L’article intitulé « L’adoption du numérique par les enseignants du supérieur non-universitaire », écrit par Alexis Creten, Amauri Simon et Amélie Cocinas Garcia, s’intéresse à la manière dont les enseignants des hautes écoles francophones de Belgique intègrent le numérique dans leurs pratiques pédagogiques, notamment après la crise sanitaire. L’objectif principal de cette recherche est de comprendre quels facteurs influencent l’adoption durable des technologies numériques dans l’enseignement supérieur non-universitaire et comment ces pratiques se transforment selon les contextes institutionnels, collectifs et individuels.
Les auteurs s’appuient sur une étude qualitative menée auprès de 39 participants issus de 14 hautes écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont 35 enseignants et 4 technopédagogues. Les entretiens semi-directifs ont permis d’identifier les principaux leviers et freins à l’usage du numérique. L’analyse des données a mis en évidence plusieurs niveaux d’influence : les politiques publiques, les dynamiques institutionnelles, les interactions communautaires entre pairs, et les dimensions personnelles des enseignants.
Au niveau institutionnel et politique, le dispositif Recovery and Resilience Facility (RRF) a joué un rôle majeur en permettant le financement massif d’équipements et la création de postes de technopédagogues. Cette impulsion a facilité l’introduction du numérique dans les établissements. Toutefois, les auteurs soulignent que cette dynamique reste fragile, car elle repose sur des financements temporaires et sur une absence de stratégie durable de formation et d’accompagnement des enseignants.
Sur le plan collectif, l’étude met en lumière l’importance du travail collaboratif et de l’émulation entre pairs dans la diffusion des pratiques numériques. Certains enseignants, qualifiés de « pionniers », jouent un rôle moteur en expérimentant de nouvelles approches et en inspirant leurs collègues. Cependant, ces initiatives locales ne suffisent pas toujours à transformer durablement les pratiques à l’échelle institutionnelle.
Du point de vue individuel, l’adoption du numérique dépend fortement du niveau de compétence technopédagogique, de la motivation personnelle, mais aussi du rapport au changement. Si certains enseignants perçoivent le numérique comme une opportunité pour diversifier leurs pratiques et renforcer la participation étudiante, d’autres le considèrent comme une contrainte supplémentaire, liée à la charge de travail ou à la complexité technique des outils.
Les auteurs observent que, dans de nombreux cas, les technologies numériques restent annexées aux pratiques existantes, sans pour autant provoquer une transformation profonde des approches pédagogiques. L’adoption du numérique demeure souvent instrumentale plutôt qu’innovante. Ce constat amène les chercheurs à s’interroger sur les conditions nécessaires pour favoriser une intégration durable et transformative du numérique dans l’enseignement supérieur non-universitaire.
En conclusion, l’article souligne que la réussite de l’intégration du numérique dépend d’une approche systémique articulant les dimensions politiques, institutionnelles, collectives et individuelles. Les auteurs plaident pour une stratégie globale qui inclut la formation continue des enseignants, le soutien technopédagogique permanent, la réduction des inégalités numériques, et une réflexion sur les finalités pédagogiques de l’usage du numérique. Ce travail apporte ainsi une contribution essentielle à la compréhension des processus d’adoption du numérique dans un secteur encore peu étudié, en mettant en évidence les tensions entre innovation, contraintes institutionnelles et réalités du terrain.