Quand la liberté oublie les limites
Et si nous avions confondu liberté et absence de contraintes ?
Il est devenu presque inconvenant de prononcer certains mots à l'école.
Discipline. Autorité. Obéissance. Exigence. Sanction.
Ils semblent parfois appartenir à un autre temps. À les entendre, on pourrait presque croire qu'un professeur qui demande le silence, exige un travail sérieux ou rappelle une règle commet une faute pédagogique.
À l'inverse, les mots bienveillance, autonomie, liberté, écoute, épanouissement sont devenus tellement incontournables qu'il arrive parfois qu'on oublie une chose essentielle :
éduquer, ce n'est pas seulement donner des droits. C'est aussi apprendre à vivre avec des limites.
Et c'est précisément là que Platon peut encore nous déranger.
Dans La République, notamment au livre VIII, Platon réfléchit au devenir de la démocratie lorsque la liberté devient excessive. Chacun veut vivre comme il l'entend, l'autorité perd progressivement sa légitimité et toute contrainte devient suspecte.
Pour Platon, le paradoxe est redoutable :
lorsque la liberté devient sans limites, elle peut finir par produire son contraire.
Évidemment, nous ne sommes pas dans la Grèce antique.
Et il serait absurde de transposer directement la pensée politique de Platon à l'école du XXIᵉ siècle.
Mais son interrogation demeure intéressante.
Car que faisons-nous parfois de la liberté de nos élèves ?
Nous leur expliquons leurs droits.
C'est indispensable.
Mais leur expliquons-nous avec la même énergie leurs devoirs ?
Le Code de l'éducation lui-même ne sépare pas les deux. L'article L.511-1 rappelle notamment que les élèves doivent accomplir les tâches scolaires, être assidus et respecter les règles de fonctionnement et de vie collective. L'article L.511-2 reconnaît leurs libertés d'expression et d'information, tout en précisant que leur exercice ne peut porter atteinte aux activités d'enseignement.
Des droits, donc. Mais dans un cadre.
Ils ont le droit d'être respectés.
Mais ils doivent respecter.
Ils ont le droit de s'exprimer.
Mais ils doivent apprendre à écouter.
Ils ont le droit à l'erreur.
Mais ils doivent accepter de recommencer.
Ils ont le droit à la bienveillance.
Mais ils doivent comprendre que la bienveillance n'est pas l'absence d'exigence.
Ils ont le droit d'être accompagnés.
Mais ils doivent progressivement apprendre à devenir autonomes.
Et surtout, leur liberté ne peut pas devenir un pouvoir sur les autres.
Car une classe dans laquelle chacun parle quand il le souhaite n'est pas une classe libre.
C'est une classe dans laquelle les plus bruyants prennent la liberté des autres.
Une classe dans laquelle chaque consigne devient une négociation n'est pas nécessairement une classe démocratique.
C'est parfois simplement une classe dans laquelle l'adulte peine à exercer pleinement son rôle éducatif.
L'autorité n'est pas l'autoritarisme
Il faut être très clair sur ce point.
L'autorité n'est pas la violence.
L'autorité n'est pas l'humiliation.
L'autorité n'est pas le professeur qui impose son pouvoir pour satisfaire son ego.
L'autorité, lorsqu'elle est légitime, est précisément ce qui permet à chacun de trouver sa place.
Le règlement intérieur n'est pas une simple liste d'interdictions.
Il définit les droits et les devoirs de chacun et organise la vie collective.
La discipline n'est donc pas un accident regrettable de l'école.
Elle fait partie de l'éducation à la vie collective.
Le respect d'autrui, le respect des règles et l'apprentissage des comportements permettant à chacun de travailler ensemble font partie intégrante de la mission éducative de l'École.
Alors pourquoi avons-nous parfois autant de mal à l'assumer ?
Aux parents
Parents, nous avons une tentation compréhensible : protéger notre enfant.
Lorsqu'il revient à la maison en disant :
« Le professeur m'a puni. »
nous pouvons être tentés de demander immédiatement :
« Pourquoi le professeur t'a puni ? »
Et si nous commencions parfois par demander :
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
La différence est considérable.
Faire confiance à son enfant ne signifie pas nécessairement considérer son récit comme l'intégralité de la situation.
Soutenir son enfant ne signifie pas contester systématiquement la parole du professeur.
Et défendre son enfant ne signifie certainement pas lui apprendre que les règles s'appliquent aux autres mais peuvent être négociées pour lui.
Le rôle des parents dans l'éducation ne s'arrête pas à la porte de l'établissement.
Cette responsabilité est d'ailleurs reconnue par le Code de l'éducation, qui fait des parents des membres de la communauté éducative.
Un enfant qui comprend que ses parents et ses professeurs ne sont pas deux camps opposés apprend quelque chose d'essentiel :
l'adulte n'est pas son adversaire.
Aux élèves
Et vous, élèves, il faut vous dire quelque chose que l'on ne vous dit peut-être pas assez.
Avoir des droits ne signifie pas avoir tous les droits.
La liberté, ce n'est pas faire ce que l'on veut.
La liberté, c'est aussi être capable de se maîtriser.
Se taire quand quelqu'un parle.
Attendre son tour.
Accepter une consigne que l'on n'aurait pas choisie soi-même.
Faire un travail même lorsqu'il n'est pas immédiatement amusant.
Accepter qu'un adulte dise non.
Reconnaître une erreur.
Recommencer.
Ce sont des apprentissages.
Et ces apprentissages ne vous rendent pas moins libres.
Ils vous rendent progressivement capables d'exercer votre liberté.
Car l'autonomie n'est pas :
« Je fais ce que je veux. »
L'autonomie, c'est :
« Je suis capable de faire ce qui doit être fait, même lorsque personne ne me force à le faire. »
Voilà la véritable autonomie.
Et l'élève n'est pas le seul sujet de l'école
C'est peut-être ce que nous oublions parfois.
L'élève est évidemment au cœur de l'acte éducatif.
Mais il n'est pas le seul sujet de l'école.
Il y a une classe.
Il y a des camarades.
Il y a un professeur.
Il y a un apprentissage.
Il y a un cadre.
Il y a une institution.
Et derrière tout cela, il y a quelque chose d'essentiel :
une responsabilité collective.
Le droit d'un élève ne peut pas devenir le droit de perturber celui des autres à apprendre.
La liberté d'un élève ne peut pas devenir la contrainte imposée à toute une classe.
Le besoin d'un élève ne peut pas systématiquement passer avant les besoins du groupe.
L'école n'est pas une juxtaposition d'individus.
C'est un collectif.
Et éduquer, c'est aussi apprendre à vivre dans ce collectif.
Apprendre que je ne suis pas seul.
Que mes choix ont des conséquences.
Que mes paroles peuvent blesser.
Que mon comportement peut empêcher quelqu'un d'apprendre.
Que ma liberté implique la responsabilité de ne pas empêcher celle des autres.
C'est aussi cela, devenir citoyen.
Et aux enseignants...
Il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité aux familles ou aux élèves.
Nous devons aussi nous regarder.
À force de vouloir être modernes, bienveillants, horizontaux, participatifs, certains fonctionnements pédagogiques peuvent parfois conduire à oublier une évidence :
un professeur n'est pas le camarade de ses élèves.
Il n'a pas vocation à être aimé à chaque instant.
Il a vocation à faire apprendre.
Il peut écouter sans tout négocier.
Il peut être bienveillant sans être permissif.
Il peut reconnaître ses erreurs sans abandonner son autorité.
Il peut expliquer une règle sans demander à chaque fois aux élèves s'ils sont d'accord pour l'appliquer.
L'autorité véritable n'a pas besoin de crier.
Mais elle doit être claire, constante et assumée.
Et surtout, elle doit être collective.
Car rien n'est plus déstabilisant pour l'autorité d'un professeur que de voir une règle qu'il tente de faire respecter être immédiatement relativisée par un autre adulte.
Une communauté éducative ne peut demander aux élèves de respecter des règles qu'elle-même appliquerait de manière incohérente.
L'autorité suppose donc aussi une cohérence entre adultes.
La bienveillance : quand un mot finit par tout expliquer
Je vais peut-être dire quelque chose qui dérangera.
Je n'en peux plus de l'injonction permanente à être « bienveillant avec les élèves ».
Non pas parce que je serais contre la bienveillance.
Qui pourrait être contre le fait de respecter un enfant, de l'écouter, de tenir compte de ses difficultés, de l'encourager et de lui permettre de progresser ?
Personne.
Ce qui m'interroge, c'est ce que le mot est parfois devenu.
Un mot tellement consensuel qu'il semble désormais pouvoir être placé devant presque tout.
Pédagogie bienveillante.
Évaluation bienveillante.
Autorité bienveillante.
Sanction bienveillante.
Classe bienveillante.
École bienveillante.
Et lorsqu'un mot devient capable de qualifier absolument tout, il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose.
Pire encore : il peut devenir une injonction.
« Soyez bienveillants avec les élèves. »
Comme si les enseignants risquaient spontanément de ne pas l'être.
Comme si l'exigence était suspecte.
Comme si demander un effort pouvait être une forme de maltraitance pédagogique.
Comme si poser une limite risquait nécessairement de blesser.
Comme si sanctionner un comportement inacceptable signifiait manquer de bienveillance.
Je crois qu'il faut sortir de cette confusion.
Respecter n'est pas tout permettre
Un enfant mérite le respect.
Mais il mérite aussi qu'on lui dise la vérité.
Il mérite qu'on lui dise lorsqu'il ne travaille pas suffisamment.
Il mérite qu'on lui explique lorsqu'un comportement n'est pas acceptable.
Il mérite qu'on lui apprenne que ses actes ont des conséquences.
Il mérite qu'on lui demande des efforts.
Il mérite même parfois qu'on le confronte à une difficulté plutôt que de lui permettre de l'éviter.
Parce que l'éducation n'a jamais consisté à rendre le monde sans contraintes.
Elle consiste aussi à préparer l'enfant à y vivre.
On ne progresse pas sans effort.
On ne devient pas autonome sans contraintes.
On n'apprend pas à se maîtriser sans avoir rencontré de limites.
On ne devient pas responsable si toutes les conséquences de nos actes sont systématiquement absorbées par les autres.
L'erreur n'est pas une faute. Mais l'erreur ne dispense pas de progresser.
Oui, l'erreur doit avoir sa place dans l'apprentissage.
Mais transformer l'erreur en « alliée » ne signifie pas que toutes les productions se valent.
Oui, il faut encourager.
Mais encourager ne signifie pas féliciter artificiellement.
Oui, il faut valoriser les progrès.
Mais valoriser les progrès ne signifie pas renoncer à constater les insuffisances.
Oui, il faut donner confiance.
Mais donner confiance, ce n'est pas dire à un élève qu'il réussit lorsqu'il ne réussit pas.
La confiance véritable supporte la vérité.
Dire :
« Tu n'y arrives pas encore »
peut être beaucoup plus constructif que :
« Ce n'est pas grave. »
Le premier message ouvre un chemin.
Le second peut parfois fermer les yeux sur le problème.
Et l'enseignant dans tout cela ?
C'est peut-être la question que nous posons trop rarement.
Dans beaucoup de discours pédagogiques, l'élève occupe légitimement une place centrale.
Mais l'enseignant ?
Que devient-il lorsqu'on lui demande simultanément d'être professeur, éducateur, accompagnateur, médiateur, motivateur, gestionnaire des émotions, garant du climat scolaire et toujours parfaitement bienveillant ?
Qui prend soin de celui qui doit prendre soin des autres ?
Car l'enseignant est lui aussi un être humain.
Il peut être fatigué.
Il peut être confronté à des comportements difficiles.
Il peut avoir besoin de poser une limite.
Il peut dire non.
Il peut demander le silence.
Il peut exiger du travail.
Et rien de tout cela ne signifie qu'il n'aime pas ses élèves.
La bienveillance ne peut pas être à sens unique
Soyons bienveillants avec les élèves.
Bien sûr.
Mais soyons aussi bienveillants avec les élèves qui veulent apprendre.
Avec ceux qui font leurs devoirs.
Avec ceux qui écoutent.
Avec ceux qui respectent les règles.
Avec ceux qui n'osent pas parler parce qu'ils sont intimidés par le bruit.
Avec ceux qui viennent en classe pour travailler.
Et soyons aussi bienveillants avec les enseignants.
Avec celui qui essaie de maintenir un cadre.
Avec celui qui répète dix fois la même consigne.
Avec celui qui termine sa journée épuisé après avoir géré des dizaines de situations humaines.
La bienveillance ne peut pas devenir le droit de certains à imposer leur comportement aux autres.
Une classe est une collectivité.
Et dans une collectivité, le respect doit fonctionner dans les deux sens.
Retrouver le sens des limites
Peut-être faut-il finalement réhabiliter un mot que nous avons rendu suspect :
la limite.
Une limite n'est pas forcément une barrière.
Elle peut être un cadre.
Comme les lignes d'un terrain permettent de jouer.
Comme les règles permettent au jeu d'exister.
Comme la grammaire permet à la langue de faire sens.
Comme les règles de circulation permettent à chacun de se déplacer sans que la route devienne une jungle.
Sans règles communes, la liberté des uns peut finir par devenir la contrainte des autres.
C'est là que Platon nous tend un miroir vieux de vingt-quatre siècles.
Il nous rappelle qu'une société qui ne sait plus poser de limites peut finir par réclamer, dans la confusion et le désordre, une autorité beaucoup plus brutale.
L'école devrait précisément apprendre l'inverse :
une autorité juste, des règles claires, des droits réels, des devoirs assumés et une liberté qui s'exerce avec responsabilité.
Ni laxisme.
Ni autoritarisme.
De l'autorité.
Parce qu'un enfant n'a pas besoin d'adultes qui lui permettent tout.
Il a besoin d'adultes qui lui montrent où sont les limites, pourquoi elles existent et comment, progressivement, il pourra apprendre à s'en passer.
Et peut-être que c'est cela, finalement :
éduquer à la liberté.
Sources
Platon, La République, livre VIII, sur la démocratie, l'excès de liberté et le passage de la démocratie à la tyrannie. Perseus Digital Library — Plato, Republic, Book VIII
Code de l'éducation, article L.511-1, obligations des élèves : assiduité, travail scolaire et respect des règles de fonctionnement et de vie collective. Légifrance — Article L.511-1
Code de l'éducation, article L.511-2, libertés d'expression et d'information des élèves et limites liées aux activités d'enseignement. Légifrance — Article L.511-2
Code de l'éducation, article L.111-4, rôle des parents au sein de la communauté éducative. Légifrance — Article L.111-4
Code de l'éducation, article R.421-5, règlement intérieur et règles de vie de l'établissement. Légifrance — Article R.421-5