« Faire preuve par le chiffre ? Le cas des expérimentations aléatoires en économie ». Thèse de doctorat de l’ENS Paris Saclay, soutenue le 5 décembre 2016 (540 pages).
Cette thèse se penche sur la question de la validité et de la portée de la preuve telle que produite par les expérimentations aléatoires. Ces dernières constituent une méthode d’évaluation d’impact, popularisée depuis le début des années 2000 par l’économiste Esther Duflo à travers son laboratoire, le J-PAL. Similaires aux essais cliniques randomisés, elle vise à produire des données chiffrées, mesurant les effets d’un programme. Les partisans de cette méthode arguent qu’elle se situe au niveau de preuve le plus élevé grâce à l’utilisation de l’aléatoire qui permettrait d’évacuer les biais de sélection.
Dans cette thèse, j’ai souhaité interroger la validité et la portée de cette preuve quantitative en me demandant comment les expérimentations aléatoires font preuve, et qu’est-ce que cette preuve « fait ». J’ai ainsi questionné la pertinence de la preuve produite et la supériorité méthodologique que les économistes qui les pratiquent revendiquent.
Afin de répondre au mieux à ces questionnements, j’ai fait le choix de ne pas me cantonner à une seule discipline, et d’inscrire clairement ma recherche dans une approche pluridisciplinaire. Je me suis donc appuyé sur des matériaux qualitatifs (entretiens, observations) comme quantitatifs (base de données prosopographiques, statistiques, analyse géométrique des données, analyse de réseau).
Dans un premier temps, j’ai mené une recherche historique sur les expérimentations aléatoires comme mode d’administration de la preuve. Loin d’apparaître avec les récents travaux du J-PAL, cette méthode a des origines pluridisciplinaires. En procédant à une comparaison avec ses usages passés, j’ai montré qu’un certain nombre de limites mises au jour à l’époque demeurent valables dans la pratique qui est faite de cette méthode aujourd’hui. Dans un second temps, je me suis penché sur les « faiseurs de chiffres », c’est-à-dire les acteurs de la preuve par les expérimentations aléatoires. Le fonctionnement hiérarchisé du J-PAL, son recrutement élitiste et le réseau de ceux qui les pratiquent (extrêmement resserré et dominé par quelques chercheurs) sont autant de facteurs expliquant le succès de cette méthode comme mode d’administration de la preuve en matière d’action publique. Dans un troisième temps, j’interroge la production de la preuve par les expérimentations aléatoires en m’attachant à la saisir empiriquement, en regardant comment elles se déroulent en pratique, dans une démarche que nous qualifions d’« enquête épistémologique ». Mes résultats montrent que la traduction de la théorie à la pratique implique des « arrangements » qui nuancent tant la validité interne que la validité externe.
Au-delà des considérations propres à l’objet sur lequel je me suis centré dans ce travail, cette thèse se veut une démonstration des vertus d’une approche socio-économique du monde social, en soulignant la fertilité des croisements disciplinaires et méthodologiques.