité la communication entre physiciens et biologistes, il a fixé un cadre général mais il n’a pas mené à des résultats nouveaux en biologie moléculaire.
En 1993, la technique mathématique utilisée par les biologistes dans les laboratoires restait la règle de trois ! En quelque sorte, les grands principes de la mécanique quantique imprégnaient l’imaginaire des biologistes sans transformer leurs pratiques dans les laboratoires. Il en était de même avec la théorie de l’information. Mais, ce n’est pas pour autant qu’il faut minimiser l’influence de la physique sur la biologie, simplement il faut l’évaluer à sa juste mesure, en particulier elle peut favoriser l’interdisciplinarité.
« La lumière et la vie » : cet article de Niels Bohr, l’un des fondateurs de la mécanique quantique, prix Nobel de physique en 1922, a pour objectif d’étudier les liens possibles entre la physique (la physique atomique) et la biologie. Le grand savant voulait définir de nouveaux principes en biologie inspirés des principes fondant la mécanique quantique. Il écrit : « Cette révision des fondements de la mécanique, allant jusqu’à une critique de l’idée même d’explication physique, n’est pas seulement décisive pour rendre claire la situation en théorie atomique, mais elle a encore créé un nouvel arrière-plan pour la discussion des problèmes de la biologie examinés du point de vue de la physique. » (P. 16). On comprend ainsi que Niels Bohr se limitera à formuler des généralités, conceptuellement intéressantes mais sans conséquences réelles pour les chercheurs en biologie. Il sera la source de motivation de Max Delbrück qui mènera des recherches spécialisées sur les grands principes du vivant.
Le livre de Schrödinger (1944) est considéré comme majeur pour comprendre les liens entre physique et biologie. Michel Morange écrit dans son article :
« L'ouvrage d'Erwin Schrödinger n'était pas à proprement parler un ouvrage de biologie, et il ne faut pas chercher une influence directe des idées de Schrödinger sur le développement de la jeune biologie moléculaire. Néanmoins beaucoup de physiciens (ou même de non-physiciens comme François Jacob) décidèrent de se tourner vers la biologie après avoir été convaincus de l'intérêt de ce domaine de recherche par la lecture de l'ouvrage d'Erwin Schrödinger. »
La question posée par le physicien est « Comment peut-on expliquer à l’aide de la physique et de la chimie les événements qui se produisent dans l’espace et dans le temps dans les limites spatiales d’un organisme vivant ? » (P. 40). Et, si Schrödinger confie qu’en 1944, il n’est pas possible de répondre à cette question, il ne doute pas qu’un jour la difficulté sera surmontée.
Quelle va être l’approche de Schrödinger ? Il va qualifier la fibre chromosomique au sein d’une cellule de cristal apériodique. On connaît les cristaux périodiques, beaucoup moins les cristaux apériodiques, c’est-à-dire des cristaux sans symétrie de translation dans l’espace. Est-ce une remarque essentielle ?
Schrödinger nous explique pourquoi les atomes doivent être petits, car si les atomes étaient beaucoup plus grands, une cellule serait sensible aux interactions atomiques, empêchant la stabilité. Toutefois, en descendant vers le très petit, au niveau moléculaire, on ne peut plus tout à fait négliger les interactions atomiques. L’ADN est une molécule contenant toutes les informations nécessaires au développement et au fonctionnement d’un être vivant. Un gène est une petite partie de l’ADN contenant une information génétique particulière.
Chez l’être humain, les gènes ont pour mission de donner des ordres aux cellules afin que celles-ci synthétisent des protéines. On peut penser que la physique atomique permet ici de comprendre ce fonctionnement, d’expliquer, au moins partiellement, le développement embryonnaire, les mutations génétiques, les anomalies génétiques… les mutations doivent rester exceptionnelles pour permettre d’assurer la permanence du vivant sans le figer totalement. La mécanique quantique a un rôle à jouer pour expliquer ce « paradoxe » entre permanence et évolution : en effet elle introduit la discontinuité en physique (les sauts quantiques) et Schrödinger va établir un lien entre saut quantique et mutation (c’est l’objet du chapitre 4 du livre du physicien : Les arguments de la mécanique quantique). L’exposé de Schrödinger, bien que très clair, ne peut être véritablement apprécié que par des spécialistes de mécanique quantique, c’est-à-dire avec des connaissances spécifiques de hautes mathématiques. On comprend ici que les chercheurs en biologie, probablement fascinés par les explications suggérées, ne peuvent consentir à consacrer des mois d’études à approfondir ce domaine qui, sinon au niveau conceptuel, n’aura aucune implication dans leur domaine de recherche.
Marc Thierry
[1] Je m’attacherai à esquisser une réflexion élargie sur l’histoire des sciences en me fondant sur les idées de l’auteur.
[2] Nous approfondirons cet exemple en appendice.
[3] On peut penser ici aux théories de l’évolution.
[4] « La lumière et la vie » dans « Physique atomique et connaissance humaine » de Niels Bohr, éditions Gonthier (1961). C’est la transcription et traduction d’une conférence donnée en 1932.
[5] « Qu’est-ce que la vie ? De la physique à la biologie » de Erwin Schrödinger , Christian Bourgeois Éditeur, collection Sciences (1986) . C’est la traduction française du livre écrit en 1944 « What is life ? » publié en 1967 par Cambridge University Press.
La vie, l’évolution et l’histoire.
(Editions Odile Jacob, 2011)
Ce livre est une analyse d’une science en pleine évolution : la biologie (ou peut-être les biologies ?).
Michel Morange constate que depuis de nombreuses années, deux biologies se développent en parallèle voire en opposition : la biologie fonctionnelle ou encore mécaniste qui se fonde sur la biologie moléculaire et la biologie de l’évolution s’inspirant des idées du grand Darwin et des théories de l’évolution. Il note toutefois qu’il existe une troisième biologie dite synthétique, celle-ci utilisant des méthodes mathématiques et des techniques numériques parfois très élaborées.
Les problèmes posés par la biologie sont si complexes que, souvent, les scientifiques sont obligés de se spécialiser et par voie de conséquence restreindre leurs méthodes d’approche. Les liens entre la biologie moléculaire et les théories de l’évolution ne s’imposent pas au premier abord même si tous les biologistes souhaitent établir des ponts entre ces deux disciplines.
Michel Morange, à partir d’exemples particulièrement bien choisis, montre que la collaboration entre ces deux disciplines s’impose, car, pour chaque problème posé, il y a souvent une part qui relève de la biologie fonctionnelle et une autre part de la biologie de l’évolution.
On lira ainsi avec grand profit toutes les pages du livre consacrées au cancer, on constatera et Michel Morange nous le fait bien sentir que le sujet est d’une folle complexité, que les conclusions simplistes sont à éviter et que les deux disciplines de la biologie ont beaucoup à nous apprendre.
De même, son analyse de la pandémie de grippe espagnole en 1919 nous montre que bien des conclusions sont sans réel fondement scientifique.
Michel Morange a toutes les compétences indispensables pour poser les bonnes questions et mettre en garde le lecteur. Certains ouvrages, en particulier sur la théorie de Darwin, sont devenus des livres à succès, formulant des conclusions « satisfaisantes » mais non fondées scientifiquement. Il est vrai que la pratique de la méthode expérimentale en théorie de l’évolution n’est pas simple[1] ! Au moins est-il possible de se montrer prudent. On sait que les anti-darwinistes disent qu’il est impossible d’imaginer que l’œil chez un mammifère soit le résultat d’un jeu de petites mutations aléatoires. Certains proposent donc d’imaginer des « sauts » spectaculaires dans le processus de l’évolution. Mais, si la mutation est très importante, elle ne sera pas favorable à l’être muté et ce dernier risque de ne pas survivre ! Il faut donc envisager des processus de mutations plus complexes au niveau de la cellule, par exemple, qui permettra une accélération de l’évolution mais au niveau du génotype plutôt qu’au niveau du phénotype ; c’est évidemment moins accrocheur que de proposer l’image d’un chimpanzé se redressant et ayant accès brusquement à de nouvelles ressources alimentaires.
Michel Morange, avec beaucoup de clarté, nous explique dans chaque cas présenté les difficultés à surmonter. Il cherche à nous expliquer comment les biologistes fonctionnels et les biologistes de l’évolution arrivent progressivement à converger, grâce peut-être aux biologistes synthétiques.
Michel Morange est donc capable, de par sa double formation de biologiste et d’historien des sciences et ses vastes connaissances en philosophie des sciences à décrire l’évolution de la biologie de la période récente. On retiendra la méthode d’approche de l’auteur fondée sur la prudence, une immense érudition et l’adhésion totale à la méthode expérimentale.
Ce livre n’est pas qu’un livre de biologie, il est aussi un ouvrage de réflexion sur la biologie, évitant toute approximation, ce qui mérite d’être signalé. Dans la dernière partie, une très intéressante comparaison est menée entre la biologie et l’histoire. Des différences existent bien sûr, toutefois la méthode historique pourrait inspirer les chercheurs en biologie, par exemple avec la prise en compte du hasard ou encore en comparant le sens de l’histoire et le sens de la vie. Les historiens étudient les faits historiques sans plus chercher des explications : le temps des idéologies est passé. Les biologistes devraient, peut-être aussi, se contenter d’étudier les faits en évitant de rechercher des grands principes explicatifs, qui tous échouent à expliquer l’origine de la vie, ou l’évolution. On peut même penser que la vie telle qu’on la connaît aurait pu être toute autre, puisque les mutations résultent du hasard.
Michel Morange n’hésite pas à citer Marc Bloch ou Paul Veyne, esquissant ainsi des pistes de réflexion d’une grande profondeur.
Marc Thierry
Quelques extraits :
N° 1 : Un aspect caractéristique des sciences du vivant a été laissé de côté lors des commémorations[2] : leur profonde désunion. Deux types d’explications des phénomènes du vivant coexistent en effet aujourd’hui en biologie. Les premières sont les explications dites « fonctionnelles » qui décrivent les mécanismes du vivant. Elles sont caractéristiques de la physiologie, de la biochimie, ainsi que de la biologie moléculaire et cellulaire. Les secondes sont des explications évolutionnistes : elles tentent de rendre compte du pourquoi de l’existence de ces mécanismes en proposant des scénarios évolutifs. (p.10)
N° 2 : La difficulté qu’il y a à articuler les deux types d’explications est souvent ignorée. Les caractères qu’étudient les évolutionnistes concernent la forme des organismes, leurs comportements, alors que les biologistes fonctionnalistes s’intéressent aux structures internes. Travaillant sur des questions différentes, les biologistes fonctionnalistes et les biologistes évolutionnistes ont peu d’occasions de confronter leurs explications. (P. 19)
N° 3 : La théorie de l’évolution est devenue de plus en plus abstraite et générale ; elle a fait appel à des outils mathématiques de plus en plus sophistiqués. Compte tenu du prestige dont jouissent les mathématiques et l’abstraction dans l’enseignement, en particulier en France, le caractère abstrait de la théorie de l’évolution lui a conféré un certain prestige, tout en la rendant inaccessible à la plus grande partie des chercheurs en biologie. (p.26)
N° 4 : Le développement d’une épidémie ou d’une pandémie[3] est un processus évolutif accéléré, au cours duquel le virus[4] subit un certain nombre de variations (mutations ponctuelles ou modifications plus importantes du génome par recombinaison avec d’autres virus) qui lui permettent de s’adapter à un nouvel hôte, d’infecter chez celui-ci une nouvelle population de cellules, d’accroître sa vitesse de réplication, etc. (p.56)
N° 5 : Le lecteur averti aura remarqué que nous avons encore très peu parlé d’un domaine très actif de recherches, baptisé évo-dévo[5], point de rencontre comme son nom l’indique entre la biologie de l’évolution et la biologie du développement. La biologie du développement, autrefois appelée embryologie, fait partie de la biologie fonctionnelle. Le développement rapide du domaine évo-dévo est l’illustration parfaite, la plus visible, de ce rapprochement récent entre les deux branches de la biologie dont nous avons essayé de montrer l’importance par les exemples précédents. (P. 73)
N° 6 : La difficulté majeure est sans doute cette quasi-impossibilité pour beaucoup de scientifiques, d’accepter l’idée que deux explications de nature différente sont nécessaires pour interpréter un même phénomène.
Le fait que les formations des scientifiques soient trop vite spécialisées, et privilégient un type d’explications rend compte d’une partie de cette difficulté. Mais la formation n’explique pas tout. Il faut décrire précisément ces explications concurrentes pour comprendre la nature des difficultés et imaginer des solutions[6]. (P. 118)
N° 7 : Marc Bloch connaît bien l’épistémologie des sciences exactes, la manière dont elles fonctionnent, et son livre [7]est une comparaison particulièrement éclairante entre les méthodes des historiens et celles des physiciens (à l’époque où il écrit, la physique sert de modèle épistémologique à toutes les sciences exactes). Partir de cet ouvrage est donc un bon choix pour notre projet : extraire du travail des historiens des leçons valables pour interpréter l’histoire de la vie.[8]
Note complémentaire
Je renvoie au très beau livre La biologie au défi de l’histoire- Mélanges offerts à Michel Morange, sous la direction de Laurent Loison et Thomas Pradeu, collection Histoire des sciences et des techniques, éditions Matériologiques, 2021.
Consulter en particulier en particulier le chapitre de Stéphane Tirard consacré au livre La vie, l’évolution et l’histoire.
Consulter aussi l’article en ligne : https://www.hyle.org/journal/issues/15-1/morange.pdf
A Critical Perspective on Synthetic Biology (2009)
Le lecteur pourra consulter aussi l’article de Hugo Benitez Functional Biology and Evolutionary Biology : A Different View of the Origin of Living Things
ENDLESS: International Journal of Future Studies Vol. 5 No. 2 (2022) p. 134-146
https://endless-journal.com/index.php/endless/
consulter le PDF ci-dessous.
[1] Lire le chapitre L’importance croissante de l’évolution expérimentale (p. 60 et sq.)
[2] Le bicentenaire de la naissance de Darwin et le cent cinquantième anniversaire de la publication de L‘Origine des espèces.
[3] L’épidémie est une flambée d’une maladie au niveau d’une région, tandis qu’une pandémie est une épidémie à l’échelle mondiale.
[4] Les virus ont besoin d’une cellule hôte pour se multiplier, tandis que les bactéries sont des êtres vivants autonomes (détruits par les antibiotiques).
[5] Une brève histoire de l’évo-dévo- Evolution et développement (évo-dévo) : une histoire, quelques principes et exemples. Cours au Collège de France le 7 mars 2018 par Denis Duboule.
[6] Je pense que c’est là la grande leçon à retenir à la lecture de ce livre et des autres livres de Michel Morange. La pluridisciplinarité s’impose « sur le terrain » de la recherche à côté de l’histoire des sciences : lire les pages de conclusion 177 et 178.
[7] Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien in Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Paris Gallimard, coll « Quarto », 2006.
[8] Histoire de la vie et pas Histoire de la biologie !
Collection NRF Biographies, Éditions Gallimard, Paris, 2022
une recension du livre Pasteur
https://www.pasteur.fr/fr/journal-recherche/actualites/pasteur-nouvelle-biographie-michel-morange
Encore une recension du livre Pasteur
https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2023-1-page-205?lang=fr