Les grottes du Chaffaud ont été explorées pour la première fois par André Brouillet, notaire à Charroux, vers 1834, alors que Boucher de Perthes, « père de la Préhistoire » commençait tout juste ses observations dans la Somme, et que l’ancienneté de l’Homme était loin d’être reconnue.
En 1864 et 1865, son fils, Pierre Amédée Brouillet, qui avait participé aux recherches de son père, publie un important ouvrage « Époques antédiluviennes et celtiques du Poitou », où il décrit les objets trouvés principalement dans la grotte du Puits. Malheureusement, il est abusé par des faux produits par son collaborateur et des fouilles sont entreprises en 1864 par Henri Gaillard de la Dionnerie, alors procureur à Civray. Les techniques de fouilles n’étant pas alors celles d’aujourd’hui, il vide pratiquement la grotte, en recueillant une énorme quantité d’objets : silex taillés et os travaillés (sagaies, gravures). Ses fonctions l’ayant éloigné de Civray, il n’a pas eu le temps de publier ses découvertes, mais il a néanmoins écrit une lettre à Édouard Lartet, créateur de la chaire de Préhistoire à Toulouse, où il fait part de ses principales observations.
Il a découvert, entre autres, un collier de dents de cerf, actuellement visible au musée Sainte-Croix à Poitiers, et une plaquette calcaire portant deux frises de chevaux, malheureusement perdue.
Après le départ de Gaillard de la Dionnerie, à la fin de l’année 1866, A. Le Touze de Longuemar, géographe et géologue, président de la Société des Antiquaires de l’Ouest, reprend brièvement les fouilles, principalement dans les déblais de son prédécesseur, mais dresse une première coupe géologique des dépôts à l’intérieur de la grotte.
Depuis 1867, les grottes du Chaffaud n’ont alors plus fait l’objet de publications, livrées aux fouilles clandestines, faisant disparaître le peu qu’il restait à découvrir.
En 1919, Gustave Chauvet, éminent préhistorien charentais, a donné une synthèse des travaux antérieurs sur les grottes du Chaffaud dans une publication de la Société des Antiquaires de l’Ouest. Il publie et commente la lettre inédite de Gaillard de la Dionnerie à Lartet de 1866.
C’est en 1927 que des Américains de l’École Américaine d’Études Préhistoriques, sous la direction de J. T. Russell, sont venus prospecter en France et en particulier dans notre région. Ils ont fait quelques fouilles dans les grottes « de la Fontaine » et « Intermédiaire », sans grands résultats, et les sondages qu’ils ont entrepris devant la grotte du Puits ont été quasiment stériles. Sept objets (burin, grattoir, éclats, os travaillé) provenant de ces fouilles sont dans les réserves de la Smithsonian Institution à Washington !
L’année d’après, en 1928, un jeune professeur de philosophie au lycée de Civray, Marcel Coquillaud, revient pendant les vacances scolaire dans la grotte intermédiaire et fouille près de la petite tranchée ouverte par Russell. Il en dresse une stratigraphie sommaire, et découvre des foyers protégés par des pierres, ainsi que des outils en silex, et, surtout une remarquable gravure d’une tête de bouquetin, actuellement au Musée de Poitiers.
Il s’ensuivit une longue période où le site fut abandonné et repris comme lieu de promenade où tout un chacun pouvait ramasser silex et os dans les déblais des fouilles précédentes. D’autres creusaient également dans les rares endroits non fouillés, détruisant ainsi ce qui pouvait rester des couches en place.
Il a fallut attendre 1985 pour que des fouilles scientifiques soient menées dans une des rares parties intactes, au bord d’une paroi de la grotte du Puits. Jean Airvault, l’auteur de ces recherches en a publié les principaux résultats en 2002. La stratigraphie qu’il a établie précise celle qui avait été dressée par Brouillet puis par de Longuemar.
A la suite de la tempête de 1999, la Municipalité de Savigné a pu acquérir en 2000 l’ensemble des parcelles du site, et a réalisé le circuit de visite actuel.
Jean-Michel Leuvrey, archéologue, a largement contribué à cet aménagement, et a découvert, dans les déblais de la grotte du Puits, un bloc du plancher stalagmitique gravé, aujourd’hui au Musée Sainte Croix de Poitiers.
Les acteurs
André (1788-1864) et Pierre-Amédée Brouillet (1826-1901)
André Brouillet, notaire à Charroux, était, à son décès, membre de la société d’agriculture, sciences et arts de Poitiers et de la société géologique de France.
Pierre Amédée Brouillet, le fils du notaire, était artiste peintre et sculpteur. En 1861, il est nommé directeur-adjoint de l’école impériale d’architecture, de sculpture et de dessin de Poitiers, dont il devient directeur en 1879. Il est l’auteur, entre autres, de décorations de l’église de Civray, dont il a sculpté le nouveau tympan du portail.
Abusé par son collaborateur, A. Meillet, auteur de fausses gravures sur os publiées dans les« Époques antédiluviennes et celtiques du Poitou », sa bonne foi est néanmoins reconnue car il a occupé le poste de conservateur du musée de Poitiers en 1879.
Son fils, André Brouillet, est un peintre reconnu, célèbre pour sa toile « Une leçon clinique à la Salpêtrière ».
Gustave Chauvet (1840-1933)
De formation scientifique, il commence cependant sa carrière professionnelle comme clerc de notaire. Vers 1870, il prospecte la région de Pons, en Charente-Maritime, puis, notaire à Edon et ensuite à Ruffec, il publie ses fouilles des grottes du Menieux, de la Quina, et des tumulus de la Boixe. Il fouille également, en 1884, le tumulus du Gros-Guignon, tout près des grottes du Chaffaud, qui contenait une tombe à char du premier âge du fer.
Membre et parfois président de sociétés savantes (Société des Antiquaires de l’Ouest, Société Archéologique et Historique de la Charente, et autres), il s’intéressait aussi à l’agronomie, et fit d’importantes publications sur le phylloxéra.
Observateur scrupuleux, ses publications sont remarquables de modernité pour cette époque.
Les Américains dans le Civraisien.
En 1927, vraisemblablement invité par les « Amis du Pays Civraisien », et encouragé par Gustave Chauvet, un membre de l’École Américaine de Recherches Préhistoriques, James T. Russel, passe l’été à fouiller les grottes et les tumulus de la région et laisse un rapport détaillé de ses travaux.
Après des prospections à Chambe, près de Voulême, où il récolte des outils préhistoriques du Paléolithique ancien et moyen, il fouille les grottes du Chaffaud.
Du 13 au 26 mai 1927, ses travaux portent sur la grottes de la Fontaine et la grotte Intermédiaire, où il ne trouve que quelques os, des éclats et quelques outils taillés (il représente dans son rapport un burin type « bec-de-perroquet », caractéristique du Magdalénien supérieur, trouvé dans la grotte de la Fontaine). Parmi la faune, il reconnaît, dans la grotte de la Fontaine, du renne, du cheval et du bison. Dans la grotte Intermédiaire, il ne mentionne que du cheval.
Les 11 et 12 juin, à la demande des Amis du Pays Civraisien, alors propriétaires de la grotte du Puits, il entreprend des sondages qui montrent que l’intérieur et l’extérieur de la grotte avaient été entièrement fouillés, sauf dans une petite partie de la galerie de gauche, mais ce niveau intact était stérile.
Le 22 juin, des sondages dans la grotte du Pin furent également négatifs.
Dans cette même période, en mai et juin, il a exploré et sondé les grottes de la Martinière, du Bois-de-Gorce et de la Roche, à Charroux. Si la première ne lui a livré que quelques os, la seconde était stérile, mais la troisième contenait des ossements dont il attribue les fractures comme étant dues à l’activité humaine paléolithique.
Les travaux de Russell ont surtout porté sur le tumulus de la Pierre-Pèze, commune de Limalonges, à proximité du célèbre dolmen du même nom. Il y fouilla du 24 juin au 12 juillet, puis du 18 au 20 juillet. Quelqu’un des objets provenant de ces fouilles sont visibles au musée de Civray. Une partie des trouvailles de Russell est déposée à la Smithsonian Institution de Washington DC.
Enfin, il a mis en évidence un four d’époque indéterminée à proximité du tumulus du Gros-Guignon.
Marcel Coquillaud (1898-1939)
Jeune professeur de philosophie au lycée de Civray, Marcel Coquillaud publie en 1926 son « Répertoire archéologique de l’arrondissement de Civray » (édition des Amis du Pays Civraisien), où il décrit tous les sites archéologiques connus à l’époque, commune par commune.
En 1928, un an après les fouilles de Russell, il passe un partie des vacances scolaires à fouiller la grotte Intermédiaire, où il découvre, près de la tranchée des Américains, des restes de foyers aménagés, une structure en pierre, et surtout, mais parmi d’autres, un magnifique os gravé représentant une tête de bouquetin.
Élu en 1936 député de Loudun, il y décède le 1er avril 1939.
Jean Aivaux
Les premiers fouilleurs au 19e siècle ont distingué 5 couches géologiques dans la grotte du Puits, reposant sur le fond calcaire, de bas en haut :
– Une couche argileuse rouge, sans trace d’occupation humaine, sauf au sommet.
– Un plancher stalagmitique.
– Une couche plus ou moins cendreuse, contenant des blocs d’effondrement, constituant la principale couche archéologique, et dans laquelle se trouvaient la plupart des objets récoltés.
– Un deuxième plancher stalagmitique.
– Une couche terreuse, où l’on rencontrait des objets de différentes époques, plus ou moins mélangés.
Les fouilles menées par Airvaux, en 1985-1986, menées sur un lambeau encore en place à l’entrée d’une galerie latérale, confirment en les affinant les premières observations.
– La couche rouge, stérile, est surmontée d’une couche archéologique (C. VII d’Aivaux) légèrement bréchifiée immédiatement sous le plancher stalagmitique inférieur, et datée au C14 d’environ 13 200 avant J.C.
– Au dessus du plancher inférieur, 3 niveaux d’occupation humaine (C. V, C. III, C. I) séparés par des blocs d’effondrement.
– Le plancher stalagmitique supérieur, qui, dans la zone fouillée par Airvaux, atteint le plafond de la grotte.
Les occupations humaines.
Il faut remarquer que les anciens fouilleurs n’avaient que très rarement indiqué la provenance stratigraphique des objets qu’ils décrivaient. Les fouilles de Jean Airvaux ont cependant permis de reconstituer, par rapprochements et comparaisons, cette séquence.
Les premiers occupants de la grotte, vers 13 200 avant J. C., ont donc laissé leurs traces dans la couche C. VII, sur un sol constitué d’argile rouge. L’industrie qui leur est associée est attribuée au Magdalénien moyen dit « Magdalénien à navettes ». Il s’agit d’un type d’outil en bois de renne, fendu à l’une ou au deux extrémités. Gaillard de la Dionnerie en avait trouvé et dessiné. La couche C. V n’a pas livré d’éléments permettant une attribution très précise, mais J. Airvaux pense qu’il s’agit de Magdalénien moyen à supérieur.
La couche C. III était très riche, et attribuable à un Magdalénien final, semblable à celui du Bois-Ragot, à Gouex dans la Vienne, daté d’environ 9 100 avant J. C..
Enfin, la couche C. I. a été considérée dans un premier temps comme appartenant à l’Azilien, mais attribuée finalement au Magdalénien final.