Dès mon plus jeune âge, soigner les autres était bien plus qu’un rêve : c’était une évidence. Avant même mes 5 ans, j'étais émue devant les jeux de médecin à la maternelle, tant l’émotion était forte. Je fermais les yeux et m’imaginais en train de m’opérer, visualisant mes organes, le flux du sang, les os et les muscles. Mon âme semblait déjà savoir que ma voie était là.
Pourtant, j’ai vécu un conflit intérieur profond tout au long de mon enfance. Je n’avais aucune passion pour récolter de bons résultats scolaires. Ma seule et unique passion, depuis toujours, était de vivre authentiquement avec moi-même et de réaliser mon rêve de manière sincère. À mes yeux, devenir médecin aurait dû passer par l’étape d’être une bonne élève, mais je me heurtais sans cesse aux incohérences que je percevais dans les comportements et les discours des adultes autour de moi. C’était déjà une trahison envers ce que je ressentais profondément.
Comment accorder ma confiance à des vérités qu’on me présentait comme absolues, alors que les actes des adultes contredisaient souvent leurs paroles ? Entre les leçons de morale et les compromis du quotidien, je me sentais tiraillée, déchirée entre ce qu’on attendait de moi et ce que mon cœur me soufflait.
Pour moi, grandir, c’était comme si je devais abandonner une partie de moi-même pour me fondre dans la masse — être acceptée, respectée, exister aux yeux des autres. Mais à quel prix ?
Entre 16 et 21 ans, j’ai traversé une perte totale d’équilibre et de sens. Quand j’ai quitté le Viêt Nam, j’étais dans un état à moitié morte, à moitié vivante. L’avenir n’était plus une question de projet, mais de simple survie.
Arriver dans un pays étranger, avec une culture et une langue inconnues, seule et dans une précarité financière extrême, a paradoxalement été salvateur. Réduire mes pensées au strict nécessaire pour survivre s’est révélé être une thérapie inattendue : l’urgence m’a appris à me recentrer sur l’essentiel. Quand la réflexion est réduite à sa plus simple expression et que l’objectif est clair — même s’il se limite à tenir debout —, cela peut devenir une force.
Apprendre une nouvelle langue, c’est aussi reconstruire sa pensée. En maîtrisant le français, je n’avais plus une seule façon d’appréhender le monde, mais au moins deux : celle de ma culture vietnamienne et celle de la France. Petit à petit, j’ai tracé ma propre voie, une troisième manière d’être qui m’a offert une liberté nouvelle. À travers les langues, j’ai aussi compris que dans ce monde façonné par les mots et les idées, il ne s’agit pas de chercher LA vérité universelle, mais plutôt de se frayer un chemin à travers l’immensité des illusions créées par nos représentations et celles des milliards d’autres êtres humains.
Cependant, comme pour beaucoup de personnes immigrées, cette période a eu un coût. Ces années de survie, d’adaptation constante et de recherche de respect dans un environnement où certains pouvoirs — économique, éducatif ou culturel — semblaient souvent valorisés au détriment d’autres façons d’être, ont laissé des traces. En 2014, à peine 32 ans, mon corps commençait à rentrer dans un épuisement silencieux mais destructrice. En 2018 il se retournait contre lui-même : une maladie auto-immune a été diagnostiquée.
Ce parcours avec la maladie a été une école de vie.
Premier apprentissage : comprendre que mon corps parlait un langage que la médecine ne traduisait pas. Les explications se limitaient aux mécanismes de la maladie, sans jamais aborder ce que mon corps essayait de me dire — ses causes profondes, ses signaux d’alerte, ou les conditions qui aggravaient mon état.
Deuxième apprentissage : comprendre que l’apparition d’une maladie est un processus, et non une fatalité soudaine. J’ai réalisé que j’avais, sans toujours en avoir conscience, contribué à créer les conditions qui ont permis son développement.
Troisième apprentissage : sentir au plus profond de moi que le pouvoir d’agir sur ma santé devait naître d’un changement intérieur.
Quatrième apprentissage : rencontrer la sagesse de mes ancêtres, non comme un héritage poussiéreux, mais comme une force vivante. Cette sagesse, que l’histoire avait enfouie ou déformée, est réapparue devant moi comme une offre à réinventer — non pour reproduire le passé, mais pour nourrir mon présent
Avec la méditation apprise auprès des enseignants du bouddhisme tibétain, j’ai appris à m’asseoir dans le silence pour observer le chaos en moi — non pas pour le combattre, mais pour comprendre son langage, ses rythmes, ses mécanismes.
Avec le Qi Gong, transmis par le Dr Liu Dong, j’ai transformé ce chaos en une matière première pour me reconstruire. Cette pratique a nourri en moi une force et une joie d’être enfin moi-même, sans masque ni compromis.
En intégrant le Dien Chan à mon quotidien, j’ai retrouvé une autonomie précieuse : je ne me sens plus seule face à mes défis de santé. Et pour la première fois, je me sens fière d’être vietnamienne : cette approche de soin, à la fois pratique, ingénieuse et résiliente, reflète si bien ma façon de naviguer dans la vie — avec débrouillardise, créativité, et un ancrage dans le concret.
L’hypnose par acupression m’a révélé des capacités de guérison enfouies, comme des sources secrètes que je n’avais jamais osé explorer. Aujourd’hui, je sais les reconnaître et les mobiliser — non seulement pour moi, mais pour accompagner les autres à trouver les leurs.
Douze ans après les premiers signaux d'alerte, je réalise que cette maladie n’a pas été un ennemi, mais une boussole. Elle m’a guidée vers ce que je désirais le plus profondément : vivre en équilibre dynamique — ni dans la fuite, ni dans l’immobilité, mais dans l’action consciente et l’écoute intérieure. Comme l’hexagramme 52 du Yi Jing, la véritable stabilité ne se manifeste pas par une immobilité absolue, mais par notre capacité à conserver un cœur calme au milieu des turbulences. Il nous invite à cultiver une paix intérieure tout en restant engagés et en agissant de manière équilibrée dans le monde. Nous transformons alors les moments de déséquilibre en chances de développement personnel et de compréhension profonde.
Mais pour que ces mots ne restent pas une simple philosophie apaisante en temps de difficulté, balayée en une fraction de seconde face à notre propre aliénation, il est essentiel de mener soi-même des expériences avec engagement et rigueur. Sans cela, nous risquons de rester émerveillés devant les explorations des autres, sans jamais comprendre comment les traduire et les vivre dans notre propre situation.
Pour moi, l’autonomie en santé, c’est avant tout la capacité à poser le regard authentique sur le fonctionnement de mon corps et de mon esprit, à reconnaître leurs états changeants, et à agir en conséquence. C’est aussi trouver un équilibre entre les soutiens extérieurs — qu’ils viennent de la médecine conventionnelle ou des approches complémentaires — et ma propre mobilisation, pour devenir pleinement actrice de mon bien-être.
Ce que j’ai appris, je vous l’offre sans prétendre détenir de vérité absolue : la guérison commence quand on ose s’arrêter, poser le regard sur soi — avec ses forces, ses failles, et ses questions sans réponses. Si ces mots font écho à votre propre chemin, si vous aussi vous cherchez cet équilibre fragile entre les attentes du monde et les murmures de votre corps, parlons-en. Non pas pour vous donner des solutions toutes faites, mais pour vous accompagner là où vous en êtes — et peut-être, ensemble, découvrir ce qui veut émerger.