Puisque tu as décidé de partir...
Va, sans te retourner. Oublie tout ce que tu as construit avant, tous les liens que tu as tissés avec ceux qui t’étaient si précieux. Oublie tes jeux d’enfant dans le jardin fleuri. Oublie le parfum des feuilles de menthe que tu froissais entre tes doigts. Oublie la peine, oublie les jours sombres où la douleur détruisait les espérances. Oublie les larmes qui coulaient sur tes joues de petite fille trop souvent grondée. Comme les voyageurs sans bagages, tes pas seront légers. Tu es libre, libre de courir sur de nouveaux chemins, libre de dire non, d’accepter ou de refuser. Mais accepte la nostalgie, douce compagne de tes rêveries. Sache que les regrets sont souvent chauds à notre cœur. Geneviève FERRANDI
La jeune brodeuse
Lucie avait soigné sa coiffure. Ses cheveux étaient bien tirés en arrière, tenus par sa plus jolie pince et elle avait laissé s’échapper deux petites anglaises. Un joli foulard rouge sur la blouse verte et c’était parti pour de longues heures devant le métier à broder. Elle brodait des paillettes dorées, un entrelacs savamment composé, dessiné sur la toile. C’est une tâche si minutieuse, Lucie doit être si concentrée qu’il n’y a pas de place pour la rêverie. Le geste parfait, ici et maintenant, pas le temps de laisser les pensées vagabonder. Mais de temps en temps, elle suspend sa main, interrompt le lent mouvement régulier de l’aiguille. Elle tourne la tête vers le chat de l’atelier qui, assis dans un rayon de soleil, l’observe de ses yeux orange. Lucie envie la liberté de ce chat, ses allées et venues dont lui seul décide. Lucie rêve de marcher dans la forêt, de courir, d’exercer son jeune corps délié et plein d’énergie. Clouée à son métier à broder, elle rêve d’espace, tenue à ses gestes minutieux, elle rêve de grands mouvements désordonnés.
Agnès DELAPLACE
Si oui, expliquez en quoi le printemps vous donne la banane.
Sujet d’examen :
une barquette de fraises peut-elle vous donner la pêche ?
La sortie des petites robes à pois suffit-elle à vous faire tomber dans les pommes ?
Aie! Soit vous êtes fragiles comme un coquelicot , soit vous racontez des salades …
Hein , que dites-vous ?
« Lâchez-moi la grappe …occupez-vous de vos oignons ? »
Mais c’est la fin des haricots, si on ne peut plus évoquer nos émotions, émotions qui sont le fruit de notre humanité profonde. Ça change des sujets terre à terre qui ne font pas mûrir l’esprit. .
Comment ? Vous dites quoi ? Que vous allez engager un avocat ? Savez-vous qu’ils sont tous pourris, même si vous les arrosez de milliers d’euros.
« Eh ben, je m’en bâts les steaks ! Je préfère cultiver mon cœur que stagner dans une sécheresse affective. Oui, je sais, je ne suis pas une bonne poire » !
Corinne DEGEZELLE
Si j’étais un objet du passé
Aujourd’hui, j’ai soixante-quinze ans et j’ai soufflé mes bougies avec mes amies. Nous avons feuilleté nos vieux albums, souvenirs du fil de nos vies.
Et puis, la nostalgie nous a envahies et, pour nous réchauffer le cœur, j’ai proposé un jeu tout simple : « Si j’étais un objet du passé ! »
Pour Ginette, ce fut la lampe à pétrole qui nous accompagnait dans la chambre glacée. Janine nous a bien fait rire en s’imaginant être la vieille machine à écrire qui avait vu passer tant de romans à l’eau de rose que sa mère inventait avec beaucoup de charme.
La Fifine, elle, est restée bloquée sur le Teppaz, d’où sortait, en grinçant sur le vieux microsillon, la magnifique voix de Fred Gouin.
Quant à moi, j’étais le vieux grimoire de sorcière… enfin, plutôt le vieux cahier de recettes.
Les recettes que grand-mère cachait dans un coin de la cuisine comme un trésor.
La couverture est usée, lisse et brillante à force d’avoir été caressée par des mains parfois pleines de farine. La couleur est passée ; je crois qu’elle était rouge vermillon.
Quand on ouvre les pages, l’écriture à l’encre violette est souvent diluée, délavée, déteinte au fur et à mesure des lectures que l’on suivait du doigt, les mains encore humides.
Les bords sont jaunis et parfois dentelés, comme si une souris était venue s’y régaler.
L’odeur de vanille qui s’en dégage laisse penser qu’on y faisait souvent des gâteaux — pour preuve, la petite tache de chocolat juste sous le titre de la recette des madeleines.
Des rires aussi, quand le livre nous expliquait qu’il fallait casser les œufs pour réussir les omelettes !
Comment ne pas se fatiguer les yeux sur les pattes de mouche, cette écriture si fine de grand-mère, ou même d’arrière-grand-mère.
Certaines pages sont collées — deux ou trois vestiges de la confiture de mûres que mamie Simone réussissait à merveille.
J’ai aussi en mémoire la fameuse tarte aux poires de Tatie Berthe, à fondre de plaisir.
Ma fierté, c’est d’être toujours sur l’étagère de la cuisine, près des livres modernes aux images colorées. Et si leurs couvertures brillent, c’est parce qu’ils ne sont pas souvent ouverts, et que leur vernis ne risque pas de s’écailler.
Ce vieux cahier est un héritage, et cet après-midi, je me demande bien à qui je vais le transmettre.
Frédérique SOLEILLANT
Les âges de la vie
Dans la main tremblante, une photographie : le passé s’y abrite comme une flamme fragile. Le visage jeune s’y dessine, clair, lisse, plein d’élan. Pourtant, derrière lui, le présent veille, marqué de rides comme un livre feuilleté par le temps.
La mémoire s’invite dans ce dialogue secret. Elle murmure des noms, des rires, des instants oubliés que seule l’âme conserve. Chaque souvenir est une étoile, suspendue au-dessus des années.
La fragilité n’est pas une faiblesse : elle est la tendresse du corps qui a tant vécu, la délicatesse de la peau qui raconte l’histoire mieux que les mots. Elle est le tremblement discret d’une vie qui se sait précieuse.
Et dans ce contraste éclate la beauté. Non pas celle des traits immobiles, mais celle du passage, du chemin parcouru, de la lumière qui habite encore les yeux. La beauté qui persiste, différente mais intacte, comme une vérité que rien ne peut effacer.
Ainsi, les âges de la vie ne s’opposent pas : ils se superposent, s’étreignent et se prolongent. Et dans cette rencontre fragile entre hier et aujourd’hui, se révèle l’éternelle grâce d’exister.
Frédérique SOLEILLANT
L’objet du passé que vous auriez aimé être (semaine bleue)
Bien posé sur la cheminée de Grand-mère, j’attends que l’on s’occupe de moi. Bientôt seize heures, les notes du carillon annoncent l’heure du goûter. Déjà l’eau chante dans la vieille bouilloire, signe de «bonne nouvelle», dit Grand-mère. Tout est calme. Dans la pièce, il fait une douce chaleur émanant de la cuisinière à bois. La radio diffuse la musique qui indique le début de l’émission «Le passe-temps des dames et des demoiselles». Grand-mère ouvre la boîte en fer remplie des grains de café qu’elle verse en tremblant un peu dans mon ventre métallique. Quelques grains roulent sous le buffet, pour le bonheur de Minet qui en profite pour les faire rouler dans tous les sens. Puis elle saisit mon bras articulé qu’elle tourne doucement. Je gronde, je grince, je râle, je crie un peu : il y a si longtemps que je suis au travail ! Alors l’odeur envoûtante du café commence à se répandre dans la pièce pendant que Grandmère fredonne : «Plaisir d’amour ne dure qu’un moment... » Je suppose que de doux souvenirs se mêlent à ce parfum, quand elle tire le tiroir que j’ai rempli de poudre noire. Je me sens plus léger maintenant que ma tâche est accomplie : satisfaction du travail bien fait une nouvelle fois… Avec précaution, Grand-mère me replace sur la cheminée avant de déguster le délicieux breuvage. Je la regarde tout attendri, puis je m’endors en attendant le lendemain.
Geneviève FERRANDI