La biographie de Michel Morange est consultable sur Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Morange
INTRODUCTION DE MICHEL MORANGE
Biologie et Histoire des Sciences
La biologie est la discipline scientifique dans laquelle j’ai travaillé comme enseignant et chercheur pendant plus de 40 ans. Mais, très tôt, j’ai ressenti le besoin d’en savoir plus sur l’histoire des sciences et en particulier de la biologie, Une nécessité pour mieux situer mon projet de recherche et en apprécier ainsi les enjeux.
Associer ces deux intérêts n’est pas tâche facile. Le travail de recherche est très prenant, et n’importe quelle autre activité est vue par les collègues comme une perte de temps qui en retarde l’avancement. Ce sentiment est particulièrement fort à notre époque où la recherche est de plus en plus compétitive, même dans le domaine de l’histoire des sciences. À ce problème de temps s’ajoute une autre difficulté : l’existence d’une sorte de complémentarité entre la biologie et l’histoire de la biologie n’est pas ressentie par tous les scientifiques.
Pourtant, je suis de plus en plus convaincu que l’histoire des sciences est une composante indispensable de la formation des scientifiques comme pour ces derniers une aide à la compréhension de leur travail de recherche. Mieux voir les enjeux de son projet et mieux le situer dans les développements récents de sa discipline, mais aussi peut-être en voir les limites devrait être crucial pour tout chercheur.
L’histoire des sciences rappelle aux chercheurs et aux futurs chercheurs que leur objectif ne doit pas se limiter à obtenir un résultat particulier, aussi important qu’il puisse être, par exemple pour la santé (la mise au point d’un vaccin), mais plus largement de contribuer à un accroissement des connaissances qui sont nécessaires pour pouvoir ultérieurement participer efficacement à la réalisation de nouvelles applications. La connaissance scientifique est le réservoir dans lequel on peut ensuite puiser pour répondre aux demandes de la société. La part croissante des projets «à court terme » obéissant aux agendas politique et économique est un poison mortifère pour la connaissance. Une meilleure appréhension de sa construction et de son rôle est indispensable pour que le grand public continue à soutenir le développement de travaux qui peuvent paraître parfois sans intérêt immédiat.
Quand je parle d’histoire, il ne s’agit pas de connaître les auteurs et les dates des grandes découvertes, mais de s’intéresser au chemin qui y a conduit, et aux obstacles qui ont dû être surmontés : c’est une histoire imprégnée de philosophie qui se situe dans la tradition française, dans les pas de Georges Canguilhem et de Gaston Bachelard. La spécialisation actuelle des deux disciplines risque malheureusement de conduire inévitablement à leur séparation et à un appauvrissement réciproque.
Consulter :
À quoi sert l’histoire des sciences ? Éditions Quae (2008)
Les secrets du vivant contre la pensée unique en biologie Éditions La Découverte (2005)
Une histoire de la biologie Éditions du Seuil (2016)
Michel Morange, dans cette introduction, expose parfaitement tout le sens de sa démarche depuis le début de ses recherches en biologie depuis les années 1970. Par modestie, il "oublie" d'évoquer la dimension philosophique de sa démarche. Ainsi dans une note du beau livre d'hommage à Michel Morange, Gladys Kostyrka écrit " À quelques reprises, j’ai entendu Michel Morange dire qu’il n’était pas philosophe, mais biologiste et historien. Par exemple, lorsqu’il annonce que le deuxième chapitre de son ouvrage Les Secrets du vivant sera consacré à « un approfondissement philosophique de la notion d’explication », il ajoute aussitôt : « Le lecteur peut se rassurer : je ne suis pas moi-même philosophe et j’ai donc simplement essayé, au sein d’une littérature abondante, de repérer quelques éléments clés pour la suite de l’ouvrage » . En espérant ne pas froisser mon ancien directeur de thèse – car après tout, la philosophie a elle aussi son côté obscur – je me permettrai dans ce chapitre de le qualifier aussi de philosophe, non seulement parce qu’il est l’auteur d’une thèse de 3e cycle en philosophie sur l’histoire de la biologie moléculaire dirigée par Jacques Merleau-Ponty, mais aussi et surtout pour des raisons que j’exposerai plus loin". (La biologie au défi de l'histoire, Mélanges offerts à Michel Morange; éditions Matériologiques (2021) par Laurent Loison et Thomas Pradieu).
Un entretien avec Michel Morange
(Cet entretien a été mené par un échange de mails ponctué d’échanges téléphoniques. Je remercie Michel Morange de s’être prêté au jeu souvent délicat de l’entretien).
Marc Thierry : cher Michel Morange, je vous propose d’échanger sur vos travaux passés, votre démarche originale puis ensuite nous aborderons vos recherches actuelles. Vous commencez vos recherches en biologie en 1971 à l’Institut Pasteur sous la direction de Henry Buc. Pouvez-vous nous décrire le quotidien d’un chercheur en biologie moléculaire dans les années 1970 ?
Michel Morange : le sujet qui m’a été donné n’était pas exactement un sujet de biologie moléculaire. Il relevait plutôt de la biochimie et même de la physico-chimie des macromolécules (molécules de grande taille) biologiques. Il s’agissait de vérifier/ confirmer la théorie dite allostérique proposée quelques années plus tôt par Jacques Monod et Jean-Pierre Changeux pour expliquer la régulation d’activité de ces protéines (souvent des enzymes) formées de plusieurs sous-unités identiques par un équilibre entre un état inactif (T) et un état actif (R) sous l’effet de la fixation d’activateurs et d’inhibiteurs à des sites distincts du site actif. L’enzyme étudié était la phosphorylase b extraite des muscles de lapin. Le rôle de cet enzyme est de fournir, lors d’un effort, de l’énergie aux muscles (sous forme d’un sucre) par dégradation d’une réserve appelée glycogène.
Le laboratoire avait choisi d’étudier l’interaction entre l’enzyme et un activateur, l’AMP, pour comprendre comment la fixation de ce dernier provoquait un déplacement de l’équilibre vers la forme R. Deux approches étaient possibles : la diffraction des rayons X sur des cristaux de la protéine ; le faisceau était dévié dans de multiples directions, et la mesure de l’amplitude des taches de diffraction sur un film photographique placé au-delà du cristal devait permettre, après des calculs très complexes et plusieurs années de travail d’un laboratoire entier de déterminer la position de tous les atomes présents dans la protéine. Notre groupe avait choisi d’autres approches, moins informatives, mais pouvant apporter rapidement des résultats : utilisation de différents analogues de l’AMP, application, avec l’aide d’un laboratoire de Saclay de la méthode de Résonnance Magnétique Nucléaire. J’eus la chance, au cours de ces premiers travaux, d’apprendre un nombre important de techniques complexes.
MT : vous avez travaillé en collaboration avec Olivier Bensaude pendant plusieurs années et avez rédigé ensemble plusieurs articles scientifiques. Comment travaille-t-on en équipe dans un laboratoire ? Quelles relations s’établissent avec son collègue ? Amitié ? Rivalité ?
MM : pouvoir mener à deux un projet de recherche est une chance exceptionnelle, d’autant que nos deux personnalités étaient en partie complémentaires. C’est une force permettant de faire face aux multiples difficultés du métier de chercheur. Olivier Bensaude a un esprit très inventif, qui s’appuie sur une excellente connaissance de la littérature scientifique. C’est à lui que revient le mérite d’avoir identifié les protéines synthétisées à un haut niveau dans l’embryon comme étant des protéines de choc thermique. Il a ainsi posé les fondements de notre projet de recherche pendant les deux décennies suivantes. J’ai été personnellement apte à mettre nos hypothèses à l’épreuve et à développer de nouvelles techniques pour répondre aux multiples questions que l’observation initiale posait. Nous utilisâmes de plus en plus les outils du génie génétique qui s’était développé dans les années 1970–1980. Sans abandonner la biochimie et les protéines, nous nous sommes aussi intéressés à l’expression des gènes, aux ARN et aux facteurs de transcription. Nous fûmes ainsi de plus en plus de « vrais » biologistes moléculaires.
À l’issue de cette longue période de travail en commun et de direction conjointe de notre groupe de recherche, nos chemins se séparèrent. Alors qu’Olivier consacrait tout son temps et toute son énergie à la recherche, j’ai été occupé de manière croissante par mes enseignements et mes intérêts en histoire et philosophie des sciences. Un tel déséquilibre crée malheureusement des tensions. Mais nous restons bons amis et continuons à nous estimer mutuellement.
MT : très rapidement, vous allez vous intéresser à l’histoire de la biologie moléculaire et vous publiez en 1986 « Une lecture du vivant: Histoire et épistémologie de la biologie moléculaire », Ciaco, 1986. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous allez vous intéresser ainsi à l’histoire de la biologie moléculaire ? Comme vous le décrivez dans votre belle introduction, il n’est jamais facile pour un chercheur de revendiquer une double compétence, surtout que vous possédez une troisième compétence en philosophie des sciences. Comment tout cela s’est-il passé ?
MM : il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Je terminais mes années de lycée et entrais à l’université. En 1965, le prix Nobel de physiologie ou médecine avait été attribué à trois Français, François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod pour leur description des mécanismes de régulation de l’activité des gènes chez les bactéries. L’attribution du prix fut une grande fierté nationale : il n’y avait pas eu de prix en biologie attribué à la France depuis plus de 30 ans !
Mais il y avait plus. Les découvertes de la jeune discipline de biologie moléculaire semblaient dévoiler le secret de la vie, ouvrir la boîte noire qui était restée si longtemps fermée. La biologie moléculaire présentait, sous forme de schémas simples, la mécanique intime du vivant.
Je suis entré à la faculté des sciences de Paris en vue de me former en biologie moléculaire. Le discours dominant étant que la nouvelle discipline nécessitait des connaissances solides en physique et en chimie, je choisis de faire un premier cycle de physique chimie, avant d’entamer l’étude de la biochimie et de la biologie moléculaire. Mon projet était, après la lecture des ouvrages de Paul Chauchard dans la collection Que sais-je et en suivant l’exemple de Jean-Pierre Changeux, d’utiliser les acquis de la biologie moléculaire pour percer les secrets du cerveau. Après quatre années d’université, je cherchais un laboratoire pour faire un DEA et commencer une thèse. J’allais voir en premier Jean-Pierre Changeux à l’Institut Pasteur qui me dit ne pas avoir de place dans son groupe, mais m’adressa à son collègue Henri Buc. Il m’avait dit que j’allais y acquérir une excellente formation (ce qui était vrai) et que je pourrais après m’orienter vers l’étude du cerveau (ce que je ne fie jamais).
J’entrais donc à l’Institut Pasteur en septembre 1971. Il était impossible de ne pas y ressentir le «poids de l’histoire », ancienne avec la figure de Pasteur, et récente quand je prenais le café avec Henri Buc et… Jacques Monod, ou quand je croisais souvent François Jacob dans les couloirs. Mon intérêt pour l’histoire était cependant plus ancien, alimenté par la lecture de la revue Atomes convertie dans ces années en La Recherche, dans laquelle Pierre Thuillier faisait découvrir la nouvelle histoire des sciences. Il enseignait à l’université de Nanterre, et c’est lui qui me conseilla de préparer une maîtrise de philosophie dans cette université. À l’issue de celle-ci, je décidais de préparer une thèse de troisième cycle sur l’histoire et l’épistémologie de la biologie moléculaire sous la direction du professeur Jacques Merleau-Ponty qui avait fait le même type de travail dans sa thèse sur la cosmologie. Il m’avoua ne rien connaître à la biologie moléculaire mais il accepta mon projet, ce dont je lui reste très reconnaissant. Je soutins donc, sept ans après mon entrée à l’Institut Pasteur, une thèse de troisième cycle en philosophie et une thèse d’État en biologie. La réunion des trois disciplines, Biologie, Histoire et Philosophie était donc bien engagée.
MT : dans les années 1980, l’histoire des sciences possède encore un statut peu valorisé. Des scientifiques écrivent des histoires des sciences sans être des historiens, des historiens écrivent des histoires des sciences sans être des chercheurs… Un combat doit être mené !
MM : le mot « combat » ne s’applique pas aux relations que j’ai eues avec de nombreux historiens des sciences qui m’ont toujours soutenu dan mes travaux : Mirko Grmek, Robert Olby, Frederic Larry Holmes, sans parler des philosophes des sciences ayant réalisé des études historiques de grande qualité (François Dagognet et Jean Gayon).
Mais il est vrai qu’il y avait une mauvaise histoire des sciences, écrite par des amateurs ou par des scientifiques au terme de leur carrière, ignorant tout de la méthode historique. C’était une histoire pleine de légendes et de mythes, valorisant des héros aux intuitions géniales et capables d’anticiper les conséquences de leurs découvertes.
L’arrivée de la nouvelle histoire des sciences dans les années 1970 fut donc une bouffée d’oxygène. Elle montra que la connaissance scientifique était une construction humaine, élaborée au sein de la société scientifique en liaison avec la société de son époque. Elle élargit considérablement le champ des recherches.
Malheureusement, elle s’accompagna très (trop) souvent d’une dévalorisation de la connaissance scientifique. Le climat des années 1970 s’y prêtait, à cause en particulier du grand nombre de scientifiques associés au Complexe Militaro-Industriel jugé responsable de la guerre du Vietnam.
La sociologie (et l’anthropologie) des sciences se développèrent rapidement. Non seulement elles envahirent le domaine des recherches sur les sciences et leur histoire, mais elles prétendirent être les seules à expliquer la formation de la connaissance scientifique. Il n’était plus nécessaire de s’immerger dans le détail des travaux pour comprendre les transformations que les sciences avaient subies. Il fallait prendre de la hauteur. Le revers est que, sauf à être un aigle, on perd beaucoup de précision et d’exactitude dans les descriptions que l’on fait. Même si aujourd’hui l'histoire des sciences semble florissante, une fraction de plus en plus faible des recherches porte sur l’essentiel, la manière dont la connaissance scientifique s’est construite. La plupart des études sont consacrées à des questions périphériques qui, loin d’être sans intérêt, ne répondent en rien à la question précédente. Des réponses sont pourtant nécessaires pour juger de la valeur des connaissances actuelles et pouvoir les enrichir. Elles sont aussi indispensables pour que le grand public se réconcilie avec les sciences. Dire qu’elles permettront de lutter contre les maladies ou le dérèglement climatique n’est pas faux, mais la connaissance scientifique est bien plus que cela : elle permet à tout un chacun de se sentir moins étranger dans le monde, en quelque sorte de s’ y sentir «chez soi ».
MT : vos réflexions sur la biologie moléculaire me semblent profondément originales, alors que cette science rencontre nombre de succès. Votre prise de hauteur à cette époque vous a peut-être valu quelques critiques ?
MM : non, très peu de critiques même des spécialistes. J’avais d’abord écrit l’Histoire de la biologie moléculaire, (La découverte, 1994) pour moi, par intérêt pour les transformations que la biologie venait de connaître, et un désir d’en comprendre les origines. J’ai été moi-même surpris par l’intérêt que ce livre a pu susciter. La publication, par Harvard University Press, d’une traduction excellente réalisée par Matthew Cobb m’est apparue presque miraculeuse. Mon atout, par rapport à d’autres historiens qui s’étaient engagés dans la même voie, était que ce livre reflétait les efforts que j’avais faits pour maîtriser le mieux possible toute la complexité de la nouvelle connaissance. C’est sans doute à ce moment que, même inconsciemment, j’ai compris que je devais continuer à associer ma recherche en sciences et mon intérêt pour l’histoire et la philosophie des sciences. Si de moins en moins d’historiens des sciences s’intéressaient à la construction de la connaissance scientifique, l’accueil favorable réservé à mon livre montrait qu’Il y avait encore un public pour un tel type d’ouvrages.
MT : dans les années 1980, vous travaillez dans le laboratoire de François Jacob, donc pratiquez la recherche scientifique et en 1986 vous publiez « Une lecture du vivant : Histoire et épistémologie de la biologie moléculaire ». Donc, très rapidement vous jetez un regard distancié sur vos recherches. Cela me semble exceptionnel de mener de front recherche scientifique et réflexion historique et épistémologique. Je voudrais mieux comprendre votre démarche, vos motivations et aussi votre manière de faire.
MM : s’est produite la conjonction de deux mouvements en partie, mais pas totalement, indépendants. Le premier était mon désir de poursuivre mes recherches en biologie, mais de me rapprocher à la fois de la biologie moléculaire et de questions qui me semblaient plus importantes que le contrôle de l’activité enzymatique, et plus proches du front des recherches, comme celle consistant à décrypter les mécanismes moléculaires du développement embryonnaire. Avec Olivier Bensaude, notre projet était d’étudier sur des lignées cellulaires de type embryonnaire le rôle que pourrait jouer la phosphorylation des protéines, une question dérivant de nos travaux antérieurs. Comme je l’ai déjà dit, nous rencontrâmes de manière inattendue les protéines de choc thermique ce qui conduisit à une réorientation de notre thématique de recherche. En ce qui concerne l’histoire et la philosophie des sciences, l’ouvrage que vous mentionnez n’était qu’un prolongement presque naturel de ma thèse de troisième cycle.
MT : votre carrière se caractérise par ce choix de mener de front des travaux scientifiques et d’histoire et de philosophie des sciences. Pourquoi ce choix si exigeant, presqu’unique parmi les scientifiques ?
MM : Il y a à sa racine deux raisons. La première est personnelle. J’avais besoin de mieux situer mon travail de recherche dans l’histoire de la biologie, mais aussi dans son épistémologie, c’est à dire de mieux apprécier l’importance des questions posées, et les méthodes utilisées pour y répondre. Moins égoïstement, j’ai toujours pensé que je rejoignais ainsi un besoin ressenti par de nombreux chercheurs et chercheuses en biologie (et en science en général) et que ce besoin était non seulement justifié, mais aussi nécessaire au développement de la connaissance scientifique.
MT : on devine assez bien comment se déroule une recherche en laboratoire. Mais qu’en est-il de la recherche en histoire et philosophie des sciences ? Je vous sais passionné d’histoire (vous avez été primé au Concours Général d’histoire) mais il y a une grande distance entre la recherche en laboratoire et en bibliothèque !
MM : Cela dépend beaucoup de la période historique à laquelle on s’intéresse. Personnellement, mon travail historique est longtemps resté limité au XXème siècle et à l’essor de la biologie moléculaire. Je trouvais la plupart des articles et même des ouvrages consacrés à cette période et à ce thème dans les bibliothèques de biologie. Comme me disait William Summers, un ami américain, un microbiologiste qui a travaillé sur l’histoire de cette discipline, quand je vais à la bibliothèque nul ne sait, y compris parfois moi, si je fais une recherche historique ou une recherche scientifique. Et, en tant que scientifique, il est souvent possible d’obtenir facilement, auprès de collègues plus âgés, des témoignages particulièrement intéressants, plus libres que ceux qu’ils auraient livrés à des journalistes ou à des historiens non scientifiques. Je n’ai vraiment travaillé sur des périodes plus anciennes qu’à ma retraite. D’ailleurs, aujourd’hui, avec la mise en ligne de nombreux fonds d’archives, il est souvent possible de travailler directement sur son ordinateur sans avoir à se déplacer.
MT : je souhaiterais maintenant évoquer avec vous un tout petit livre (à peine 70 pages) « À quoi sert l’histoire des sciences ? ». C’est le compte rendu d’une conférence donnée en 2006 lors d’une journée organisée sur le thème « Les chercheurs ont-ils besoin d’histoire ? » Quelle est la réponse à cette question en 2025 ?
MM : ma réponse est plus que jamais oui à notre époque où la spécialisation croissante des métiers scientifiques et les pressions toujours plus fortes des politiques et des financiers pour orienter la recherche vers des objectifs précis à court terme se rejoignent pour menacer les fondements de la connaissance scientifique ! Ce petit ouvrage trouvait sa place dans une collection dirigée par Raphaël Larrère destinée à rassembler un ensemble de points de vue différents sur les sciences et leur développement.
Je pense que la question qui était posée dans ma conférence surprendra moins aujourd’hui qu’à l’époque où je l’ai prononcée car l’histoire et la philosophie ont trouvé une place, modeste mais reconnue, au sein de l’enseignement des sciences. L’histoire des sciences permet de comprendre comment la connaissance scientifique s’est construite, et d’en apprécier ainsi les forces, mais parfois aussi les faiblesses. Elle humanise la science en révélant tout le travail humain, avec ses tâtonnements et même ses errements, qui l’a engendrée.
MT : en 2016, vous publiez « Une histoire de la biologie », dans une collection de poche. C’est un livre qui s’adresse à un public de non-spécialistes, ou à des étudiants en histoire des sciences. Ce livre, une étape, dans vos recherches en histoire et philosophie des sciences, est rédigé dans un style particulièrement clair et repose sur une solide architecture sans noyer le lecteur avec une accumulation de notes, mais sans jamais négliger la nécessaire rigueur. D’une certaine façon, vous pratiquez la didactique de l’histoire des sciences. Quelle fut votre motivation ?
MM : ma motivation était de toucher un public qui a peu de temps à consacrer à l’histoire des sciences de la vie, mais qui souhaite néanmoins en savoir plus sur la genèse des concepts et des modèles actuels : mon ouvrage était donc destiné en priorité aux biologistes et aux étudiants en biologie. Il ne venait pas remplacer les ouvrages plus classiques d’histoire de la biologie, mais les compléter en quelque sorte en amont. Pour cela, j’ai élaboré un index aussi complet que possible et, pour chaque période historique, mis en avant dans une partie intitulée « Et pour nous aujourd’hui ?» des questions pour lesquelles, me semble-t-il, la connaissance du passé est particulièrement utile pour les chercheurs d’aujourd’hui.
MT : et en 2022, vous publiez une biographie « Pasteur » du grand scientifique, alors qu’il existe un grand nombre de biographies de Pasteur. Je sais que vous avez consulté les quatre mille pages de travaux scientifiques de Pasteur, un travail considérable que vous avez pu mener à bien car vous êtes un biochimiste. Pourquoi écrire une biographie de savant ? Pourquoi Pasteur ?
MM : Vous posez deux questions essentielles. Pourquoi écrire une biographie de savants ? La plupart des historiens considèrent en effet aujourd’hui que c’est une mauvaise idée. L’accroissement de la connaissance scientifique est le fruit de l’activité de nombreux acteurs et actrices travaillant au sein de la communauté scientifique. L’écriture d’une biographie semble au contraire accréditer l’idée que quelques personnalités exceptionnelles se distinguent par leur génie de l’ensemble des autres membres de la communauté. Les découvreurs sont des exemples à imiter, les « héros » que toutes les communautés humaines aiment à se donner. Les biographies sont accusées d’être de piètre qualité, un tissu de légendes répétées à l’envi. Cette constatation est tout à fait exacte, et je l’ai vérifiée quand, au début de mon travail, j’ai lu les biographies de Pasteur qui avaient été déjà écrites avant de me plonger dans l’étude de ses articles, de sa correspondance et de ses cahiers de laboratoire. Si les historiens cessent d’écrire des biographies, elles ne disparaîtront pas pour autant car ce genre littéraire est apprécié par un grand nombre de lecteurs. La seule solution, est d’écrire des biographies sans légendes, n’hésitant pas à parler des défauts et des erreurs de la personne dont elles décrivent la vie, et à faire émerger d’autres acteurs qui ont été omis des récits antérieurs. Il ne faut plus chercher à faire le portrait d’un héros, mais décrire le travail, la personnalité et les relations d’une personne dont le nom a été retenu, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, par l’histoire. À cause de leur notoriété, on dispose pour elles de nombreux documents qui permettent de reconstituer leur réseau de relations, et ainsi de pouvoir ramener au jour de nombreuses contributions aujourd’hui ignorées.
Pourquoi ai-je choisi d’écrire sur Pasteur ? La première réponse est simple : je n’ai pas choisi, mais M. Ran Halévi qui dirige une collection de biographies chez Gallimard, conseillé par un de mes anciens étudiants, m’a sollicité pour un tel projet. J’ai accepté, car depuis longtemps j’avais « côtoyé » Pasteur, faisant le chemin inverse de celui qu’il avait suivi, de l’Institut Pasteur à l’École Normale, partageant même avec lui certaines des fonctions qu’il avait assurées, en particulier celle de directeur des études scientifiques (biologiques pour moi) à l’ENS. Mais surtout j’avais vu dans ce projet l’occasion de tenter d’écrire le type de « nouvelle biographie » dont je parlais précédemment, échappant aussi bien au genre hagiographique qu’à des avalanches de critiques tous azimuts. Pasteur était le candidat idéal pour un tel aggiornamento des biographies scientifiques. Cette conviction s’est affirmée pendant la crise du Covid où j’ai réalisé combien l’image de Pasteur, jadis intouchable, s’était brouillée au point que, interrogés par des journalistes, de nombreux français et françaises n’osaient plus parler de son œuvre, et faisaient du savant anglais Jenner le vrai père de la vaccination. Le besoin de vérité, plus exactement de ce que l’on pouvait essayer de faire de mieux dans cette direction, était pressant. Écrire une biographie scientifique est faire connaître à un large public le travail des hommes et des femmes qui participent à la recherche, et les «humaniser » en montrant qu’ils ont, comme tout un chacun, des qualités et des défauts, et une capacité de «création ». Bien mieux que l’annonce de progrès et d’applications parfois illusoires, les biographies peuvent réconcilier les citoyens avec la recherche et leur faire comprendre que le premier désir des scientifiques est d’accroître la connaissance car c’est d’elle que viendront les futures applications.
MT : vous travaillez actuellement sur un nouvel ouvrage qui fera l’apologie de l’histoire des sciences. Quelle est la nature de vos recherches actuelles ? Faut-il en 2025 encore défendre l’histoire des sciences ?
MM : L’histoire des sciences a en effet aujourd’hui une place bien mieux reconnue qu’il y a quelques décennies. Mais il y a plusieurs formes d’histoire des sciences. Celle qui aujourd’hui occupe le haut du pavé est d’inspiration sociologique. Elle privilégie l’étude des relations qui sous-tendent l’activité scientifique. Elle a eu le mérite de montrer l’importance des échanges au sein de la communauté scientifique et de révéler des contributions dont la valeur avait été jusque-là sous-estimée. Mais elle a eu une conséquence négative, diminuer sans heureusement la faire disparaître l’étude du processus d’accroissement des connaissances. Elle a fait croire que la méthode scientifique était parfaitement établie – un ensemble de règles assez simples - et pouvait donc s’appliquer à tous les problèmes auxquels nos sociétés sont confrontées. Mon projet est donc d’écrire une apologie de l’histoire des sciences qui place au cœur de ses interrogations ce combat avec l’inconnu et l’élaboration tâtonnante des nouvelles connaissances. Je montrerai, par de nombreux exemples, que l’approche sociologique est incapable de nous aider à comprendre la créativité scientifique qui attire vers les métiers de la recherche de nombreux jeunes.
MT : pouvons-nous maintenant aborder des questions plus personnelles ? Et tout d’abord votre foi. Dans un article du Point (2010), vous affirmez « Dieu est inutile pour comprendre le vivant. ». Mais vous vous présentez comme catholique. Comment concilier science et religion ?
MM : Votre question a une histoire longue et complexe. Je vais m’appuyer pour vous répondre sur la conférence que Pasteur donna à la Sorbonne en 1865 sur la génération spontanée. Pasteur ne disait pas qu’elle n’existait pas – ce qui serait impossible – mais affirmait que les expériences de tous ceux qui avaient prétendu la mettre en évidence n’avaient pas éliminé les risques d’une contamination par des germes venus de l’environnement. Il ajoutait que la plupart des assistants devaient se réjouir que la vie naisse toujours de la vie mais que si ses expériences avaient démontré l’existence de la génération spontanée, il l’aurait proclamé avec la même vigueur. Seule la science pouvait répondre à une telle question : une position en contradiction avec l’enseignement de l’église, qui donnait la priorité aux textes saints. La position de l’église a changé depuis, et un scientifique catholique peut faire sa recherche sans aucune contrainte.
MT : Darwin se disait chrétien, mais est-il possible de croire en la théorie de l’évolution et au Dieu des chrétiens ? Cela mérite un éclaircissement.
MM : on peut être un chrétien, et accepter la théorie de l’évolution et même le modèle darwinien de variation/ sélection. Vous évoquez un autre problème qui est celui de la finalité de l’évolution. Pour un croyant, l’être humain ou plus largement tout organisme ayant une conscience de soi donnerait à l’évolution un sens compatible avec sa foi. Il existe différentes directions de l’évolution, mais l’accroissement des capacités cognitives est une tendance que l’on observe dans plusieurs branches de l’évolution. Il y a donc assez pour qu’un croyant ne s’inquiète pas.
Darwin était en effet chrétien, mais il semble être devenu agnostique à la fin de sa vie. Est-ce que c’est parce que le monde vivant se révéla à ses yeux être un monde brutal et non pas un monde harmonieux comme la théologie naturelle l’avait imaginé ? Ou, peut-être, pour des raisons communes à de nombreux êtres humains qui perdent la foi, à la mort d’un être cher, sa fille dans le cas de Darwin ?
MT : l’éthique du vivant, un problème actuel, oppose souvent croyants et non-croyants ? Quelles sont vos positions sur les manipulations génétiques, l’avortement, la fin de vie ?
MM : les questions que vous posez ont opposé en effet souvent croyants et incroyants, mais pas les scientifiques croyants aux scientifiques non-croyants. La science n’est pas porteuse d’une éthique même si les scientifiques sont souvent très sensibles aux questions éthiques. Je me réfère cette fois au prix Nobel François Jacob qui, comme vous le savez, s’est impliqué dans de nombreux débats éthiques. Mais le choix éthique le plus important de sa vie, celui de quitter en 1940 la France et de combattre dans les Forces Françaises Libres pour s’opposer à la barbarie nazie, a été fait bien avant qu’il ne pense travailler en science.
Je vais donc livrer des opinions personnelles sur les trois questions éthiques que vous soulevez.
La modification du génome humain ne me semble pas poser une question de principe. Tout dépend par contre de l’objectif et de sa mise en œuvre. L’objectif ne doit pas être de créer une catégorie d’êtres humains ayant des caractéristiques différentes (supérieures). Mais même pour des modifications dont l’intérêt est reconnu, comme de supprimer une maladie, la méthode doit être suffisamment sûre pour ne pas entraîner d’effets secondaires à court ou à long terme.
Pour l’avortement, je n’y suis personnellement pas favorable même si la légalisation de l’avortement a permis de mettre fin à des situations épouvantables. Par contre, je trouve regrettable que le taux d’avortement dans une population comme la population française ne diminue pas avec les progrès de la contraception. Il ne faudrait pas que l’avortement devienne une méthode contraceptive parmi d’autres, d’autant qu’il représente souvent même pour les incroyants un traumatisme.
Quant à l’euthanasie, je trouve très dangereux d’introduire une telle mesure au moment où, avec l’allongement de la durée de vie, le nombre de personnes âgées dépendantes va augmenter et constituer un poids financier croissant pour nos sociétés. Par contre, je pense qu’on n’en fait pas assez pour lutter contre les douleurs : souffrir n’est jamais un bien. Que toutes les régions de France n’aient pas encore suffisamment de services de soins palliatifs est un scandale. Les personnes qui demandent l’euthanasie y sont souvent poussées par des douleurs récurrentes ou par le sentiment d’être devenues un poids pour leurs proches ou ceux qui s’occupent d’elles.
MT : je vous sais amateur d’art et d’histoire de l’art. Vous aimez l’abstraction lyrique et la photographie humaniste. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Quels sont vos artistes préférés ? Fréquentez-vous les expositions et les musées ?
MM : Parler des raisons de ses goûts esthétiques est toujours difficile. ce qui me plaît dans la photographie humaniste (au sens large) est son attention aux personnes qui sont photographiées, à leurs expressions, à leurs gestes et leur travail, une empathie qui s’affranchit des barrières sociales. Citons Doisneau, Ronis, Brassaï, Conti et de nombreux autres. Ils ont exploité au mieux les possibilités de la photographie en noir et blanc.
Mon goût pour l’abstraction lyrique a trouvé son origine dans l’émerveillement qu’avait été pour moi la découverte alors que j’étais très jeune de la peinture impressionniste. Le goût pour l’abstraction lyrique est venu après, une sorte de prolongement facilité par ma forte myopie. Monet était presque aveugle quand il a peint les nymphéas ! À nouveau, je donne quelques noms appartenant à ce mouvement, peut-être à tort pour les spécialistes : Hartung et Zao-wou-ki. Je pourrais aussi citer Soulages à ses débuts, mais je regrette qu’à la fin de sa vie il ait fait un usage exclusif du noir, peut-être pour en explorer toutes les possibilités, peut-être aussi pour en faire une marque de fabrique.
Je n’ai jamais moi-même photographié ou peint. La raison principale était le temps nécessaire pour faire ces activités de manière sérieuse sans avoir honte de ce qu’on produit. Mais, les week-ends, j’ai profité de toutes les possibilités qu’offre Paris en termes de musées et de salles d’exposition. Ceci est particulièrement vrai pour la photographie qui, longtemps limitée à quelques institutions, s’est répandue dans de nombreux musées et salles d’exposition. Je souhaite parler aussi des salons comme le salon d’automne que j’ai longtemps fréquenté : il offre un choix d’œuvres très différentes, de peintre inconnus ou déjà célèbres, à des prix qui restent abordables chez les premiers pour les ressources d’un enseignant-chercheur. On peut imaginer que l’on a ainsi aidé de jeunes artistes à se faire un nom, ou du moins à survivre.
MT : merci cher Michel, d’avoir accepté cet entretien et d’avoir répondu à mes questions parfois personnelles. Mais je pense que les lecteurs apprécieront de découvrir derrière le grand savant un homme de grande culture, avec des convictions affirmées, et une grande modestie.
Témoignage sur Michel Morange
Laurent Loison, Historien de la biologie
Directeur de recherche au CNRS (SPHERE, UMR 7219)
J’ai rencontré Michel Morange d’abord par la lecture, au cours de l’été 2002, puisque son Histoire de la biologie moléculaire (La Découverte, 1994) figurait dans la liste des ouvrages à travailler pour le DEA d’histoire des sciences de l’Université Paris 7 Denis Diderot. J’ai ensuite eu la chance de pouvoir suivre son cours d’introduction à l’histoire de la biologie moléculaire. J’insiste sur le mot « chance », car son enseignement était extrêmement stimulant : il était construit par les interactions avec les étudiants (peu nombreux, cinq à six peut-être), très dynamique. Dans mon souvenir, chacun a joué le jeu, les questions étaient sans interdits, ce qui permettait d’aller au fond des choses.
Dès lors et jusqu’à aujourd’hui, mon travail a continué de rencontrer celui de Michel, notamment du fait de notre intérêt commun pour l’ « Ecole française de biologie moléculaire », c’est-à-dire le groupe pasteurien (Jacob, Monod, Lwoff) dont les travaux furent récompensés par le prix Nobel en 1965. Nous avons par exemple co-dirigé un volume collectif sur ce sujet en 2017 (L’invention de la régulation génétique. Les Nobels 1965 (Jacob, Lwoff, Monod) et le modèle de l’opéron dans l’histoire de la biologie, Editions Rue d’Ulm).
Je pense que le travail d’historien de Michel a deux caractéristiques majeures. D’une part il est indifférent aux modes historiographiques, parfois si fortes dans nos disciplines. Michel n’a pas grand-chose à faire de la sociologie de la connaissance, de l’histoire culturelle, de l’histoire matérielle ou bien encore de l’épistémologie historique. Il s’applique à raconter comment les choses se sont passées. Ce qui fait que son travail résiste particulièrement bien à l’épreuve du temps : son Histoire de la biologie moléculaire demeure un classique, et gageons qu’il en sera toujours ainsi dans dix ou vingt ans. D’autre part, et ça n’est pas sans lien, ses écrits sont aisément compréhensibles, sans jargon, souvent illustrés et éclairés par des exemples concrets. L’effort à fournir concerne le fond, jamais la forme, alors que la biologie dont il est question n’est pourtant pas la plus simple. Ces qualités se retrouvent dans sa très belle biographie de Louis Pasteur (Pasteur, Gallimard, 2022), parue l’année du bicentenaire de la naissance du microbiologiste, et qui, malheureusement, n’a pas (encore ?) rencontré tout le succès qu’elle mérite.