Tchad, du passé au présent
Caravane dans l’enneri Oudingueur (photographie Alain Beauvilain, droits réservés).
Charles Löfler
19 décembre 1869, Cambrai, Nord - 04 septembre 1916, Barleux, Somme
Sa famille
Charles Löfler est le cinquième et dernier enfant de Claude Löfler (10 novembre 1836, Dijon - 15 août 1907, Asnières, Seine, aujourd’hui Hauts-de-Seine). Pâtissier-confiseur, Claude a épousé le 1er décembre 1860 à Lons-le-Saunier Marie Émilie Célina Munier (15 mars 1840, Lons-le-Saunier, Jura - 13 octobre 1931, Asnières) sans profession, née d’un père horloger (décédé l’année précédant son mariage) et de mère épicière.
Son grand-père, Bénédict Löfler (avril 1803, Boll, principauté d’Hohenzollern, actuel Bade-Wurtenberg, Allemagne - 9 mai 1887, Dijon), un tailleur d’habit, a épousé Marguerite Verrin le 25 juillet 1932 et le couple a eu deux enfants, Claude et Cécile (4 juillet 1833, Dijon – qui a eu par son mariage à l’âge de dix-sept ans le 28 avril 1851 avec Léon Prudent Faivre (1821, Dijon – 17 janvier 1867), un boisselier, deux filles, Jeanne Marguerite (3 août 1852, Dijon – 20 juillet 1864, Dijon) et Jeanne (29 mai 1854, Dijon - ), qui s’est mariée le 7 juillet 1873 à l’âge de dix-neuf ans avec Pierre Eugène Pavie (25 mai 1848, Dinan - 22 mai 1891, Dijon), receveur au chemin de fer PLM à Dijon. Ce sont ses grands-parents qui donnent leur consentement au mariage, son père étant décédé et sa mère aurait disparu peu après sa naissance ce qu’atteste un acte de notoriété dressé par le juge de paix de Dijon « il résulte qu’en l’absence de la dite Cécile Löfler, sa mère, sans nouvelle depuis environ dix-huit ans, qu’elle se trouve, dès lors, dans l’impossibilité de fournir la preuve de son décès ou son consentement par écrit… ». Par Cécile, Jeanne et sa fille Jeanne Marguerite Pavie (30 juillet 1874, Dijon – octobre 1952, Laignes, Côte-d’Or) la descendance de Bénédict ne s’est pas interrompue jusqu’à nos jours mais le nom Löfler a disparu avec le décès de Paul en 1941.
Claude a été naturalisé français par décret du 5 avril 1887, son père étant allemand. Le 28 novembre 1887 c’est Marie qui a obtenu par décret sa réintégration en tant que femme d’étranger naturalisé français. Ces décrets permettront à ses trois garçons de postuler des emplois dans la fonction publique.
Löfler Henri Bénédict (6 novembre 1861, Lons-le-Saunier - 1er mai 1863, Lons-le-Saulnier)
Löfler Henri (2 novembre 1863, Lons-le-Saunier - 13 janvier 1916, Épinay-sur-Seine, Seine-Saint-Denis). Instituteur, il est dispensé de service militaire mais il renonce à cette dispense pour rejoindre, le 11 juillet 1884, le 1er régiment d’infanterie de marine. Caporal le 10 juin 1885, sergent le 10 janvier 1886, il redevient soldat le 10 novembre 1886 alors qu’il est en ‘campagne’ en Martinique de septembre 1886 à septembre 1888. Le 23 décembre 1888 il est envoyé en congés renouvelable. Bachelier es Lettres, ayant été admis sur concours, il est nommé commissaire répartiteur adjoint suppléant des contributions directes de la ville de Paris le 19 mars 1897. Commissaire répartiteur adjoint de 2ème classe, il est admis à la retraite le 16 juin 1914.
Löfler Cécile (5 janvier 1865, Lons-le-Saunier - 22 mars 1946, Asnières), célibataire.
Löfler Paul (6 juin 1866, Lons-le-Saunier - 6 septembre 1941, Paris XVIème). Dispensé du service militaire ayant son « frère au service », licencié en droit il est classé aux affectations spéciales comme commis au ministère de la marine et des colonies du 15 avril 1888 au 26 octobre 1897. Le 22 novembre 1897 il est nommé commis rédacteur de 4ème classe des colonies appelé à servir dans les bureaux de l’administration centrale. Le 8 mars 1899 il passe à la subdivision militaire de Cochinchine car il a été affecté à Saïgon où il est attaché au bureau du gouverneur. Administrateur de 5ème classe des services civils de l’Indo-Chine, sous-chef de cabinet du Lieutenant-Gouverneur, il est désigné sur sa demande pour remplir à compter du 13 septembre 1901 les fonctions de bibliothécaire du Secrétariat. Après divers emplois au Cambodge il démissionne le 6 mars 1909 de son emploi d’administrateur de 3ème classe des services civils de l’Indochine étant agréé le 18 mars secrétaire d’un avocat défenseur près les tribunaux et la cour de Cochinchine (arrêté du Gouverneur général p.i. de l’Indochine du 9 août 1911). Il revient dans l’administration en 1918 en étant nommé contrôleur des contributions directes et vérificateur des poids et mesures à Saïgon.
Il a épousé Eugénie Dager (26 janvier 1871, Saint Maurice, Seine - 4 janvier 1946, Paris 17ème) le 31 octobre 1907 à la mairie de Paris 17ème. Ils avaient eu trois garçons Georges (14 juin 1896, Paris 17ème – 19 avril 1927, Saint-Maurice, reconnu le 1er février 1897), Pierre 2ème jumeau (14 juin 1896, Paris 17ème – 28 août 1896, Paris 17ème) et Pierre (28 mars 1897, Paris XVIIème – décédé, sous prénom de Paul, le 1er avril 1897, Paris 9ème).
Georges a été incorporé à dix-neuf ans le 12 avril 1915 pour un long service militaire qu’il effectuera au 113ème régiment d’infanterie puis, à compter du 22 août 1918, au 409ème régiment d’infanterie. Caporal le 22 mars 1916, il est deux fois blessé, le 1er novembre 1916 à Douaumont par des éclats d’obus puis le 25 mars 1917, en service commandé, par un éclat de grenade à la jambe gauche. Promu sergent le 2 juillet 1918, il est cité à l’ordre du 21ème corps d’armée le 20 novembre 1918 « Chargé d’un coup de main sur un abri ennemi défendu par une mitrailleuse a réussi à s’en approcher de très près malgré des pertes élevées et à maintenir ses hommes sur le terrain conquis. S’est maintenu dans cette situation pendant deux jours et est ensuite reparti à l’attaque de cette organisation donnant ainsi le plus bel exemple de ténacité et d’énergie ». Sous-lieutenant à titre temporaire le 25 juin 1919 et à titre définitif le 18 mars 1920, il est admis dans la réserve le 11 juin 1920 où il sera promu lieutenant de réserve pour prendre rang 18 mars 1924.
Avec le décès de Paul, en 1941, disparaît le dernier descendant en lignée masculine de Bénédict puis de Claude.
Charles Löfler
19 décembre 1869, Cambrai, Nord – 04 septembre 1916, Barleux, Somme
Engagé volontaire pour cinq ans le 26 octobre 1889 à Courbevoie, il entre à l’École militaire spéciale (Saint-Cyr) le 27 octobre 1889. En 1887 il avait été admis à l’écrit mais avait échoué à l’oral. De ce fait, en1889, il est de la même promotion qu’Alexandre Marie Frédéric Henry Moll, dit Henri Moll. Il est classé en 1891 à la sortie de l’École 300ème sur 446 et Moll, fils d’un percepteur, 11ème. Ce dernier sera commandant du Territoire militaire du Tchad du 5 juin 1909 à sa mort le 9 novembre 1910 au combat de Doroté contre les Massalit du sultan Tadjédine et des Ouaddaïens de l’ex-sultan du Ouaddaï Doudmourrah l’ex-sultan du Ouaddaï. Ce dernier a été le responsable de deux missions de délimitation des frontières, de novembre 1902 à juin 1904 celles entre l’Afrique occidentale française et de la colonie britannique du Nigéria (dont est membre Jean Tilho) et de août 1905 à décembre 1907 celles entre l’Afrique équatoriale française et la colonie allemande du Cameroun.
Optant à la sortie de l’École pour l’infanterie de marine Charles est affecté le 1er octobre 1891 en tant que sous-lieutenant au 8ème Régiment d’infanterie de marine et le 3 mars 1893 au 3ème régiment de tirailleurs tonkinois. Il est au Tonkin en guerre du 1er avril 1893 au 15 septembre 1895 (Moll de février 1893 à juin 1895). C’est là qu’il est promu lieutenant le 1er octobre 1893 (comme Moll).
À son retour en métropole il est replacé au 8ème Régiment d’infanterie de marine avant de partir pour un premier séjour en Afrique occidentale française du 5 novembre 1896 au 19 septembre 1898 où il est à l’état-major hors cadre au Soudan. Là il accomplit un important travail topographique du cercle de Goundam (ville située à quatre-vingts kilomètres au sud-ouest de Tombouctou, entre le fleuve Niger et le lac Faguibine, sur le défluent qui alimente occasionnellement une série de petits lacs donnant sur ce grand lac). Pour son retour en métropole il est affecté le 30 septembre 1898 au 4ème régiment d’infanterie de marine.
Son deuxième séjour en Afrique, du 10 mai 1899 au 22 novembre 1901, le fait passer du désert à la forêt dense en l’attachant hors-cadre à l’état-major particulier du Congo. Du 23 août au 18 octobre 1899 il est adjoint à la mission Gendron, dans l’actuel Gabon, mission chargée d’étudier les populations et les ressources naturelles afin de préparer l’installation de sociétés concessionnaires dans la forêt dense. C’est au cours de ce travail d’exploration qu’il est promu capitaine le 22 septembre 1899 (Moll le 22 octobre 1898) puis qu’il est fait Chevalier de la légion d’honneur le 5 octobre 1900 (Moll le 13 juillet 1903) pour fait de guerre : « Ayant été chargé d’explorer le bassin de la N’Gounié avec une faible escorte de six miliciens et vingt-et-un porteurs, a obtenu des résultats remarquables ; surmontant les difficultés de toute nature, a repoussé des assaillants après avoir soutenu deux engagements au cours desquels huit de ceux-ci tombèrent sur le terrain et deux de ses hommes furent blessés ».
Son travail est également remarquable sur les plans historiques, géographiques, ethnologiques, et donc politiques, comme le montre sa mission qui le conduit de Carnot à Binder (Cameroun) et retour. En effet, en février 1900, nommé administrateur de la Haute-Sangha, dont le poste administratif est Carnot, alors situé au nord du Congo (à quatre cent-vingt kilomètres à l’ouest de Bangui, Carnot est aujourd’hui le chef-lieu de la préfecture de la Mambéré -du nom du village qui fut nommé Carnot en 1894 en l’honneur de Sadi Carnot, président de la République française assassiné cette même année), il prépare minutieusement une longue mission d’exploration s’y estimant autorisé de par son éloignement de Brazzaville, par son titre d’administrateur délégué et par une correspondance d’Émile Gentil, qui vient de fonder Fort-Lamy le 29 mai 1900. De son propre chef, considérant la direction administrative qu’il a mis en place à Carnot suffisante, il se met en mission avec peu d’effectifs (un Européen agent du Congo, Monsieur des Garets, quarante-cinq miliciens sénégalais, une quinzaine d’auxiliaires haoussas et environ cent cinquante porteurs bays) pour « mettre en lumière les vastes territoires d’entre Sanga-Chari sur la nature desquels notre ignorance était un obstacle à notre expansion… Trouver une jonction directe Sanga-Chari » mais aussi « surtout arrêter les incursions fréquentes faites chez nos Lakas par les colonnes du sultan Abbou (le lamido de Ngaoundéré) constituées en territoire allemand ». En effet « La dernière expédition foulbé, forte de près de trois mille hommes, dont trois cents cavaliers, et commandée par le serki N’Yaki-Gayi, après avoir ravagé le pays Laka pendant six mois, est rentrée à N’Gaoundéré vers août dernier avec plus de deux cents chevaux de prise et un millier de captifs ».
Partant de Carnot le 28 janvier 1901 il y est de retour le 27 août 1901 après avoir descendu le Chari de Fort Archambault à Bousso où, malade, il reste trois semaines avant de poursuivre sur Mandjafa. De là il descend en pirogue avec des Garets jusqu’à Fort-Lamy pour saluer le capitaine Félix Adolphe Robillot (13 février 1865, Poitiers - 24 août 1943, Poitiers, général de division, comme son père l’avait été, le 30 septembre 1917, grand-croix de la Légion d’honneur le 21 décembre 1926), le commandant des troupes de la ‘Mission Gentil’, l’un des vainqueurs du combat de Kousséri (22 avril 1900). Le capitaine Robillot est le premier commandant d’une région administrative créée par Gentil avec chef-lieu au poste en cours de construction baptisé Fort-Lamy, commissaire du gouvernement dans le Territoire militaire des pays et protectorats du Tchad du 24 mai 1900 au 24 juin 1901, date de l’arrivée à Fort-Lamy du chef de bataillon Destenave). De retour à Mandjafa Charles rejoint directement le Logone et admire les cases obus des Mousgoum. Il remonte cet affluent du Chari qu’il quitte au petit village de Safoussou pour découvrir le lac Toubouri puis celui de Tikem avant de quitter « le sillon du Toubouri pour aller reconnaître le pays de Binder… ». De Binder il gagne Léré et retrouve « notre fameuse dépression sous l’aspect d’un beau lac de quinze kilomètres de longueur sur trois à quatre de largeur... Ainsi de nos propres constatations auxquelles sont venues se joindre les renseignements des indigènes, il résulte que :
1° Une vaste dépression, route le long de laquelle s’égrène, en pleine saison sèche, un chapelet de mares et de lacs importants, existe entre le Logone et la Bénoué.
2° À la saison des pluies, toutes ces eaux se confondent pour ne plus former qu’une seule nappe sur laquelle les pirogues circulent et qui met en contact les deux grandes rivières.
… Toutefois nous sommes autorisés à conclure, dès maintenant, qu’à une certaine époque de l’année, le Tchad se trouve en communication directe avec la mer ».
Rencontrant le capitaine Eugène Lenfant dès son retour en France « nous nous sommes aperçus, non sans une satisfaction bien légitime, que nous avions, malgré la séparation de nos efforts, posé l’équation d’un des problèmes les plus séduisants de l’Afrique ».
Le capitaine Lenfant, mettant à profit les renseignements obtenus, fait tous les efforts nécessaires pour obtenir les financements pour réaliser cette première, aller de l’Atlantique au lac Tchad par voie navigable. La Société de Géographie va le financer. L’objectif est considérable pour le Territoire du Tchad, réduire grandement le temps et le coût de son approvisionnement. Ce sera la ‘Mission Lenfant’ décrite dans ‘La grande route du Tchad’.
Malheureusement le détour de Löfler par Binder ne lui avait pas permis de connaître l’existence des chutes Gauthiot et donc l’impossibilité d’une voie navigable aisée. Par contre le capitaine Tilho, prolongeant la ‘Mission Moll’, entreprend début 1904 la première carte du lac Tchad alors que le lac est considérablement réduit à la suite de plusieurs années de sécheresse. Dès lors il comprend l’importance du sillon du Mayo Kebbi et il consacrera, à partir de 1928, tous ses efforts à dénoncer le risque de capture du Logone par le Mayo Kebbi, puis la Bénoué, portant de ce fait des risques majeurs d’assèchement du lac.
Au cours de cette longue mission, Charles effectue au 1/20.000e le lever topographique de tout son itinéraire, ce qui lui permet de dresser une carte au 1/200.000e en cinq planches, et deux cents clichés photographiques.
Malheureusement, le commissaire général du Congo français ayant changé, cette exploration déplait au nouvel arrivant, Louis Albert Grodet. Celui-ci s’était-t déjà heurté à des militaires, comme Joffre et Mangin, qu’il renvoie, lorsqu’il était gouverneur du Soudan français de 1893 à son propre rappel en 1895. Löfler est rappelé en France dès octobre 1901, alors que son séjour devait s’achever en octobre 1902, et il réintègre le 4ème régiment d’infanterie de marine.
Pourtant « De toutes les explorations exécutées jusqu’en 1902 dans cette partie de l’Afrique tropicale, la plus significative est, sans contredit, celle du capitaine Löfler. Après une brillante reconnaissance entre la Sangba et le Chari, il se rendit par terre du Logone au Mayo-Kabi en suivant un chapelet de mares terminées par un lac allongé qui n’est autre que le Toubouri. Son itinéraire atteint Binder ou Binndéré avant de se rabattre sur le lac de Léré et de rejoindre la haute Sangha. Pour lui, toutes ces nappes et toutes ces mares font partie de la même dépression qui doit s’étendre de la Bénoué au Logone ». Baron Hulot. De l’atlantique au lac Tchad – Mission du capitaine Lenfant. Revue des deux Mondes, 1904, tome 21
Le 7 juillet 1903 Charles est désigné à nouveau pour servir en Afrique occidentale française étant affecté au Troisième territoire militaire (Territoire créé le 20 décembre 1900 au sein de la Colonie du Haut-Sénégal et Niger avec chef-lieu à Zinder et qui, s’étendant entre Niger et Tchad jusqu’à Tombouctou, est plus vaste que la France. À partir du décret du 18 octobre 1904, portant réorganisation du Gouvernement de l’Afrique occidentale française, la colonie du Haut-Sénégal et du Moyen-Niger, dont le chef-lieu est à Bamako, comprend des cercles d’administration civile et le Territoire militaire du Niger).
Il part le 5 octobre 1903 pour servir au bataillon de Zinder et sera commandant du cercle de Niamey à compter du 14 juin 1904. À son retour, le 11 août 1906, il réintègre le 4ème régiment d’infanterie coloniale
À nouveau désigné pour la colonie du Haut-Sénégal et Niger, il repart le 19 juin 1908 et revient le 9 avril 1910 après avoir été promu chef de bataillon le 25 décembre 1908 et commandant de la région de Zinder à compter du 12 juin 1909.
Son quatrième et dernier séjour en Afrique occidentale française (et le sixième en Afrique) a lieu avec embarquement à Bordeaux le 29 mai 1912. Jusqu’au 15 octobre il est hors cadres au 1er régiment de tirailleurs sénégalais au Sénégal puis passe le 16 octobre 1912 au Territoire militaire du Niger, qui depuis le 1er janvier 1912 a cessé de faire partie de la colonie du Haut-Sénégal et Niger et dont le chef-lieu est, à la même date, transféré à Zinder.
En poste à Zinder, il est chargé, à partir du 10 juillet 1913, de préparer une colonne destinée à conquérir le Tibesti parallèlement à la colonne que le colonel Victor Emmanuel Largeau prépare au Tchad pour conquérir le Borkou et le nord de l’Ennedi.
Le 12 août, le projet d’opérations est envoyé par le colonel Charles Camille Thierry de Maugras (1860 – 1939), commandant le Territoire militaire du Niger, au gouverneur général de l’A.O.F. Ce projet prévoit deux phases d’opérations, l’occupation du versant occidental du Tibesti avec un point d’appui solide à Zouar et l’occupation de Bardaï, capitale du Tibesti et clef du versant oriental. La colonne définitivement constituée à Bilma comprendra des éléments venant de Zinder (section d’artillerie, détachement à pied) et les sections méharistes de Bilma et de Gouré.
Le colonel Largeau ayant fait connaître qu’il serait à Faya vers le 20 novembre, la section d’artillerie part de Zinder pour Agades le 1er septembre. Commandant la colonne, Charles Löfler quitte Zinder le 28 septembre et arrive à Agades le 12 octobre. Le 25 octobre, arrivé à Beurkot, il ordonne la mise en route des troupes ainsi que celle des caravanes, fortes d’environ dix-sept mille dromadaires en raison du grand mouvement caravanier (azalaï) d’octobre que l’armée protège. Il s’agit d’atteindre Bilma à quatre cent cinquante kilomètres à travers l’erg du Ténéré avec un seul puits à Fachi. La colonne principale arrive à Bilma le 5 novembre sans aucune perte. Elle est rejointe les jours suivants par la section venue de Gouré et par la section venant de Nguigmi, qui doit aller s’installer à Djado où l’arrivée d’éléments arabes hostiles, poussés par les Italiens, nécessite une installation plus puissante.
Après les multiples préparatifs, c’est un convoi de quatre cents dromadaires (six cents quarante-six avec ceux des détachements méharistes), transportant quarante tonnes de vivres, matériel, dont artillerie, munitions, bagages, eau, … quitte Aney (extrémité nord du Kaouar) le 24 novembre. Le capitaine Figaret, un polytechnicien alors commandant du cercle de Bilma, avait quitté cette oasis le 22 novembre pour Djado avec le détachement de la police intérieure du Kaouar, la section de mitrailleuses de Bilma et un convoi de trois mois de vivres.
Le détachement léger de tête arrive à Zouar le 9 décembre au matin, la colonne le 10. Le lieu est évacué mais, à l’est, une reconnaissance de goumiers touareg tue six Toubous dont l’un des fils de Maï Cheffani, le Derdé du Tibesti. Un camp sommaire est bâti dans la plaine de Zouar et le drapeau français est hissé le 15 décembre. Une reconnaissance part le 16 décembre et campe le 20 près des ruines du fort turc de Sherda, construit à la hâte par les Turcs en 1911 et évacué seulement depuis mars 1913.
Après le renvoi des animaux de réquisition avec la section méhariste de Gouré, l’effectif des troupes tombe alors à cent trente réguliers. Zouar offrant de larges facilités en eau et en pâturages la construction d’un fort est une priorité et les opérations de « pacification » se font à courtes distances dans toutes les directions. Le 28 janvier arrive à Zouar le détachement de police et la section de mitrailleuses du Kaouar avec le capitaine Figaret, un sergent européen, vingt-cinq tirailleurs, trois auxiliaires et trente-cinq dromadaires. Ils avaient quitté Djado le 1er janvier, fait tout le trajet à pied les animaux étant faibles en raison d’une grave sécheresse au cours des années précédentes et de tempêtes de sable violentes et incessantes. Au passage, ils avaient trouvé la vallée de Wour évacuée.
Malgré quelques incidents la « pacification » paraissait progresser lorsque, le 15 février lors d’une corvée d’abreuvoir des animaux au puits de Lobogué, le sergent Gouaillard, un caporal et dix tirailleurs du groupe monté de Bilma sont attaqués par un groupe de soixante-cinq Khoans et Toubous qui tuent le sergent, le caporal et cinq tirailleurs, en blesse un cinquième, ayant eux-mêmes deux tués. Les quatre tirailleurs survivants étaient au pâturage à une centaine de mètre du puits. Les attaquants venaient de Bardaï et étaient dirigés par le gendre et trois des fils de Maï Chaffani.
Le 17 février arrivent quinze tonnes de ravitaillement avec la section méhariste de Bilma et le 24 février la section méhariste de Gouré part pour Bilma chercher le complément de l’approvisionnement annuel attendu par l’azalaï de mars. Le capitaine Figaret ainsi que deux officiers rapatriables sont de ce déplacement.
Les difficultés politiques, naturelles et matérielles (effectifs trop réduits pour une conquête qui s’annonce difficile) font que les autorités supérieures limitent pendant de longs mois une opération sur Bardaï. Le lieutenant-colonel Löfler rappelle donc qu’il est rapatriable à la côte le 7 juin et qu’il envisage son départ pour le 15 mai.
C’est alors qu’apparaissent de fortes dissensions chez les Toubous de Bardaï qui, très mécontents du partage du butin fait à Lobogué, ne suivent plus le Derdé tandis que les Khoans, remontés en nombre depuis le Borkou, sont rappelés à Koufra.
Un nouveau commissaire du gouvernement arrivé à Zinder, le colonel Paul Venel (1864-1920, déjà commandant du Territoire militaire de mai 1908 à février 1910), étudiait dès son installation, début mars, le dossier du Tibesti et obtenait du gouvernement général et du département ministériel l’autorisation d’une marche sur Bardaï. Le 25 avril parvenait à Zouar l’autorisation ministérielle de cette marche.
Les convois de ravitaillement assurés par la section méhariste de Bilma arrivaient successivement le 26 mai et le 3 juin (avec le capitaine Figaret) ayant parcouru le trajet Bilma - Zouar dans des conditions de chaleur extrême, 50° à l’ombre à Zouar.
Le 6 juin, les personnels européens rapatriables et les tirailleurs libérables partaient sur Bilma et la composition de la colonne sur Bardaï était définitivement arrêtée par le lieutenant-colonel Löfler. Elle comprenait le lieutenant-colonel Löfler, commandant de la colonne, le médecin aide-major Rainaut, les sections méharistes de Bilma (deux Européens et cinquante tirailleurs), de Nguigmi (un Européen, cinquante tirailleur), et de Gouré (deux Européens, quarante-six tirailleurs), la section de mitrailleuses (un Européen, six tirailleurs), la section d’artillerie (quatre Européens, vingt-cinq canonniers) et trente auxiliaires touareg et toubous ; soit un total de douze Européens et deux cent-sept combattants africains.
Le convoi comptait cent soixante dromadaires de réquisition portant pour quatre mois de vivres, septembre devant être le moment de la dislocation de la colonne et la création d’un poste permanent à Bardaï n’était pas prévue.
Un détachement d’avant-garde part le 8 juin pour Wour, le massif tibestien devant être contourné par le nord pour atteindre Bardaï. Le reste de la colonne part le 11. Le soir, au débouché du Zouarké, elle trouve un courrier rapide de Bilma apportant des instructions nouvelles pour Bardaï dont l’occupation permanente est décidée ainsi que la constitution en ce point d’un approvisionnement pour une garnison de cent vingt-cinq hommes. Il n’est plus possible de revenir à Zouar et d’effectuer les modifications que cela implique d’autant qu’il n’y a ni le personnel ni le matériel en nombre suffisant.
Le 23 juin au matin la colonne rentre dans Bardaï que la population a évacué. Le blockhaus du Derdé, qui a fui vers Zoumri, est détruit par l’artillerie et la colonne s’installe dans le fort turc. Le 24 juin une centaine de familles vient faire sa soumission.
Le 25 juin une reconnaissance commandée par le capitaine Figaret marche sur Zoumri, s’installe à Wounofo et entreprend de pacifier les environs. Ne pouvant poursuivre Mai Cheffani, qui s’est enfui de Zoumri vers Aozou, en raison d’une route de montagne trop difficile, la reconnaissance rentre à Bardaï le 3 juillet. Reformée, elle quitte Bardaï le 6 pour Aozou en contournant le massif par le nord. Le 9 au matin elle pénètre dans Aozou et y rencontre une vive résistance. Poursuivant le Derdé dans sa fuite, elle traverse difficilement le massif, y perdant dix-huit dromadaires, avant d’arriver à Wounofo. Elle est de retour à Bardaï le 20 juillet.
La nécessité d’assurer un ravitaillement jusqu’à fin janvier 1915 fait que la section méhariste de Nguigmi et tous les dromadaires des sections de Bilma et de Gouré sont renvoyés sur Zouar le 27 juillet. La section méhariste de Gouré et la section d’artillerie, privés de leurs animaux, vont constituer la garnison de Bardaï à l’effectif de quatre-vingt-cinq tirailleurs.
C’est au cours des premiers jours d’août que survient un premier évènement imprévu : la pluie. « Une pluie fine et persistante enveloppait le massif dont les pitons disparaissaient dans les brumes. Des torrents d’eau dévalant de partout emplissaient les enneris subitement transformés en rivières furieuses. Le val Bardaï, depuis longtemps à sec, prenait rapidement l’aspect d’un fleuve débordant sous l’afflux des eaux inondant les basses rives….
Depuis sept ans aucune pluie digne de ce nom n’était tombée au Tibesti, aucune eau courante n’avait alimentée le moindre enneri. Un pareil phénomène diluvien, se produisant avec une intensité inconnue de la jeunesse indigène après cette longue période de sécheresse, constituait un événement sensationnel pour les populations du Tou… » p 195
Parmi les reconnaissances, la plus lointaine est celle allant de Zoumri à Yebbi Bou. Parti le 11 août elle atteignait, sous une pluie torrentielle, Yebbi Souma le 15 août au soir puis, bloquée par des torrents dévalant des montagnes, elle ne reprenait sa marche sur Yebbi Bou que le 19 où elle arrivait le soir. Faute de soumission le village est détruit le 23 et, sur le retour Yebbi Souma est détruit le 24. La reconnaissance est de retour à Bardaï le 28 août.
Un second évènement imprévu est l’arrivée à Bardaï le 28 août d’un courrier rapide retour de Faya qui apporte une nouvelle laconique, celle de la mobilisation générale. Le 6 septembre parvenait à Bardaï un courrier rapide du Territoire apportant, en même temps que la notification de la mobilisation générale, le résumé des incidents de frontière résultant de l’état de guerre et un télégramme du 13 août donnant ordre d’évacuer Bardaï dans le plus bref délai possible, de limiter l’action à Zouar, de rallier Bilma avec tous les effectifs en excédent avant un repli définitif sur Nguigmi… Dans l’état où notamment se trouvaient tous les animaux cette évacuation était sinon impossible du moins à retarder.
Le 21 septembre arrivait, par un télégramme du 25 août, l’ordre de maintenir l’occupation tibestienne sur les bases précédemment fixées. Le lieutenant-colonel Löfler propose pour Bardaï une garnison à pied de quatre-vingts à cent tirailleurs, y compris les sections d’artillerie et de mitrailleuses. Une troupe à pied est plus efficace dans la montagne et libère le commandement des obligations multiples de l’entretien d’une unité méhariste.
Le 1er octobre, le chef de bataillon quittait définitivement Bardaï, le capitaine Figaret prenant le commandement de la circonscription provisoire de Bardaï.
Le 8 octobre à Zouar, le chef de bataillon recevait la soumission du vieux chef téda de Yoo, Zettini, qui reprenait ainsi le commandement de toute la face ouest du massif et des enneris y débouchant et s’engageait à user de toute son influence et de son prestige de vieux guerrier sur l’ensemble du massif.
Parti de Zouar le 14 octobre, il atteint Bilma le 1er novembre, y trouvant les ordres du commandant du Territoire concernant l’organisation provisoire d’un cercle Kaouar-Tibesti. Parti le 6 décembre de Bilma, Il arrive à Agades le 21 et est de retour à Zinder le 6 janvier 1915.
En fin de séjour il gagne la côte et le 5 mai 1915, promu lieutenant-colonel, il est au bataillon sénégalais n°3 puis le 4 septembre il passe au dépôt du 21ème régiment d’infanterie coloniale. Enfin, le 7 octobre 1915, il est affecté au 5ème régiment d’infanterie coloniale dont il prend le commandement et, lieutenant-colonel, il est promu le 9 mai 1916 officier de la légion d’honneur.
C’est à la tête de ses hommes que le 4 septembre 1916 il est tué à l’ennemi à Barleux sur le front de la Somme. Le 20 septembre il est cité à l’ordre de l’armée : « Au combat du 4 septembre 1916, se tenant dans la parallèle de départ sous un feu violent d’artillerie et d’infanterie, n’a pas hésité à se porter en avant pour soutenir son premier bataillon d’attaque et repousser une forte contre-attaque dirigée par l’ennemi sur le flanc. Est tombé mortellement frappé par une balle en donnant à son régiment le magnifique exemple de son brillant courage et de son bel esprit de décision. Beaux antécédents militaires aux colonies ».
Il avait quarante-sept ans.
Son décès suit celui de Victor Emmanuel Largeau, blessé le 27 mars 1916 devant Verdun, décédé le lendemain. Paul Venel commande un régiment à Verdun du 15 mars au 5 avril et à Barleux du 10 juillet au 5 novembre 1916. Il décèdera en 1920 de l'infection des graves gerçures subies dans les tranchées.
Alain Beauvilain
Löfler Charles, 1901. Mission Gendron au Congo français. Exploration du lieutenant Löfler (23 août – 18 octobre 1899). Note sur la région comprise entre le N’Gounié et l’Alima. La Géographie, 1901, pages 193 - 196.
Reconnaissance et organisation du Bas Chari. La Géographie, 1902, pages 155 - 164 (Löfler cité p 162).
Löfler Charles, 1902. De la Sangha au Chari et à la Bénoué. Les reconnaissances du capitaine Löfler. Bulletin du comité de l’Afrique française, n°6, août 1902, p. 121 - 128 avec carte au 1/4 000 000 page 572.
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Löfler Charles, 1907. La haute-Sanga, le Chari et le Cameroun. Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1907, pages 224 – 240.
Notre action au Tibesti. L’Afrique française. Bulletin du comité de l’Afrique française et du comité du Maroc, n°3, mars 1914, pages 106 - 107.
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Lenfant Eugène, 1905. La grande route du Tchad : mission de la Société de géographie. Préface par Le Myre de Vilers ; introduction de Maurice Albert. Hachette, Paris, 287 pages (avec nombreuses illustrations d’après des photographies et une carte hors texte en noir et en couleur).
Lenfant Eugène, 1904. La grande route du Tchad : mission de la Société de géographie. Le Tour du monde, Journal des voyages et des voyageurs, Tome X, Librairie Hachette, Paris, pages 493 - 588, 119 illustrations.
Baron Hulot. De l’Atlantique au lac Tchad – Mission du capitaine Lenfant. Revue des deux Mondes, 1904, tome 21.