Les enfants d'Eriù
Les enfants d'Eriù
I
L’Irlandais avait dépassé la côte -640. Au bout de la corde, sa lampe se balançait comme une luciole en folie, explorant les flancs du gouffre.
Penché au-dessus de la mince balustrade du point -484, Jacques Lemaire observait son avancement. Le treuil chuintait doucement, laissant couler le filin dans la pénombre de l’abîme.
Un léger choc sur la plate-forme lui apprit qu’Adriana venait de poser le pied derrière lui.
— C’est étroit, dit-elle en décrochant son mousqueton du câble de descente pour le fixer aussitôt sur celui de sécurité que Greg avait pitonné contre la paroi.
— On ferra juste une étape ici, poursuivit-elle, on ne peut rien stocker.
Jacques approuva d’un hochement de tête. Il regardait avec attention la petite lumière, en bas, qui s’agitait comme un feu follet, ainsi que les mouvements du treuil qui déroulait inlassablement des mètres de corde vers cette obscurité apparemment sans fond.
Une semaine auparavant, la sonde s’était arrêtée à -1200 mètres. Ils avaient entamé leur exploration depuis plus de cinq heures. Cinq heures d’une descente hasardeuse, cherchant désespérément des points d’appui ou des corniches telle celle sur laquelle ils étaient perchés. Mais les parois étaient lisses, comme vitrifiées par le passage d’une mèche géante qui aurait percé la terre.
Soudain, le treuil stoppa. La lumière en bas s’était immobilisée. L’Irlandais avait arrêté le mécanisme depuis sa télécommande et Jacques scrutait le fond, plus par réflexe que pour vraiment voir quelque chose.
— J’ai une plate-forme, annonça enfin Greg dans la radio, nous allons pouvoir faire un palier ici. Jacques soupira, le temps que les autres les rejoignent, ils allaient pouvoir souffler.
— Je t’envoie Adriana et un peu de ravitaillement, répondit-il, tu dois commencer à fatiguer, non ?
— Ha ! oui ! frissonna Greg dans le haut-parleur du talkie-walkie. Une belle paire de fesses et une pinte de bière : voilà de quoi redonner du cœur à l’ouvrage à un homme honnête.
Jacques sourit, ce soudard d’Irlandais était décidément incorrigible. Depuis plus de vingt ans qu’ils travaillaient ensemble, le géant roux, grand consommateur de jus de houblon et coureur de jupons, n’avait jamais laissé passer une occasion de faire une plaisanterie grivoise.
— La paire de fesses descend, annonça la jeune femme, apparemment pas choquée tout en se penchant sur le vide comme si elle voulait voir son interlocuteur.
— Mais elle a aussi une paire de mains, qui pourraient bien mettre du rouge sous tes taches de rousseur, si tu y touches. Quant à la pinte, tu devras te contenter d’eau plate.
— Arrive toujours rabat-joie, je me sens seul ici ! Répondit la voix électrique suivie par l’écho du fond du gouffre, se répercutant à l’infini sur les parois lisses.
Le filin était remonté, et Adriana s’accrochait à son tour. Son sac à dos contenait de quoi assouvir l’appétit gargantuesque du géant.
— Je t’ai laissé des biscuits et de l’eau, lança-t-elle à Jacques avant de disparaître dans les profondeurs.
Il lui jeta un merci plein de reconnaissance, toujours sans lâcher le treuil de l’œil. Jacques Lemaire était satisfait. Cette fois, il avait réuni une bonne équipe. Ils se trouvaient sur le site depuis plus de deux semaines, dans une région isolée du nord de la Chine, entre un désert aride et un secteur militaire ultra protégé, avec une horde de soldats suspicieux et un géologue-traducteur chinois qui fourrait son nez partout. Il avait fallu toute la diplomatie de Célia, sa secrétaire personnelle, et attachée de presse, ainsi que de l’ambassadeur des États unis, pour obtenir enfin des autorités locales, la permission de s’installer sur la zone et de descendre.
Le gouffre s’était ouvert, dans cette province reculée et sauvage, dans le courant de l’année 2012, suite à un violent séisme. À moins que l’onde de choc n’ait découlé de la création soudaine de cet incroyable puits. C’était un des mystères que Jacques s’était promis d’élucider.
Les Chinois avaient d’importantes installations militaires dans cette région et le tremblement de terre en avait détruit une bonne partie. Il avait fallu des photos satellites sur Google Earth, et la curiosité de quelques internautes, pour que l’anomalie soit enfin détectée. Ces images révélaient un orifice étonnamment circulaire, comme si un immense pieu s’était planté dans ce terrain volcanique, au nord de Jiuquan, à la lisière du désert de Gobi.
— Non ! avait réagi Greg, alors que Jacques se penchait sur les premiers clichés. Regarde la forme festonnée des bords du trou. On a plus l’impression que quelque chose est sorti de terre avec une violence inouïe.
— Mais il n’y a pas de roches de rejet autour.
— Je sais, on dirait l’explosion d’une poche de gaz, mais une nappe qui aurait affleuré le sol.
Le rapport fait par Jacques, les photos qu’il avait compilées avaient très vite intéressé l’institut géologique américain, et il avait été décidé de monter une expédition pour aller regarder ce phénomène de plus près.
La suite avait été plus compliquée. Deux longues années avaient été nécessaires à l’USCG pour convaincre le gouvernement chinois qu’une exploration du gouffre ne pouvait en aucun cas mettre en péril ses installations et ses secrets militaires, et que quelques scientifiques n’étaient pas non plus, une troupe d’espions occidentaux. Jacques, expert-géologue, avait démontré que de telles poches de gaz, si elles étaient répandues dans la région, pouvaient devenir de véritables dangers. Finalement, l’ambassade de Chine leur avait fait parvenir un accord, sous condition que l’expédition comprenne un expert national. Le principe accepté, il avait fallu à Jacques, une année de plus pour arriver à rassembler une équipe capable de répondre à toutes les questions que ce curieux phénomène pouvait poser.
Outre l’Irlandais, Célia et lui-même, Jacques avait recruté Adriana Véroff, spéléologue amateur, peut-être, mais éminente sismologue. Il lui avait confié la mission de déterminer la chronologie des événements. Elle possédait en plus, ce qui n’était pas négligeable, de sérieuses connaissances médicales. Le cinquième élément de cette troupe était Sergio Scabri. Un ténébreux Sicilien, étonnamment silencieux, pour un Italien. Mais c’était un gestionnaire efficace et, surtout, un mécanicien de génie. L’équipe, au total, comportait une douzaine de personnes, mais ces cinq là, seraient les seuls à participer à l’exploration. C’était l’incontournable spécialiste chinois, qui compléterait le groupe des spéléologues. Il s’appelait Chen Wei, et Jacques le soupçonnait d’être plus un agent de surveillance, qu’un scientifique. Célia, quant à elle, restait en surface. C’est elle qui s’occupait des formalités administratives et du ravitaillement.
Il avait été décidé, après de longues et fastidieuses discussions, que Chen suivrait Adriana, pour aider Sergio à faire descendre le matériel.
Adriana s’était enfin posée sur une légère excroissance de rocher, mais prolongée par une cavité suffisamment profonde pour accueillir un camp intermédiaire, et servir de base de départ pour le reste de l’exploration. Là aussi, les parois semblaient lisses, et comme fondues sous l’effet d’un énorme chalumeau.
— Tu as déjà vu ça, interrogea Greg, au moment où la jeune femme, balayait de sa lampe frontale le plafond de la grotte.
— C’est fou, dit-elle, on dirait que la lave a refroidi autour d’un élément qui a disparu.
— Et qui serait passé où ? Demanda Greg en levant les mains vers le haut du gouffre, et à quoi peuvent servir ces cavités ?
Ils étaient encore en train d’examiner les parois lisses et noires, lorsque Jacques vint les rejoindre. Le matériel arrivait déjà et Chen faisait descendre les premières caisses.
Le restant de la journée fut consacré à l’installation du camp, et Jacques décida qu’ils attendraient le matin pour continuer l’exploration. Finalement, le Chinois semblait avoir de solides notions de géologie, et il entama avec Jacques une longue discussion sur la nature de la roche, et sur les raisons supposées du phénomène.
Le lendemain, il fallut à Greg encore quatre bonnes heures pour arriver à ce que la sonde avait déterminé comme étant le fond du gouffre. Il avait trouvé deux nouveaux paliers, et l’équipe avait fait suivre une partie du matériel, laissant à chaque point, des treuils et des ancrages, capables de les remonter. Enfin, en milieu d’après-midi, ils se retrouvèrent tous rassemblés dans ce qui semblait être une immense grotte, qui s’engouffrait en pente douce vers l’est. À partir de là, le monde souterrain redevenait normal. Il y avait des rochers aux arêtes imprécises, des éboulements, des fissures.
Jacques regardait le gouffre au-dessus de lui, un parfait cylindre de pierre, au milieu duquel on pouvait voir le disque lumineux du ciel.
— Je suis désolé pour l’hypothèse de la poche de gaz, dit-il, mais c’est trop haut et trop régulier.
— Madré, s’exclama Sergio levant la tête à son tour, ça aurait fait sauter toute cette région. Ça ressemble plus à la rampe de lancement d’un missile, et la chaleur de la tuyère aurait pu donner cet effet de vitrification.
— Okay, fit Greg. Et elle est partie sur la gueule de qui, ta fusée ?
Tous se tournèrent vers Chen, qui regardait également en l’air, et mit un moment à réaliser qu’il était soudain, le centre d’intérêt de tous.
— Non ! Non !, protesta-t-il, levant les mains devant lui, si mon gouvernement avait procédé à des essais secrets ici, nous n’aurions jamais pu accéder à ce site.
— Bien vu, rugit Greg en lui assénant une grande claque dans le dos, alors on s’encorde et on continue à explorer. Ajustant son sac d’un revers d’épaule, il commença à avancer au milieu des pierres, suivant le halo lumineux de sa lampe.
La progression était plus facile. Ils marchaient maintenant dans une gigantesque cathédrale de roche, une faille immense dans le cœur de la terre qui se traçait doucement. Ils cheminèrent ainsi encore deux heures. Le boyau s’enfonçait vers l’est, serpentant entre des blocs de granit plus durs, offrant peu de difficultés, presque comme un sentier de campagne qui descend la pente paisible d’une colline. Ils arrivèrent enfin dans une sorte de rotonde, carrefour minéral d’où partaient plusieurs passages.
— On se pose là, dit Jacques, demain, il fera jour !
— Il ne fait jamais jour, sous terre, fit remarquer le chinois en laissant tomber son sac à ses pieds.
L’irlandais allait répliquer une de ses vacheries bien senties, quand Adriana lui saisit le bras, l’arrêtant dans son élan.
— Ce n’est peut-être pas une aurore, dit-elle, montrant une des galeries d’où sourdait une douce luminescence bleutée. Mais ça y ressemble.
— Phosphorescence, dit Sergio, venant se placer à côté d’elle.
— Pas sûr ! fit Jacques en s’approchant à son tour. Une fluorescence serait verdâtre, pas bleue.
— Madré ! s’exclama l’Italien, on dirait une flamme de gaz, c’est peut-être la cuisine du diable !
— Ça, proféra Greg en passant devant tout le monde, pour le savoir, il faut y aller !
Reprenant leurs sacs, tous le suivirent, avançant précautionneusement les uns derrière les autres. Au bout de quelques mètres, le sol de la grotte se fit moins accidenté, le boyau se rétrécissait pour devenir une sorte de tunnel presque régulier.
— Hey, le chinois, lança Greg en direction de Chen, qui fermait la marche, vous êtes sûr que l’on n’est pas dans une de vos installations militaires.
Chen ne répondit pas. Tout comme les autres, il regardait, stupéfait, ce tunnel visiblement creusé artificiellement, ainsi que cette lumière bleuté, qui grandissait au fur et à mesure de leur avancée.
Quelques mètres plus loin, ils débouchèrent dans une vaste pièce ronde, baignée dans cette ambiance azuréenne qui semblait surgir de nulle part. La roche était lisse, pareille à celle du gouffre par lequel ils étaient descendus, comme celle des quelques mètres de couloir qui les avait menés jusque-là. La salle était une immense demi-sphère, au centre de laquelle trônait une énorme table de pierre dont le sommet devait se trouver à trois mètres du sol. Ils se dispersèrent dans la pièce, rasant les murs, pour en apprécier le poli ou pour admirer la voûte qui se perdait dans un brouillard bleuté.
Adriana s’approcha d’un des pieds du plateau, qui était plus rugueux, et présentait des aspérités. Elle posa son sac à terre, et l’ouvrit pour en sortir un piolet et des pitons.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Jacques, qui était venu la rejoindre.
— C’est un dolmen, dit-elle, tapotant le pilier devant elle, une table sacrificielle. Je grimpe.
— Tu crois qu’il y a quelque chose dessus ?
— Si je ne monte pas, tu ne sauras pas !
Elle planta un premier crampon et commença à se hisser le long de la colonne de pierre. Il lui fallut un peu de temps pour franchir le surplomb du plateau, mais, enfin, elle arriva au sommet. Soulevant son corps à la force des bras, elle se mit debout, et poussa un cri, en se précipitant hors de la vue de ses compagnons.
— Quoi ? Hurla Greg alors qu’elle disparaissait.
— Il y a un homme ! Sa voix résonnait sous la voûte comme dans une cathédrale.
— Un squelette, demanda Jacques.
Il y eut un long moment de silence, tous avaient la tête levée, comme pour apercevoir au travers de la pierre ce que faisait la jeune femme.
— Non ! Répondit-elle au bout d’un temps qui leur parût des heures, il est vivant.