La notation musicale

Les premières tentatives


Traditionnellement, les chants liturgiques se transmettaient par voie orale. Dans les monastères, où le chant prend une grande importance (pour l'office des Heures), l'apprentissage du répertoire de l'année liturgique pouvait prendre jusqu'à 10 ans. Il faut dire que l'année liturgique constitue un cycle où chaque jour est marqué d'une fête particulière à laquelle correspond un chant spécifique. D'autre part, avec la naissance d'un empire chrétien sous Charlemagne, on assiste à la constitution d'un corpus liturgique unique que les "fonctionnaires" carolingiens ont pour mandat d'étendre à l'ensemble de l'Occident. (Le chant liturgique).

Ainsi, la nécessité de répandre une liturgie uniforme à l'échelle de la chrétienté, de même que les difficultés de mémoriser un aussi vaste répertoire, favorisent le développement de " trucs " mnémotechniques pour faciliter l'exécution du chant. Par la suite, l'essor de la polyphonie requerra des moyens nouveaux de lecture des lignes mélodiques allant dans le sens d'une plus grande précision de la représentation graphique.

Les musicologues s'entendent pour situer l'apparition des neumes au tout début du IXe siècle, au moment où se constitue l'empire carolingien. À partir de ce moment on voit progressivement se mettre au point un système de notation musicale qui sera à peu près achevé à la fin du XIIIe siècle.

On peut distinguer 3 étapes essentielles :
  • L'apparition des neumes (IXe s.)
  • La mise au point de la portée (~ 950)
  • Les premières notations du rythme (XIIIe s.).
L'apparition des neumes

C'est en Aquitaine que l'on trouve les premiers manuscrits dans lesquels sont consignés des neumes, vers les VIIIe / IXe siècle. Les neumes, de pneuma, souffle, sont des signes graphiques, qui renseignent l'exécutant sur le sens que doit prendre la ligne mélodique. Placés au-dessus de chaque syllabe du texte, les neumes s'apparentent aux signes de ponctuation de notre écriture.
Par ex. la virga indique la montée, le punctum la descente vers le grave, le clivis, en forme d'accent circonflexe, une montée suivie d'une descente.


Graduellement, d'autres signes seront utilisés pour donner 8 neumes de base plus d'autres signes qui viendront préciser davantage l'interprétation du chant ou son ornementation. D'autres centres importants émergent comme celui de Metz qui devient lui aussi une importante école de chant de l'Europe chrétienne. Les maîtres de l'École de Notre-Dame (Paris) utiliseront des ligatures, neumes composés de 2, 3 ou 4 sons, pour indiquer les ornements vocaux ou mélismes.

  • Au Xe siècle, le théoricien Hucbald de Saint-Amand eut l'idée d'utiliser les lettres de l'alphabet romain pour identifier le degré correspondant à chaque neume. En Italie on mit au point un système qui utilise les lettres A à G pour nommer les 7 notes de la gamme, à partir du " la " = A jusqu'à G = " sol ". Pour distinguer le sol grave du mode de ré, on utilisait le "gamma" (le "g" grec), d'où est venu le nom de gamme. En anglais et en allemand on emploie toujours ce système alphabétique pour désigner les notes de la gamme.
Les neumes toutefois ne renseignent ni sur la hauteur relative des sons ni sur le rythme de la mélodie. Ils sont disposés "a campo aperto" (à champ ouvert) sur la page. Il s'agit de signes mnémotechniques qui s'adressent à des exécutants qui connaissent déjà la mélodie qui continue d'être transmise par voie orale.

L'évolution de la notation musicale : la portée


Un morceau écrit en neumes sans lignes est un puits auquel il manque une corde pour parvenir à l'eau.
(Guido d'Arezzo)

Les neumes, bien qu'utiles pour indiquer la direction de la mélodie, ne renseignent pas sur la hauteur des sons, c'est-à-dire sur quelles notes exécuter le chant. C'est seulement autour de l'an mil que l'on commence à voir apparaître une notation qui tient compte de l'espace sonore par la disposition des neumes qui suit le tracé de la mélodie, selon que celle-ci monte ou descend. Cette notation est dite diastématique, du grec diastasis, séparation.

Un autre progrès est accompli quand apparaît une ligne repère qui indique la hauteur d'un son de base. Le procédé, très efficace, est vite utilisé pour indiquer l'emplacement des deux demi-tons : une ligne rouge pour le fa et une ligne jaune pour le do. On indique le nom de la note par une lettre dans la marge : F = fa et C = Do. C'est là l'origine des "clés" de do et de fa. Bientôt, d'autres lignes s'ajouteront pour finalement constituer une portée de 4 ou 5 lignes.

Plusieurs systèmes d'écriture apparaîtront avant que ne s'impose, à partir du milieu du XIe siècle, le système du moine Gui d'Arezzo (~975-1040) auteur d'un traité, le Micrologus de musica, qui restera une référence jusqu'au XVIe siècle.

Le système de Gui d'Arezzo, l'hexacorde, reprend l'exemple donné par Hucbald de St-Amand dans son traité du IXe s. où une mélodie est notée sur une portée de 6 lignes représentant les 6 cordes d'une lyre (ou une cithare) accordées selon les intervalles T T S T T (où T = 1 ton et S = 1/2 ton). Dans la gamme guidonienne (do, ré, mi, fa, sol, la) le demi-ton est toujours situé au milieu. Ainsi, pour la gamme de do, le demi-ton se trouve entre le mi et le fa.

Source : Alain Pâris, L'écriture et la notation musicale, p. 226 (1)

Ce système de l'hexacorde, bien que rigide, ouvre la porte au chromatisme (voir Ars Nova).

C'est aussi à Gui d'Arezzo que l'on doit le nom des notes de la gamme à partir de la première syllabe des vers d'une hymne à saint-Jean (composée par Paul Diacre, fin du VIIIe siècle). Les six premiers vers donnent le nom des notes, et on obtient le Si en joignant S et I du dernier vers. Grâce à ce procédé, la solmisation, l'apprentissage du chant était facilité. La première syllabe de chaque ligne se chante sur la note correspondante.

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve polluti
LAbii reatum
Sancte Iohannes


Afin que puissent
résonner dans les coeurs détendus les merveilles de tes actions, absous l'erreur de la lèvre indigne de ton serviteur, Ô saint Jean.
Au XIIe siècle, l'écriture musicale connaît une importante évolution avec le remplacement du roseau par la plume d'oie. La pointe de la plume laisse une trace carrée (ou en losange) qui se substitue au système des neumes.

Antiphonaire du milieu du XIIIe siècle en notation carrée. L'apparition de la portée marque un progrès décisif dans l'écriture musicale. Grâce à l'indication de la hauteur des sons,
il sera dorénavant possible de " lire " la musique, ce qui permettra d'alléger la mémoire et de faciliter l'apprentissage des chants de l'année liturgique

La notation du rythme

La complexité grandissante de la polyphonie comme celle que l'on pratiquait à Notre-Dame de Paris, demandait une plus grande précision de la notation afin de synchroniser convenablement les voix. La notation neumatique, ainsi que la portée, bien qu'un grand progrès dans l'écriture musicale, reste imprécise quant au ryhtme à adopter. Il devient donc nécessaire d'introduire la dimension de temps dans l'écriture musicale. Ce sont les disciples de Pérotin qui introduiront les premières innovations qui seront à l'origine de la nota mensurabilis ou notation proportionnelle.

Les musiciens de l'école de Notre-Dame sont les premiers à utiliser les ligatures, un système graphique destiné à distinguer entre une accentuation brève ou longue. C'est ce principe qui se développera à la génération suivante dans un système efficace et cohérent de la notation du rythme.

Francon de Cologne (ou de Paris), maître de chapelle et chapelain du pape, est le premier théoricien de la notation mesurée. Il écrit vers 1280 le traité Ars cantus mensurabilis qui introduit la notion de temps dans la musique, ce qui l'oppose au cantus planus du chant grégorien, qui lui reste non-mesuré.

  • L'écriture franconienne restera en vigueur jusqu'en 1600 alors que se met au point le système moderne des mesures.

 


La notation mesurée

Les notes sont dessinées de façon différente selon leur durée.
  • L'unité de base est la brève, appelée aussi battement ou temps. Sa durée minimum est celle d'une syllabe chantée. Chaque brève se divise à son tour en semi-brèves.
Les valeurs les plus longues (longues et maximes) finiront par disparaître.

La semi-brève deviendra la valeur de référence équivalent à notre "ronde" actuelle.

Voir un tableau de la notation ancienne avec son équivalent moderne.




Pour approfondir :


Notes
  1. Maurice Leroux, dir. La Musique, une encyclopédie, Paris, éditions Retz, 1979, 640 p.



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