Terre pleine
© Editions Le Dé Bleu
Terre trop intime pour la raison, trop ronde pour le regard, trop vaste pour la saisie. Autant que des bateaux, elle réclamait des dieux et des images pour sa conquête. Alors on l'a dite femme, comme pour se consoler d'être ces orphelins qui gravitent, sans savoir qui les tient sur cette orbite basse où la plénitude se devine et où rien ne s'accomplit.
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Les déesses païennes ont célébré ses rondeurs fécondes. Elle, grosse de lave résiduelle, d'un souvenir de soleil, d'un feu encroûté. Elle dont les vivants sont les parasites que seul son pelage tolère, abrite.
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La nommer, c'est évoquer la profusion et le manque. La pesanteur, le don du haut et du bas, la lumière de l'air, les profondeurs de l'eau, l'exil dans le nid et, dans le vent, des pays vrais seulement le temps de les approcher.
L'invoquer, c'est réveiller l'écho d'une voix naufragée, une ligne sombre à l'horizon, des arbres, une grève qu'on devine et l'illusoire éternité des patries perdues de vue.
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Elle n'est pas seulement celle qu'on foule et qu'on oublie dans le désordre journalier, mais encore cette lointaine fidélité aux îles de l'enfance. Une cour intérieure, un terrain vague, un lopin de friche indienne. Un coin de gare au chant métallique, un port d'attache aux senteurs de goudron, un paysage bien rangé dans ses mémoires de lavande. A jamais hors de portée de nos barques dérivantes, puisque les terres promises doivent s'éloigner pour rayonner.
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Les fruits trop dorés des natures mortes avivent des odeurs toujours prégnantes de toile cirée, un goût de pommes sures dans des maisons d'ambre. La nostalgie tient partout ses ambassades dans les clairières chagrines de ces forêts privées. Ainsi se prend-on à vouloir ressusciter le temps plein et rond du cycle des saisons qui berça les enfants dans le cocon menteur. Et qui continue d'inspirer, chez les adultes, d'incorrigibles chercheurs d'or.
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Quand on dit terre, on ne parle pas d'éternité, mais de la poussière des sabliers qui brûle les paupières, d'affouillement des berges, d'affaissement, d'usure et d'érosion. De la planète qui, en refroidissant, invente le temps.
Comme un cœur d'homme.