MARTINI-VILLA
Les moines de Luxeuil partent au loin. L’abbé Gibert, avec plusieurs de ses compagnons, tant religieux que domestiques, s’en va chercher refuge vers la forêt vosgienne. Poursuivis par les païens, ils sont rattrapés, refusent de renoncer à Jésus-Christ et sont percés de flèches en un lieu appelé Martini-Villa. Ils sont ensevelis à l’endroit même de leur martyre et, si l’on en croit Richer, dans l’église dudit lieu.
Une controverse s’est développée sur la traduction exacte de Martini-Villa. On lit dans la vie de saint Vendelbert que l’abbé Gibard fut percé de flèches dans un lieu nommé Martin-Celle. Cependant, Richer, dans sa chronique rédigée en latin, parle bien explicitement de Martinivilla. Dom Mabillon pense qu’il faut peut-être lire Martis-Villa, c’est-à-dire Marville, localité alors située dans le duché de Luxembourg et aujourd’hui dans le nord du département de la Meuse, entre Montmédy et Longuyon. Mais Dom Grappin, en accord avec les autres commentateurs, estime qu’il s’agit bien de Martinvelle. Il s’appuie en cela sur la tradition constante du pays, qui ne permet guère d’en douter.
Un édifice disparu
L’église de Martinvelle, où furent inhumés saint Gibert et ses compagnons, est donc très ancienne. La tradition veut qu’elle ait été construite sous Charlemagne (vers l’an 800), voire sous Clovis (vers l’an 500).
Assurément, il ne s’agit pas de l’édifice actuel, dont les parties les plus anciennes — avant-chœur et portail — ne remontent pas au-delà du XIIᵉ siècle. Il s’agit d’un sanctuaire extrêmement primitif, de facture préromane, qui fut démoli vers le milieu du Moyen Âge pour faire place à l’église actuelle, et dont aucun vestige ne subsiste aujourd’hui.
Peu de temps après le martyre de saint Gibert et de ses compagnons, on commence à leur rendre un culte à Martinvelle et dans tout le diocèse de Besançon. On lit leurs noms dans le calendrier de Luxeuil et l’on fixe leur fête au 14 février.
Certains auteurs, comme l’abbé Richard, ont même prétendu que le nom de Martinvelle serait une altération de Martyrvelle (Martyrum-villa), qui signifierait « le village des martyrs ». À coup sûr, c’est pousser un peu loin le panégyrique. L’origine toute latine et laïque du mot Martini-villa, « le domaine de Martinus », est plus conforme à l’étymologie et s’accorde mieux avec la haute antiquité du lieu.
Quoi qu’il en soit, c’est probablement en souvenir de saint Gibert que, vers le milieu du XIIIᵉ siècle, un seigneur de la première maison de Passavant — sans doute l’illustre Vichard — fonde à Martinvelle même un prieuré bénédictin. Comme l’église du village, ce couvent est à la collation de l’abbaye Saint-Vincent de Besançon. Ses bâtiments sont édifiés en contrebas de l’église, de l’autre côté du chemin qui mène à Passavant. Ils seront ruinés par les Suédois pendant la guerre de Trente Ans, et l’on en verra encore quelques vestiges à la fin du XIXᵉ siècle. Ils disparaîtront définitivement vers 1870, lors de la construction de l’école de filles.
Une toile derrière le maître-autel
À la fin du XVIIᵉ siècle, une toile peinte assez originale est placée comme retable derrière le maître-autel de l’église. Datée de 1687 et signée Aillet, elle représente la scène du martyre. Tombé à genoux, percé de plusieurs flèches, saint Gibert lève encore la main droite dans un dernier geste de supplication.
Debout à son côté, un guerrier barbare, ceint d’une cuirasse, brandit son glaive à deux mains et s’apprête à lui porter le coup de grâce. Le regard du saint s’élève vers le ciel, où apparaissent deux anges lui apportant les palmes de la couronne du martyre. Derrière ce groupe principal, d’autres meurtres sont perpétrés. Un cavalier porte-étendard parcourt la campagne. L’horizon est barré par une ligne de collines sur laquelle se détachent des remparts et une tour carrée surmontée d’une balustrade, figurant probablement l’ancienne maison forte de Martinvelle (photo en fin de récit).
Au début du XIXᵉ siècle, deux médaillons ovales, scellés dans le mur de part et d’autre de l’avant-chœur par les soins d’une municipalité fidèle, conserveront le souvenir de saint Gibert. Les inscriptions qu’ils portent, l’une en latin, l’autre en français, sont ainsi libellées :
(texte latin conservé tel quel, uniquement corrigé typographiquement)
Voici la traduction : Saint Gibert et ses compagnons martyrs.
Gibert, homme distingué par sa naissance et par sa doctrine, vingt-septième abbé de Luxeuil, vivait au commencement du Xᵉ siècle ; il mourut percé de flèches par les barbares pour la foi de Jésus-Christ, près de Martinvelle, et fut enterré avec ses compagnons dans l’église du même lieu.
Extrait des Annales des RR. PP. Bénédictins de Luxeuil et de Besançon.
Ce monument est transmis à la postérité par les soins de MM. J.-B. Somny, curé, et L. Porcelet, maire.
Gravé par Michel père.
Le graveur Michel père vivait à Martinvelle au début du XIXᵉ siècle. Jean-Baptiste Somny fut curé de la paroisse de 1812 à 1818 ; Louis Porcelet fut maire de 1815 à 1817. C’est donc aux alentours de 1816, c’est-à-dire aux premiers jours de la Restauration, qu’il convient de dater la mise en place de ces deux médaillons (photo en fin de récit).