Pourquoi quitter la Suisse ?
L'émigration commence après les jacqueries en juin 1653 et va croissante jusqu'en 1667. Pendant la Guerre de Hollande (1674-1679), le mouvement s'atténue mais reprend aussitôt après la Paix de Nimègue. Quelques poussées sont alors remarquables en 1683 et 1688.
Alors que les temps troubles de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) favorisent le développement de l'agriculture helvétique, le retour à la paix appauvrit et couvre de dettes les paysans suisses. Beaucoup ne pouvaient plus entretenir leurs familles nombreuses et les enfants capables de gagner leur pain devaient émigrer.
Dans certaines vallées alpestres, on émigre par tradition mais souvent les terres labourables diminuent à cause des chutes de pierres, des inondations ou des avalanches. Le montagnard part alors à la recherche d'une terre plus fertile et d'une vie plus facile.
Quittaient aussi le pays les petits propriétaires, les fils de fermiers qui n'avaient pas la possibilité de se marier ou qui, selon les règles familiales - droit d'ainesse ou droit de juveignerie visant à protéger le patrimoine et éviter le morcellement indéfini des terres - ne pouvaient prétendre à l'héritage. N'étant plus considérés chez soi, remboursés pour leur part et pour ne pas déchoir dans la condition de journalier ou être englobés dans la domesticité, ils partaient chercher du travail et espéraient fonder un foyer.
Les artisans connaissaient les mêmes tracas. Certains édits urbains, comme ceux de Zurich du 17 janvier 1677 et du 20 janvier 1679, interdisaient l'entrée en ville des marchandises fabriquées à la campagne et limitaient l'engagement d'artisans nouveaux à proximité de la ville. Qui voulait exercer son métier devait partir !
Pour tous, bannis, proscrits ou migrants volontaires, les terres d'accueil privilégiées étaient proches : Pays de Bade, Palatinat et Alsace !
Au départ de Dagmersellen, le choix de l'Alsace était quasi inéluctable.
En effet la bourgade se trouvait sur la route du sel, du vin et du fer reliant Lucerne aux centres de production lorrains et alsaciens ; par ailleurs, les dialectes alémaniques de ces régions sont très voisins ; enfin les politiques de repeuplement entreprises dès 1656 par les gouvernements ducaux et royaux facilitent l'installation des étrangers "faisant profession de la religion catholique, apostolique et romaine" : le mémoire de M. de Rosselange (1656) accordant d'importantes exemptions fiscales, l'ordonnance royale de novembre 1662 réglant les défrichements des terres d'Alsace, l'édit royal de 1687 fixant les conditions d'accession à la propriété.
Au début du 18ème siècle, Johann Willisegger quitta sa terre natale et commença une vie nouvelle, dans un environnement lui paraissant familier par les paysages et le parler local, au pied du Ballon d'Alsace dans la vallée de la Doller à Kirchberg dans la paroisse de Sewen.