Ce mémoire est basé sur un stage réalisé au sein de l'équipe de l'émission Jours de guerre de la RTBF-Charleroi. Il s'est déroulé aux périodes suivantes: un mois à temps plein en août 1989, et 4 mois à mi-temps de septembre à décembre 1989. Par la suite, l'équipe de Jours de guerre m'a demandé d'assurer pendant 3 mois l'intérim de l'historienne Christine Somerhausen ainsi que la rédaction de dossiers historiques et l'écriture de petites séquences relatant la vie quotidienne en Belgique sous l'occupation. Ces activités se sont inscrites dans le prolongement du stage. Elles seront également évoquées dans le cadre de ce travail.
L'émission Jours de guerre, conçue par Jacques Cogniaux peu avant son décès, comporte trois volets:
- Jours de sursis: Quatre émissions de 52 minutes destinées à décrire la situation belge et internationale à la veille du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ces émissions ont été diffusées entre septembre 1989 et mai 1990.
- La campagne des 18 jours: une série quotidienne de 15 minutes, diffusée entre le 10 et le 28 mai 1990. Consacrée aux événements ponctuels de l'invasion, de la campagne et de la capitulation belge, elle se présentait sous forme d'un petit journal télévisé.
- Jours de guerre: une série de 67 émissions mensuelles détaillant les événements mondiaux et belges pendant les 5 années de guerre. La diffusion a commencé en juin 1990 et doit s'achever en 1995.
Tout en évoquant la situation dans le monde, la série mensuelle s'est fixé pour objectif de mettre spécifiquement l'accent sur la Belgique et la façon dans ses habitants ont subi cette période: les problèmes parfois triviaux, mais combien importants de la vie sous l'occupation; séparation des familles, travail obligatoire en Allemagne, ravitaillement, répression, bombardements, etc.
Chaque émission doit comprendre une série de séquences dont l'ordre peut être modifié:
- Deux à trois dossiers traitant de la vie des belges sous l'occupation. La vie officielle d'une part, comprenant les rapports avec l'occupant, les faits de guerre sur le territoire de la Belgique, résistance et collaboration, etc. La vie quotidienne d'autre part, avec les problèmes de ravitaillement, les conséquences des mesures prises par l'occupant tels que le couvre-feu, les mesures anti-juives, les arrestations d'otages, etc. Les dossiers sont réalisés avec des images d'archives, des interviews de témoins et des reconstitutions.
- La guerre dans le monde: le déroulement des événements militaires et politiques du mois écoulé essentiellement à l'aide d'archives filmées
- Deux vérités: un des événements cités tel qu'il a été présenté par les actualités filmées des adversaires.
- Les faits du mois en bref: revue des principaux événements qui ont eut lieu en Belgique, sur base de documents d'archives.
- Ersatz: les trucs qui permettent de survivre, depuis les recettes de harengs ou la façon de prolonger les pneus de vélo jusqu'à l'utilisation du gazogène ou la construction d'un abri familial. Pour les évoquer, une comédienne reprend les accessoires de l'époque et montre comment les utiliser.
Dans un studio évoquant la période, les journalistes présentent l'émission et introduisent certaines séquences. Une comédienne, Christine Smeysters, remet en scène situations de la vie quotidienne. Sa présence a pour but également d'évoquer le rôle des femmes pendant la guerre - peu présentes habituellement dans les images d'archives - et de mettre en scène une personne qui a l'âge des témoins au moment de faits. Le décor est résolument moderne, mais composé d'objets qui évoquent la période de la seconde guerre mondiale.
Le langage et le ton se veulent dynamiques, propres à attirer l'attention des jeunes, avec une mise en forme très contemporaine. L'image est dynamisée par l'utilisation du film pour les séquences et de la vidéo pour les studios.
Au moment de la préparation de la série mensuelle, l'équipe de Jours de guerre est formée de 4 journalistes, Jean-Jacques Jespers, secrétaire de rédaction, Yvan Sevenans, Marc Preyat et Moniqua Wachter. Ils travaillent en collaboration avec trois réalisateurs: Bill Binnemans, qui prend en charge l'habillage de l'émission, le studio et certaines séquences avec Marianne Henraut comme scripte, Michel Mees et Claire Fievez. Un monteur, Jean-Louis Martin, assure tout le travail de repérage et triage des archives, ainsi que leur montage. L'ensemble de la production est assuré par Daniel Vos.
Les dossiers historiques sont préparés par Christine Somerhausen, historienne, et Anne Fontaine, sociologue-documentaliste, assistées de Christian Vandelois, documentaliste, sur base des sujets choisis en réunion de rédaction. Les historiennes sont également chargées d'établir une chronologie des événements et de faire une première recherche de témoins. Aucun autre historien ne fait directement partie de l'équipe, mais il est fait souvent appel à la compétence de spécialistes dans la constitution des dossiers historiques. Lorsque ceux-ci sont achevés, les équipes de journalistes et de réalisateurs prennent le relais et choisissent la façon dont ils vont traiter les sujets.
Pour la réalisation des émissions, l'équipe de Jours de guerre fait appel aux potentialités du centre de Charleroi: régisseurs, cameramen, preneurs de son, éclairagistes, accessoiristes, costumières, habilleuses, décorateurs sonore, etc.
L'effort financier fourni est important: 600.000 francs par émissions de la campagne des 18 jours, 1,5 millions pour chaque rendez-vous mensuel et près de 200 millions comme facture globale et directe, c'est-à-dire sans tenir compte des frais salariaux ni de l'amortissement du matériel. Le coût des archives est particulièrement impressionnant: 60.000 fb la minute en moyenne. La négociation d'une enveloppe globale a permis de ramener la somme totale de 65 à 22 millions francs.
Lorsque j'ai rejoins l'équipe de l'émission Jours de guerre en août 1989, le travail préparatoire de la série Jours de sursis et La campagne des 18 jours était déjà nettement avancé. C'est pourquoi on m'a demandé de m'attacher à la préparation du début de la troisième phase de l'émission, la série Jours de guerre mensuelle et plus précisément des petites séquences relatant la vie quotidienne des belges sous l'occupation.
Dans un premier temps, et compte tenu de ma formation préalable d'historien, ma tache fut définie de la façon suivante: dépouiller la presse belge pour la période de juin à décembre 1940 en collectant tous les éléments relatifs à la vie quotidienne sous l'occupation. Cela comprenait notamment: la reprise de la vie culturelle (théâtre, cinéma,...) et sportive, les premières restrictions, etc. L'attention devait être tout particulièrement portée sur les "trucs" utilisés dans la vie quotidienne pendant cette période de restrictions.
Ce travail fut réalisé au cours du mois d'août 1989. Les huit journaux suivants furent dépouillés: Le Soir, La Nation belge, Les Sports, Le Pays réel, La Légia, La Gazette de Charleroi, Le Journal de Verviers, Le Nouveau Journal. La matière fut récoltée sur environ 400 fiches thématiques et a fait l'objet d'un rapport synthétique concernant les mois de juin, juillet et août 1940.
A partir de ce travail, il m'a été demandé de proposer des sujets de séquences pour les émissions de juin à décembre 1990. Sur base de ces propositions et des apports d'autres membres de l'équipe, les sujets suivants furent choisis: les timbres de rationnement (juin), les restrictions d'essence (juillet), les réquisitions à la ferme (août), la cuisine économique (septembre), la conservation des légumes (octobre), des jouets pour Noël (décembre).
Par la suite, j'ai été chargé de préparer d'autres séquences de ce type: les économies de chauffage (janvier), du savon de remplacement (février), pain et café au marché noir (mars). Le genre se précisant, j'ai utilisé d'autres sources que celles mentionnées plus haut. L'hebdomadaire Femmes d'Aujourd'hui se révéla être particulièrement riche en multiples "trucs" de la vie quotidienne utilisé pour faire face aux restrictions. D'autres documents tels que des monographies locales, des témoignages de particuliers, des brochures diverses fournissant mille et un conseils -souvent puisés dans le souvenir de l'expérience de la guerre 1914-1918 - permirent d'élargir le champ de la matière.
Une fois les sujets déterminés, j'ai été chargé de constituer les dossiers préparatoires et de collaborer avec le réalisateur dans l'écriture du scénario et la préparation du tournage. Le premier sujet (juin 1990) fut consacré aux timbres de rationnement. Après avoir constitué le dossier de base, un journaliste et un réalisateur ont écris le scénario destiné à être tourné en studio, dans le prolongement des interventions de Christine Smeysters. La forme choisie fut la suivante: l'actrice s'adresse fictivement à des clients en face caméra, posant les spectateurs dans ce rôle. Pour donner du dynamisme à la séquence, elle est construite avec deux pôles: les timbres officiels et obligatoires, et le marché noir.
Le second sujet, consacré aux économies d'essence, a été traité sous une autre forme. Préparé également par un dossier il fut confié à Anthonine Maes qui opta pour une fiction qui se voulait plus crédible, c'est-à-dire tournée en extérieur. Son caractère journalistique était maintenu dans un commentaire introductif dont j'assurai la rédaction, la suite de la séquence se déroulant sous forme de scène dialoguée, écrite par Anthonine Maes et tournée avec Christine Smeysters et un figurant amateur. Le troisième sujet, consacré aux réquisitions à la ferme et toujours réalisé par Anthonine Maes, abandonnait le commentaire en voix off pour donner toute sa cohérence à la fiction.
Le coût de ce type de production, et les moyens qu'il exigeait ne permettaient pas de poursuivre chaque mois de cette façon. C'est pourquoi, en septembre, la séquence confiée à Bill Binnemans fut à nouveau tournée en studio. A ce stade, les rôles se sont répartis de la façon suivante: je rassemblais la documentation sur le sujet choisi, sans qu'il ne soit encore nécessaire d'établir un dossier - la matière photocopiée suffisait -. Ensuite, lors d'une séance de travail avec le réalisateur, l'angle d'attaque et les grandes lignes du type de traitement étaient choisis. Enfin, le réalisateur écrivait le dialogue et réalisait le tournage, s'adressant éventuellement à moi pour des informations complémentaires. C'est cette méthode qui a prévalu par la suite pour toutes les séquences ersatz traitées sous forme d'évocations en studio ou de reconstitution.
Une partie d'entre elles ont été réalisées en studio, sur le même mode que la séquence consacrée aux timbres de rationnement. Ce sont les séquences consacrées à la cuisine économique, les jouets pour Noël et le savon de remplacement. Le mode restait le même: regard face caméra, mettant le téléspectateurs en position d'interlocuteur. Les séquences consacrées à la cuisine et au savon étaient dynamisées par un changement d'angle de prise de vue. La séquence concernant les jouets était entrecoupée d'images d'archives.
Les autres séquences, sur la conservation de légumes, les économies de chauffage et le pain et le café au marché noir ont été tournes en extérieur. Elles ont chaque fois été construites avec un double fil narratif traité en alternance. Les conservations de légumes se déroulaient d'une part au potager avec le grand père et le petit-fils, d'autre part à l'intérieur de la maison avec la mère et la fille. Pour la partie extérieure, le commentaire était donné en voix off, sous forme de lettre écrite au fils et époux prisonnier en Allemagne. Les économies de chauffage se déroulaient au travail et à la maison, et le pain et le café au marché noir alternaient entre la visite à la ferme et la cuisine. Une analyse de ces séquences sera reprise dans la seconde partie de ce mémoire. Il est à noter qu'il fut décidé, entre-temps, de ne plus faire appel à Christine Smeysters pour les reconstitutions en extérieur afin de ne pas induire de confusions entre celle-ci et les évocations en studio. Cette option libérait les séquences d'une lourde contrainte, la limitation à une actrice entourée de figurants, et permettait d'envisager une jeu d'acteurs plus riche, ce qui fut le cas pour les séquences économies de chauffage et pain et café au marché noir. Mais elle entraînait inévitablement un alourdissement du coût financier des reconstitutions.
Au cours de l'année 1991, ces séquences ont été remises en question pour plusieurs raisons. D'une part, leur coût élevé en temps et en moyens - près 100.000 fb la minute pour les séquences en extérieur - se révélait excessif. D'autre part, les images d'archives de l'époque commençaient à devenir suffisamment fournies à partir de la seconde moitié de l'année 1941. Pour la période d'été, faible en audience, on décida de recourir à elles. A la rentrée, elles pouvaient constituer la base des séquences consacrées à la vie quotidienne. Ce fut notamment le cas du glanage dans les champs (septembre), du gazogène (novembre), etc.
Il est à noter également que, dans le cadre de ce stage et du travail qui a suivi, j'ai accompli quelques autres tâches telles que inventorier toutes les émissions historiques de la RTBF et de la BRT susceptibles de fournir des images utiles pour l'émission, répertorier les interviews non diffusées réalisées par Jacques Cogniaux sur la collaboration et constituer des dossiers historiques sur divers sujets tels que ravitaillement, secours et pénurie, la reprise des universités, les juifs pendant la guerre, etc.
Les pré-testings et l'évaluation de l'émission ont amené l'équipe à corriger le tir sur certains points. L'émission donnait au départ une impression de trop grande densité d'information. Une plus grande aération de l'ensemble était nécessaire, en réduisant la place du commentaire et en ménageant des temps de silence et d'émotion. Paradoxalement, les dossiers manquaient d'éléments d'information factuels et d'analyse, laissant trop de place aux témoignages, par ailleurs très appréciées. Enfin, il fallait éviter l'usage d'images d'archives itératives, mille fois vues (avions en piqué, chars, défilés allemands) et donner la priorité aux archives originales, exclusives, significatives.
Le souhait de l'ensemble de l'équipe était également de programmer des séquences plus "topiques", sur des thèmes journalistiquement intéressants et moins encyclopédiques. De plus, une impression de "patchwork" ressentie par certains nécessitait quelques remaniements des différents éléments de l'émission:
- La rubrique "faits du mois en Belgique" fut intégrée telle quelle à la fin de la rubrique "Guerre dans le monde"
- La rubrique ersatz pouvait prendre deux formes: soit une reconstitution d'un épisode de la vie quotidienne scénarisée et dramatisée, sans Christine Smeysters (durée moyenne: 5 à 6 min.), soit une évocation en studio, plus didactique, centrée sur une recette pratique et dans laquelle Christine Smeysters s'adresse directement au téléspectateur (durée maximum: 3 min.)
- La rubrique "deux vérités" pouvait, plus largement qu'auparavant, mettre en parallèle deux visions ou deux réalités correspondant chacune à un "camp" en présence.
La structure-type de l'émission prenait alors la forme suivante:
Séquences récurrentes:
- Guerre dans le monde (environ 5 min., incluant la Belgique)
- Deux vérités (environ 5 min.)
- Sommaire (avec voix différente du présentateur) et génériques début et fin
Interventions en studio:
- Présentations "journalistiques"
- Présentations de Christine Smeysters
- "Ersatz" sous forme d'évocation avec Christine Smeysters
Séquences "variables" préenregistrées:
- Une séquence courte d'environ 6 minutes qui soit ou une reconstitution "ersatz" ou un reportage ou un portrait.
- Deux séquences longues d'environ 12 minutes, essentiellement des reportages.
Notons pour terminer que, durant cette période, l'émission a reçu deux prix: le Prix du Journalisme du Conseil de la Communauté française et le prix "Léon Thorens" de l'Union de la Critique de l'Audiovisuel.