Distinction des librairies et avantages économiques des rencontres sur le temps long
Dans le contexte de forte concurrence qui existe aujourd’hui dans le monde de la vente de livres, entre les librairies indépendantes, celles qui sont issues de grands groupes, les grandes surfaces et Internet, les libraires doivent proposer une offre qui les distinguent des autres plateformes d’achat. Elle passe bien sûr par des conseils personnalisés et par une relation privilégiée avec les clients, mais elle prend aussi la forme de rencontres organisées dans les librairies, avec des auteurs ou des travailleurs du livre. Les formats de ces interventions sont très souples et varient à la discrétion des libraires (lectures, performances, discussion, débat, choix du contenu et de la durée de l'échange, sélection des personnes invitées, place des auditeurs et spectateurs dans le dispositif). C'est principalement ce qui distingue les librairies indépendantes des autres entreprises qui vendent des livres. Les libraires que nous avons rencontrés donnent fréquemment des avantages — comme des réductions — aux personnes présentes lors d’une rencontre : c'est pour eux l'occasion de leur faire passer un bon moment, sans se focaliser uniquement sur les objectifs économiques.
La diversité des formes des rencontres
Juliet Roméo - La Madeleine
Une utilisation de la cagnotte solidaire à l'occasion d'une rencontre
Juliet Roméo - La Madeleine
Ces événements permettent à la fois de récompenser la clientèle fidèle de la librairie et d'en donner une image positive à ceux qui viendraient pour la première fois. En effet, les rencontres sont une bonne occasion de faire découvrir la librairie à un public plus large, en profitant de la notoriété de l’invité et de la publicité que fait l'évènement à l'établissement. C’est d’ailleurs bien souvent ce qui permet au gérant de rentrer dans ses frais sur le temps long, les rencontres n'étant en revanche jamais envisagées comme un moyen de faire un bénéfice immédiat important. Selon Morgane Le Bris, ce type de manifestations distingue sa librairie des autres, la multiplicité des rencontres créant au fil du temps une image particulière, voire une sorte de ligne éditoriale, qui, à terme, peut produire des retombées commerciales.
Les rencontres naissent le plus souvent de la volonté du libraire d’approfondir un ouvrage ou des idées, de proposer une expérience différente à sa clientèle et de sortir de la routine du quotidien commercial.
L'objectif des rencontres
Fabien Charreton - Terre des Livres
Un équilibre à trouver entre plaisir de l’évènement et travail demandé en amont et en aval
Bien que l'organisation de rencontres présente des avantages économiques sur le long terme, que celles-ci correspondent aux aspirations des libraires, qui les organisent autour de thèmes, de parutions et d’idées qui les intéressent, elles représentent une lourde charge de travail. Les rencontres ne sont pas des évènements anodins qui peuvent être organisés de façon fréquente ou spontanée : avant, pendant et après l'événement, le libraire doit faire face à des contraintes logistiques et organisationnelles lourdes. Il doit endosser le rôle de médiateur et se préparer à faire face à des événements imprévus, des interventions inopportunes du public par exemple. Pour les enquêtés, les rencontres sont donc ambivalentes : entre plaisir et surcharge de travail.
La dualité des rencontres
Laurent Slusarek - Terre des Livres
La rencontre doit découler d'une volonté sincère pour être menée à bien
Morgane Le Bris - Librairie Adrienne
Les rencontres, du point de vue des auteurs
Si la rencontre est souvent bénéfique aux librairies qui accueillent les écrivains, l'inverse n'est pas toujours vrai, puisque les auteurs sont rarement rémunérés pour leur participation. Pour ces derniers, les enjeux sont surtout d'ordre symbolique et publicitaire. Selon les enquêtés, les auteurs trouvent néanmoins dans les rencontres un moyen de soutenir la chaîne du livre, à laquelle ils sont conscients de devoir leur diffusion voire leur reconnaissance.
Le fait de participer à ces manifestations permet en outre à l'écrivain de faire découvrir son œuvre dans un contexte de production éditoriale pléthorique, bien qu'il ne vende, lors de la rencontre elle-même, que quelques exemplaires de ses ouvrages. Ces deux raisons (diffusion de l'œuvre et vente des livres) sont souvent invoquées pour justifier l'absence de rémunération des auteurs malgré le temps qu'ils y accordent. En effet, selon l'« Enquête sur les activités et revenus des auteurs affiliés à l’Agessa » du CNL, dont le rapport final a été publié en 2016, les rencontres, avec ou sans lecture, ne sont rémunérées en librairie que dans 9,2% des cas, et les auteurs ne sont défrayés que la moitié du temps [1]. Par ailleurs, le public des rencontres est le plus souvent déjà familier des ouvrages de la personne accueillie : elles servent donc principalement aux auteurs à rencontrer et à échanger avec leur public, à mesurer l'impact que son travail a sur lui. Un auteur ne touche qu'une très petite part de la somme d'un livre vendu (environ 40 centimes sur un folio [2]) ce qui pondère grandement l'impact économique de ces événements au regard du temps qui leur est consacré.
La rétribution des auteurs est encore actuellement au cœur de débats politiques. L'ancien député des Bouches-du-Rhône Pierre Dharréville (PCF) a par exemple soumis en 2022 une proposition de loi « visant à l’instauration d’un revenu de remplacement pour les artistes-auteurs temporairement privés de ressources ». Celle-ci, mise au point par des personnalités politiques transpartisanes et des institutions du milieu littéraires, n'est jamais arrivée à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. De ce fait, la sénatrice de la Gironde Monique de Marco (EELV) a formulé une nouvelle proposition de loi sur la base de la précédente, en octobre 2024, qui cherche à permettre aux artistes-auteurs (soit une trentaine de professions allant de l'écrivain et du traducteur littéraire, au réalisateur et au scénariste de films en passant par le photographe ou le chorégraphe) qui n'ont pas accès au statut d'intermittent du spectacle, de toucher une allocation, proportionnelle à un nombre d'heures précédemment travaillées, mais qui ne pourrait être inférieure à 85% du SMIC, entre deux commandes. Dans le cas des activités annexes comme les rencontres, les instances représentant les écrivains — la Sécurité sociale des artistes auteurs, issue de la fusion, en 2019, de l'Agessa et de la Maison Des Artistes ; la Société des Gens de Lettres, reconnue d'utilité publique, ou encore le Syndicat National des Auteurs et Compositeurs — cherchent à instaurer une rémunération systématique. Certains professionnels consentent néanmoins volontiers à cet état de fait pour participer à la vie du livre et à son dynamisme en France. Les libraires affirment quant à eux que l'indemnisation systématique réduirait grandement la fréquence de ce type d'évènements, faute de moyens dans un secteur globalement à la peine. La forme des rencontres est aussi un point de tensions. Certaines, jugées superficielles, comme les séances de signatures, sont souvent mal vécues par les auteurs, car considérées comme trop impersonnelles et commerciales, contrairement aux lectures accompagnées de débats, plus riches, mais qui leur demandent des compétences particulières.
[1] « Enquête sur les activités et revenus des auteurs affiliés à l’Agessa ». Centre national du livre, https://centrenationaldulivre.fr/donnees-cles/enquete-sur-les-activites-et-revenus-des-auteurs-affilies-a-l-agessa Consulté le 1 juillet 2025.
[2] D'après une auteure restée anonyme dans Gisèle Sapiro, Cécile Rabot (dir.), Profession ? Écrivain, Paris, CNRS, coll. « Culture et Société », 2016