La distinction opérée entre histoire et journalisme se définit traditionnellement de la façon suivante: le journaliste travaille sur le présent alors que l'historien travaille sur le passé. Cependant, cette distinction s'avère très illusoire. De nombreux journalistes s'intéressent au passé, nous l'avons vu et écrivent des livres ou réalisent des émissions historiques d'excellente qualité, qui sont néanmoins considérés comme journalistiques. Et d'autre part, les historiens n'hésitent pas écrire sur l'actualité et, plus généralement, s'intéressent de plus en plus activement aux périodes les plus rapprochées de l'histoire. On en prendra pour preuve la création en 1978 d'un Institut d'Histoire du Temps Présent au sein de la section d'histoire moderne et contemporaine du comité national du CNRS français.
Pour clarifier les positions, nous allons brièvement examiner les méthodes et les pratiques des deux disciplines. Afin de porter le débat à sa dimension la plus clarifiante, nous allons examiner les deux professions dans leur dimension les plus hétérogènes et les plus représentatives, à savoir: l'historien universitaire, tenant de la nouvelle histoire inaugurée par l'école des Annales et le journaliste d'information quotidienne, qu'il soit de presse écrite, radiodiffusée ou télévisuelle.
a. Le métier d'historien
"Comme discipline, l'histoire est né en Grèce et, parmi ses historiens, un des premiers, Thucydide, analysait les crises de son temps, et pas les phénomènes du passé" fait très justement remarquer Marc Ferro. "Le sens commun a oublié que naguère l'historien analysait le présent et pas seulement le passé. Et pas le passé détaché du présent, comme il le fait de plus en plus, depuis le début de siècle, en se spécialisant ou en faisant de l'histoire une matière d'enseignement... L'histoire, celle du passé et du présent, s'efforce de trouver l'origine ou la durée des phénomènes, leur longueur d'onde, celle des différents éléments qui sécrètent une crise. C'est ainsi que Braudel a su distinguer, en Méditerranée, les phénomènes de longue durée, les phénomènes de moyenne durée et les phénomènes de courte durée: un mode de classification qui exige, naturellement, la connaissance du passé".
L'historiographie française du XXème siècle, dominée depuis la deuxième guerre mondiale par l'école des Annales, peut être définie comme une méthodologie d'hommes du terrain. Traditionnellement méfiante à l'égard de la philosophie, elle tire sa force d'une stricte adhérence au métier d'historien. Le ton avait été donné par un de ses deux fondateurs, Marc Bloch dans son Apologie pour l'histoire qui donne la place essentielle à la critique du témoignage, laquelle englobe tous les documents et autres traces du passé, au dépend des questions de causes et de lois, qui préoccupaient davantage les auteurs de langue anglaise. En conséquence, l'explication historique consiste essentiellement dans la constitution de chaînes de phénomènes semblables et dans l'établissement de leurs interactions.
Avec Fernand Braudel et son chef d'oeuvre La méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, véritable manifeste de l'école des Annales, l'histoire sociale prend le pas sur l'histoire politique, remettant en cause l'individu et l'événement comme facteur du changement historique. "Je crois à la réalité d'une histoire particulièrement lente des civilisations" plaide Fernand Braudel, qui se refuse néanmoins à basculer dans la sociologie. La "longue durée" qu'il défend ne saurait faire oublier "le jeu multiple de la vie, tous ses mouvements, toutes ses durées, toutes ses ruptures, toutes ses variations". Ce que l'école des Annales cherche à combattre, c'est "d'abord la fascination par l'événement unique, non répétable, ensuite l'identification de l'histoire à une chronique améliorée de l'Etat, enfin - peut-être surtout - l'absence de critères de choix, donc de problématique dans l'élaboration de ce qui compte comme "faits" en histoire. Les faits, ces historiens ne cessent de le répéter, ne sont pas donnés dans les documents, mais les documents sont sélectionnées en fonction d'une problématique. Les documents eux-mêmes ne sont pas donnés: les archives officielles sont des institutions qui reflètent un choix implicite en faveur de l'histoire conçue comme recueil d'événements et comme chronique de l'Etat". Pour se libérer de cette emprise de l'événement, cette histoire nouvelle a du se coupler avec d'autres disciplines. Dans La méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Fernand Braudel doit ancrer sa longue durée dans la géographie, de même que par la suite, les travaux d'histoire économique, d'histoire des mentalités, etc. doivent faire appel à une discipline externe. A chaque fois, la recherche, libérée de l'événement, reste historique car elle s'attache essentiellement à la durée. Ce qui intéresse l'historien, ce ne sont pas seulement les systèmes de valeur et leur résistance aux changements, mais aussi leurs mutations.
b. Le métier de journaliste
Apparu aux XVIIème et XVIIIème siècles, le rôle du journaliste se définit très tôt comme interpellation du pouvoir politique, dévoilement du fonctionnement des institutions dirigeantes. Devenu peu à peu figure indispensable du fonctionnement démocratique de la société par son rôle de médiateur entre les lieux de pouvoir et l'ensemble de la société, il a pris également en charge tous les événements du quotidien qui demeuraient ignorés ou méprisés et s'est voulu un témoin chargé de communiquer au plus grand nombre les événements, grands ou petits. Aujourd'hui, parfois emporté par le sentiment de sa puissance, il lui arrive de se croire autorisé à produire l'événement, dans son rôle de révélateur. Pressé par l'urgence, médiateur entre le chaos monde et le citoyen, il se présente surtout comme un maître à penser qui invente chaque jour la "pensée commune" dont la fragilité est d'être ancrée dans l'actualité.
Traditionnellement, on se représente le travail du journaliste comme celui d'un filtrage qui consiste à rechercher ou sélectionner les événements et à assurer leur diffusion. En réalité, c'est l'organisation du journalisme qui rend un événement médiatisable et non le caractère intrinsèque de l'événement lui-même. Retissée par et pour chaque média, l'information est construite en un processus de raréfaction qui peut être décomposé en 4 étapes: les canaux matériels, la routine, la continuité et la concurrence.
Les canaux matériels produisent de l'information par de multiples techniques: télex, correspondants, reporters, autres médias, invités , etc. qui sont autant de moyens de générer de l'information. Ce flux est canalisé en partie en fonction des procédés de style utilisés par le média. Tel sujet sera ou non retenu selon que l'on demande des plages courtes ou longues, des moments de respirations, un certain rythme,etc. Pour canaliser la variété des événements qui forment l'information, les journalistes établissent trois catégories d'événements: ceux qui sont prévus ou programmables parce qu'ils reviennent toujours aux mêmes dates, ceux qui sont non programmés mais dont on peut gérer le traitement et enfin ceux qui sont inprogrammables et qu'il faut traiter directement. Seuls ces derniers relèvent effectivement de l'imprévu.
Le travail des rédactions est organisé de façon à répartir les tâches et à réduire les incertitudes. Dans les médias audiovisuels, le plan du journal du soir est établi le matin et celui du matin est déjà déterminé la veille. Ces événements sont classés dans une grille qui se reproduit jour après jour. Chaque média a sa grille propre qui lui permet de faire du semblable avec des matériaux différents. La continuité est donc assurée par-delà la variabilité des événements grâce à une unité de ton et de conception.
Enfin, chaque rédaction organise son information non pas d'abord en fonction d'un auditeur mais en fonction des autres médias. Il n'est pas possible de rester muet à propos d'un sujet dont tout le monde parle comme il n'est possible de faire en scoop qu'en ayant anticipé sur le travail des autres. Le travail du journaliste ne consiste donc pas à exercer une sélection arbitraire mais à travailler au sein d'un processus collectif de raréfaction largement prédéfini.
c. Information et histoire, deux faces d'une même réalité ?
Au terme de cette double description, on pourrait avancer, avec Maurice Mouillaud, que l'histoire se présente comme un ensemble structuré par des événements interdépendants, commandé par des enchaînements qui fonctionnent selon des règles internes.
A l'inverse, L'information se présente comme un flux sans commencement ni fin (matérialisé par le télex), répétitif et sans continuité. Les événements y deviennent des unités qui perdent les différences spécifiques qu'ils tenaient de leurs référents géographiques, politiques, sociaux, culturels et autres. Leur valeur est déterminée par le support dans lequel ils s'inscrivent, par la nécessité de maintenir l'information à un certain niveau et par leur aptitude à s'inscrire dans un contexte de concurrence. Chaque unité est marquée du dehors grâce au titrage et valorisée grâce à la structure externe de la grille.
Maurice Mouillaud suggère en conclusion l'hypothèse suivante: les informations seraient les éclats différents d'un paradigme stable alors que l'histoire serait l'écriture de leurs transformations. A l'inverse, en présentant l'histoire comme célébration mythique d'une origine, l'information serait la structure profonde qui l'anime de l'intérieur, l'histoire n'étant finalement que le discours de notre actualité.
Pour préciser la façon dont historiens et journalistes rendent compte de la réalité et aborder les formes qu'ils donnent à leur propos, nous allons recourir aux analyses de Paul Ricoeur et plus précisément à sa trilogie intitulée Temps et récit.
a. La triple mimésis
Son hypothèse est que notre expérience vive, confuse et informulée, peut être exprimée grâce à la constitution d'intrigues. Cependant, le récit n'est significatif que dans la mesure ou il dessine les traits de l'expérience temporelle. En retour, le temps devient humain précisément dans la mesure où il articulé de manière narrative. En définitive, le récit est la médiation essentielle, fondamentale pour dire ce qu'est l'homme. C'est lui qui permet de communiquer et de comprendre l'expérience d'autrui.
La constitution d'intrigues s'effectue selon une triple Mimésis ou mise en représentation. Au préalable se trouve une précompréhension de l'expérience première, que Paul Ricoeur nomme Mimésis I. Cette précompréhension va permettre au narrateur de construire un récit grâce à une opération de mise en intrigue, la Mimésis II. Ce récit apporte un plus à l'expérience informulée. Il lui donne unité, forme et concordance. En d'autre termes, le récit met de la consonance là où il n'y a que dissonance. Cependant, le langage ne fait que prélever une partie de l'expérience: le réel est infiniment plus riche que le récit. Pour que le récit soit réellement significatif, il faut qu'il soit lu, qu'il y ait communication entre l'auteur et le lecteur. C'est le temps de la troisième mise en représentation, la Mimésis III. Celle-ci se fait à partir de l'expérience personnelle du lecteur, qui interprète le récit en fonction de ses propres expériences et références.
Sur base de cette approche, Paul Ricoeur examine la façon dont les historiens font de l'histoire et définit le statut du récit historique.
b. Le récit historique
L'historiographie est née comme recherche d'explication. En effet, dans le récit, les questions du pourquoi et du comment restent immanentes à la mise en intrigue. Avec l'historien, l'explication devient autonome, avec ses exigences de conceptualisation, et de recherche d'objectivité, dont il faut par ailleurs assumer les limites. Alors que dans le récit traditionnel ou mythique, et encore dans la chronique qui précède l'historiographie, l'action est rapportée à des agents qu'on peut identifier, désigner d'un nom propre, tenir pour responsable des actions rapportées, l'histoire-science se réfère à des objets d'un type nouveau appropriés à son mode explicatif: nations, civilisations, classes sociales, mentalités, etc., autant d'entités anonymes qui prennent la place occupée précédemment par le sujet de l'action. Sans personnages, cette histoire nouvelle ne saurait, à première vue, rester un récit. Il en résulte d'ailleurs que le temps se dissout en une succession d'intervalles homogènes, porteurs de l'explication causale et en s'ajustant aux entités considérées: temps court de l'événement, temps demi-long de la conjoncture, longue durée des civilisations et très longue durée des symbolismes du statut social en tant que tel. Ces temps paraissent sans rapport discernable avec le temps de l'action.
Et pourtant, affirme Paul Ricoeur, l'histoire ne saurait rompre tout lien avec le récit sans perdre son caractère historique. Sans quoi elle perdrait son intentionnalité historique, sa qualité historique qui la préserve de se dissoudre dans les savoirs auxquels l'historiographie en vient à se joindre par son mariage de raison avec l'économie, la géographie, la démographie, l'ethnologie, la sociologie des mentalités et des idéologies notamment. C'est pourquoi il est nécessaire d'examiner plus précisément le statut du récit.
D'une part, raconter, c'est déjà expliquer. En effet, en vertu de l'opération de la mise en intrigue, le récit met en oeuvre des connexions causales. De plus, liant la narration à un narrateur, elle permet au point de vue de ce dernier de se dissocier de la compréhension que les agents ou les personnages de l'histoire peuvent avoir eu de leur contribution à la progression de l'intrigue. Enfin, si la mise en intrigue intègre dans une unité signifiante des composantes aussi hétérogènes que les circonstances, les calculs, les actions, les aides, les obstacles et les résultats, il est également possible que l'histoire prenne en compte les résultats non voulus de l'action et produise des descriptions de l'action distinctes de sa description en termes simplement intentionnels.
Peut-on pour autant développer la théorie de la narration au point de la substituer au modèle explicatif ? Paul Ricoeur répond par la négative. Néanmoins, l'histoire reste historique dans la mesure où tous ses objets renvoient à des entités de premier ordre (peuples, nations, civilisations) qui portent la marque indélébile de l'appartenance participative des agents concrets relevants de la sphère praxique et narrative. Ces entités de premier ordre servent d'objets transitionnels entre tous les artefacts produits par l'historiographie et les personnages d'un récit possible. Elles constituent des quasi-personnages, susceptibles de guider le renvoi intentionnel du niveau de l'histoire-science au niveau du récit et, à travers celui-ci, aux agents de l'action effective. Quasi-intrigue et quasi-personnages de la science historique ont une fonction similaire de relais dans le mouvement de la question en retour de l'historiographie vers le récit, et au-delà du récit, vers la pratique effective.
Aux notions de quasi-personnages et de quasi-intrigue s'en ajoute une troisième, indispensable pour prendre en compte la dimension temporelle du travail historique: celle de quasi-événement. Elle signifie que l'extension de la notion d'événement - qui requiert unicité, singularité et écart - au-delà du temps court et bref, reste corrélative à l'extension semblable des notions d'intrigue et de personnages. L'événement ou le quasi-événement (tel que la révolution française par exemple, notion conceptuelle d'un autre ordre que les événements concrètes dont elle a été constituée) est ce qui contribue au déroulement de l'intrigue ou de la quasi-intrigue et lui donne la forme de changement.
c. Récit journalistique
Paul Ricoeur n'aborde pas à proprement parler la question du récit journalistique. On peut cependant conclure à sa suite que le journaliste, comme l'historien cherche à rendre compte des événements par la narration ou la mise en intrigue, quel que soit le niveau adopté (intrigue ou quasi-intrigue plus conceptuelle) et que son intentionnalité le distingue également des autres sciences, même si il peut y avoir recours. A ce stade, historiens et journalistes sont sur le même plan, ce qui peut expliquer les fréquentes incursions des uns et des autres sur leurs territoires réciproques, ou même le passage définitif d'une discipline dans une autre.
Plus précisément, on peut situer les différentes formes du récit journalistique aux différents degrés du parcours qui sépare le récit traditionnel du récit historique scientifique, en excluant cependant ce qui contredirait la vocation communicationnelle du journaliste, surtout en audiovisuel, ce média étant sensé s'adresser au plus grand nombre.
Ainsi par exemple, l'histoire académique, l'histoire traditionnelle telle que l'avait décrit Marc Ferro dans son tableau comparatif, l'histoire médiatique d'Alain Decaux peuvent être rapprochés d'un certain journalisme historique qui raconte les faits, et n'hésite à en réveiller la charge émotionnelle, voire mythologique. A l'autre extrême, à un niveau d'abstraction élevé se situent les historiens scientifiques parallèlement aux journalistes, surtout de la presse écrite, tentés par l'écriture de livres approfondis. Entre les deux, toutes les gammes possibles de récits, pratiquées avec une diversité bien plus grande chez les journalistes étant donné la place sans cesse croissante prise par les médias dans le monde contemporain. Inventorier ceux-ci serait une vaste tâche qui reste à mener mais dont l'intérêt est incontestable.
Ces convergences étant établies, il convient maintenir de cerner les spécificités. A partir de la définition de l'information comme flux, nous pouvons définir le récit journalistique comme un récit qui opère par petites unités distinctes, autonomes, marquées par leur support et leur titrage, et inscrite dans un contexte de concurrence.
La nécessite de coller à l'actualité immédiate entraîne de ce fait, par exemple, une beaucoup plus grande valorisation de l'interview - que l'historien pratique néanmoins, mais de façon beaucoup plus occasionnelle et moins à chaud - une pratique de l'enquête plus axée sur les témoins et les révélations que sur les sources écrites et l'analyse approfondie. Cela entraîne la création de genres propres tels que le reportage, une forme de narration issue d'une pratique journalistique.
De par son rôle de communicateur, le journaliste est mené à la fois par son souci de se faire comprendre et, surtout en audiovisuel, de maintenir l'attention de son auditeur en valorisant le principe de plaisir. Notons de plus qu'en télévision, et indépendamment des émissions de prestiges aptes à attirer des auditeurs de milieux plus intellectuels, le journaliste doit veiller à se rendre accessible à un public moyen qui dispose de peu de références préalables. Cette obligation le place sur un terrain très différent de celui de l'historien scientifique, qui écrit généralement pour ses confrères, même s'il accepte occasionnellement des demandes provenant du grand public.
Notons cependant que lorsque le journaliste aborde l'histoire, ces différences peuvent s'atténuer, d'autant qu'il a généralement recours aux travaux historiques. Mais la permanence du média, du rôle de communicateur et sa pratique professionnelle l'amènent à transposer dans l'histoire ses propres méthodes de travail et formes de narrations. Le journaliste qui aborde l'histoire reste un journaliste, et il en est de même pour l'historien qui aborde le très contemporain.
Ces quelques propositions générales, loin d'être exhaustives nous permettent d'aborder le récit journalistique audiovisuel et plus précisément celui de l'émission Jours de guerre.