Richard Coeur de Lion
ROTROUENGE DU CAPTIF
(dialecte anglo-normand)
Ja nus hom pris ne dira sa reson
Adroitement, s'ensi com dolans non;
Mès par confort puet il fere chançon.
Moult ai d'amis, més povre sont li don;
Honte en avront, se por ma reançon
Sui ces dewr yvers pris.
Ce sevent bien mi homme et mi baron,
Englois, Normant, Poitevin et Gascon,
Que je n'avoie si povre conpaignon,
Cui je laissasse por avoir en pnson.
Je nel di pas por nule retraçon,
Més encor sui ge pris.
Or sai je bien de voir certainement
Que mors ne pris n'a ami ne parent,
Quant hon me lait por or ne por argent.
Moult m'est de moi, més plus m'est de ma gent,
Qu'après ma mort avront reprochier grant,
Se longuement sui pris.
Ce sevent bien Angevin et Torain,
Cil bacheler qui or sont riche et sain,
Qu'enconbrez sui loing d'aus en autrui main.
Forment m'amoient, mes or ne m'aimment grain.
De beles armes sont ores vuit li plain,
Por tant que je sui pris.
Mes compaignons cui j'amoie et cui j'ain,
Ceus de Cahen et ceus de Percherain,
Ce di, chançon, qu'il ne sont pas certain;
Qu'onques vers aus nen oi cuer faus ne vain.
S'il me guerroient, il font moult que viiain,
Tant con je serai pris.
Contesse suer, vostre pris souverain
Vos saut et gart cil a cui je me clain
Et por cui je sui pris.
Je ne di pas de celi de Chartain,
La mere Looys.
(Complainte de Richard Ier Coeur de Lion, duc d'Aquitaine, captif de l'empereur germanique Henri VI, après la Troisième Croisade)
Normand d'exception, chevalier, roi et troubadour, Richard, fils cadet d'Alienor d'Aquitaine et d'Henry II Plantagenêt, naquit le 8 septembre 1157 à Oxford au palais de Beaumont, mais, dès la naissance de son frère Jean en 1167, il ira vivre à la cour de sa mère à Poitiers, où il fréquentera des poètes, et s'initiera aux arts et lettres. Il parlait la langue d’oc (limousin), la langue d’oïl (français) et le latin. Ce qui ne le distrayait pas des arts guerriers et de l'étude des moeurs de la Chevalerie.
A 11 ans, il est intronisé duc d'Aquitaine.
Il deviendra roi d'Angleterre en 1183 à la mort de son frère aîné. Il mourra lui-même à 41 ans le 6 avril 1199 sous les murs de Châlus qu'il assiégait.
Jamais un prisonnier ne dira sa pensée
convenablement s’il ne parle comme un affligé;
mais pour se consoler il peut faire une chanson.
J’ai beaucoup d’amis, mais pauvres sont leurs dons;
ils en seront honnis, si faute de rançon
je suis deux hivers prisonnier.
Ils savent bien, mes hommes et mes barons,
Anglais, Normands, Poitevins et Gascons,
que je n’avais si pauvre compagnon
que je laissasse, faute d’argent, en prison.
Je ne le dis pas, pour faire aucun reproche,
mais je suis encore prisonnier.
Je sais maintenant avec certitude
que mort ni prisonnier n’ont ami ni parent,
puisqu’on me laisse pour or ou pour argent.
Cela est d’importance pour moi, mais encore plus pour mes gens,
car après ma mort ils auront de grands reproches
si je suis encore prisonnier.
Ils savent bien, les Angevins, les Tourangeaux,
ces bacheliers qui sont riches et bien portants,
que je suis retenu loin d’eux dans la main d’autrui.
Ils m’ont beaucoup aimé, mais aujourd’hui ils ne m’aiment plus.
Les plaines sont vides de beaux exploits
parce que je suis prisonnier.
A mes compagnons que j’aimais et que j’aime,
ceux de Caen et ceux du Perche,
va dire, chanson, qu’ils ne sont pas des hommes sûrs.
Jamais envers eux mon cœur ne fut faux ni volage.
S’ils guerroient contre moi, ils agiront en vilains,
tant que je serai prisonnier.
Comtesse, ma sœur, que votre renom souverain
soit défendu et gardé pat celui à qui je me plains
et pour qui je suis prisonnier.
Je ne parle pas de celle de Chartres,
la mère de Louis.
Une dernière chanson ?
Ja nuls hom pres non dira sa razon
Adrechament, si com hom dolens non;
Mas per conort deu hom faire canson.
Pro n'ay d'amis, mas paure son li don;
Ancta lur es si, per ma rezenson,
Soi sai dos ivers pres.
Or sapchon ben miei hom e miei baron,
Angles, norman, peitavin e gascon,
Qu'ieu non ay ja si paure companhon
Qu'ieu laissasse, per aver, en preison.
Non ho dic mia per nulla retraison,
Mas anquar soi ie[u] pres.
Car sai eu ben per ver certanament
Qu'hom mort ni pres n'a amic ni parent;
E si·m laissan per aur ni per argent
Mal m'es per mi, mas pieg m'es per ma gent,
Qu'apres ma mort n'auran reprochament
Si sai me laisson pres.
Nom meravilh s'ieu ay lo cor dolent,
Que mos senher met ma terra en turment;
No li membra del nostre sagrament
Que nos feimes els sans cominalment
Ben sai de ver que gaire longament
Non serai en sai pres.
Suer comtessa, vostre pretz soberain
Sal Dieus, e gart la bela qu'ieu am tan
Ni per cui soi ja pres.
(Richart Cor de Leon)
Ses dernières volontés :
Que mon corps soit enterré à Fontevrault,
Mon coeur dans ma cathédrale de Rouen,
Quant à mes entrailles qu’elles restent à Châlus.