Jusqu’à présent, ma philosophie d’observation tenait en un mot ou presque : Vixen. Puriste des réfracteurs japonais et de la finesse de leurs doublets, j’ai toujours considéré le savoir-faire nippon comme la référence absolue dans mon jardin d’astronomie.
Et puis, il y a ces opportunités qu’on ne peut tout simplement pas laisser passer...
Une annonce dénichée du côté de Tours, une petite escale sur la route des vacances, et me voilà avec une légende américaine sous le bras : la célèbre Tele Vue Pronto 70/480 de 1995 ! Cédée pour la somme dérisoire de 200 € dans un lot à faire pâlir n’importe quel amateur! Accompagnée d’une monture Vixen Porta II, d’un renvoi coudé Baader/Zeiss à prisme 2" et d’un trio d’oculaires orthoscopiques Celestron, la petite américaine est venue bousculer mes certitudes.
Pourquoi céder à la tentation de ce doublet ED compact de 70 mm quand on a déjà une Perl Halley 70 ? Que vaut-elle sur le terrain face aux turbulences de nos ciels métropolitains ?
Retour sur une belle découverte optique et mécanique, entre tradition new-yorkaise et rigueur nippone.
Conçue au début des années 90 par Al Nagler ci-dessous, chez Tele Vue (USA), la Pronto est devenue une véritable icône. C'est l’instrument qui a popularisé le concept de la lunette ED "Grab 'n Go" (à emporter partout), capable de servir aussi bien d'instrument astronomique performant que d'une longue-vue terrestre d'exception.
Al Nagler et la Pronto verte
Diamètre utile : 70 mm
Longueur focale : 480 mm
Rapport d'ouverture : f/6,8
Formule optique : Doublet ED (verre FPL-51 + verre crown)
Champ de vision maximal : Plus de 4,5° (idéal pour le grand champ)
Pouvoir séparateur théorique : 1,65"
Si la mécanique et le design viennent de l'atelier d'Al Nagler aux États-Unis, l'élément le plus noble de la Pronto, son doublet ED de 70 mm, provient quant à lui directement du Japon (taillé et poli par les maîtres opticiens nippons de chez Cart carton / Nihon Tokushu Koga, de la même trempe que les optiques Vixen).
Pour extraire le contraste maximal d'un petit diamètre, la gestion de la lumière parasite est fondamentale. Sur ce point, la conception interne de la Pronto est un modèle du genre.
Des diaphragmes internes calibrés au millimètre : Le tube renferme une série de baffes (chicanes) métalliques aux bords tranchants, soigneusement positionnées pour couper les réflexions rasantes sur les parois.
Une peinture ultra-mat noire : L'intérieur du tube comme du porte-oculaire est recouvert d'un noir mat profond absorbant la moindre lumière diffuse.
Le pare-buée intégré : Coulissant et parfaitement dimensionné, il protège efficacement l'objectif des lumières parasites latérales (lampadaires, Lune proche) autant que de l'humidité.
Elle intègre le système de collier à blocage rapide Tele Vue, prêt à être monté directement sur un trépied photo ou une monture azimutale (comme la Vixen Porta II).
Avec le renvoi coudé très lourd Baader que l'on m'a fourni, la platine de fixation Televue est trop courte pour bien équilibrer la lunette sur la Porta 2. Il a donc fallu en fixer une autre plus longue en bidouillant un peu avec les vis.
C'est ce qui frappe immédiatement quand on la prend en main : la qualité de fabrication est exceptionnelle. Alors que la Halley est très bien finie, mais très légère en main et fait un peu jouet, la Pronto donne une impression de « passer chez les grands ».
Le corps est conçu en laiton et aluminium massif, recouvert de sa peinture texturée blanche caractéristique, avec un pare-buée coulissant anodisé noir. Malgré son petit gabarit (42 cm de long), elle pèse près de 2,8 kg : elle respire la densité et la solidité.
Un modèle à crémaillère au coulant 2" (50,8 mm) d'une fluidité légendaire. Sans le moindre jeu, il supporte sans broncher des accessoires lourds comme de gros renvois coudés, des oculaires massifs, ou même des binos comme montré ci-dessus.
Grâce à son verre ED, le chromatisme est très bien maîtrisé malgré ce que j'ai vu sur les forums. Les contours de la Lune et le globe de Saturne ressortent avec un contraste saisissant sur un fond de ciel noir d’encre. Même à des grossissements poussés pour son diamètre (120× à 140×), l’image reste nette et piquée. J'ai même eu du mal à voir la différence sur Saturne avec la Vixen 90.
Durant une soirée stable, j'ai voulu tester un extrême sur Saturne : ES 5,5 sur Barlow x3! Cela nous donne 261x avec une PS de 0,27mm... Image un peu sombre comme on pouvait s'y attendre, mais extrêmement nette, découpée au rasoir. Je n'ai jamais réussi cet exploit avec ma Vixen 60 ou ma Halley qui plafonne à 170x, ce qui prouve bien la qualité de la Pronto.
Associée à un oculaire de longue focale, elle transforme la Voie lactée en une véritable moisson d'étoiles. Les grands objets (Pléiades, Double Amas de Persée, nébuleuse d'Orion) tiennent en entier dans le champ avec une définition remarquable jusqu'en bord d'image.
Le vrai plus sur le terrain : son diamètre de 70 mm la rend quasiment insensible à la turbulence atmosphérique moyenne. Là où de plus gros instruments souffrent des ondulations de l'air (seeing > 1,5"), la Pronto délivre une image stable et immédiatement exploitable, sans attendre de mise en température.
Associée à la courte focale de la Pronto, ma gamme d'oculaires Explore Scientific offre une polyvalence remarquable, allant du très grand champ stellaire au grossissement maximal toléré.
Grossissement : 24×
Pupille de sortie : 2,9 mm
Champ réel sur le ciel : 2,58° (soit plus de 5 fois le diamètre de la Pleine Lune !)
Usage sur le terrain : L'oculaire idéal pour la recherche d'objets et la balade céleste. Le Double Amas de Persée s'inscrit entièrement dans le champ avec un contexte stellaire magnifique et un contraste élevé sous un bon ciel. Se balader de Cassiopée au Cygne dans la Voie Lactée est un régal avec cette lunette. C'est d'ailleurs le principal atout de la Pronto, Nagler l'a vraiment conçue pour le rich field et non pour le planétaire ou le fort grossissement de nébuleuses planétaires.
Grossissement : 55×
Pupille de sortie : 1,3 mm
Champ réel sur le ciel : 1,49°
Usage sur le terrain : Le compromis parfait pour le ciel profond résolu et la Lune globale. Grâce à son immense champ apparent de 82°, l'effet "hublot" disparaît complètement : la Lune tient largement dans le champ tout en offrant une foule de détails sur les cratères, le tout avec une sensation d'immersion totale.
Grossissement : 87×
Pupille de sortie : 0,8 mm
Champ réel sur le ciel : 0,71°
Usage sur le terrain : On entre dans le domaine du grossissement résolvant. C'est l'oculaire de choix pour scruter Saturne (les anneaux et le globe sont parfaitement découpés) ou pour détailler les ombres et les rainures au fond des cratères lunaires, sans jamais pousser l'optique dans ses retranchements. Je pense que c'est le sweet spot de la Pronto autour de 90x. Avec ma Barlow X2 on atteint les limites de la Pronto à 174x, mais Saturne ou la Lune toujours superbes!
Livré d'origine avec de nombreux instruments, cet oculaire au coulant 50,8 mm fait souvent l'objet de critiques chez les puristes. Pourtant, couplé à la courte focale de la Pronto (480 mm), il remplit un rôle bien précis.
Grossissement : 17×
Pupille de sortie : 4,1 mm
Champ réel sur le ciel : 3,26° (l'équivalent de 6,5 fois la Pleine Lune)
Sur le terrain : L'arme ultime de pointage! Le point rouge Televue livré avec ne fonctionnant pas, j'ai préféré faire un chercheur visuel avec cet oculaire. La plupart des cibles du ciel profond sont de toute façon invisibles au point rouge en ville, il faut du grossissement.
À f/6,8, le champ en bord de vue montre de la coma et une perte de piqué évidente. Cependant, au centre (sur 60 à 70 % du champ), l'image reste très correcte et lumineuse.
Son intérêt principal réside dans son champ réel immense : 3,26°. Il transforme la Pronto en un véritable chercheur géant à haute transmission. Trouver un objet difficile devient un jeu d'enfant si on sait à peu près où il est.
En résumé : Ce n'est pas un oculaire d'observation esthétique pour piquer les bordures d'image, mais c'est un outil formidablement pratique pour naviguer à vue dans la Voie Lactée et centrer ses cibles avant de monter en grossissement.
Le lot comprenait également trois oculaires légendaires à formule Orthoscopique (Abbe) Celestron (fabriqués au Japon). Avec leur formule à 4 lentilles seulement et des verres d'une pureté exceptionnelle, ils offrent une transmission lumineuse et un contraste imbattables.
Grossissement : 26,6×
Pupille de sortie : 2,6 mm
Champ réel sur le ciel : ~ 1,69° (basé sur un champ apparent de 45°)
Usage sur le terrain : Un confort d'observation très agréable grâce à un relief d'œil généreux. Il offre un fond de ciel d'une noirceur absolue sur les amas stellaires et permet de cadrer confortablement la Lune tout en conservant une finesse extrême au centre.
Grossissement : 40×
Pupille de sortie : 1,75 mm
Champ réel sur le ciel : ~ 1,12°
Usage sur le terrain : C'est l'oculaire "passe-partout" pour le ciel profond résolu et les observations lunaires globales. La définition des étoiles est chirurgicale, sans aucune déformation optique.
Grossissement : 64×
Pupille de sortie : 1,1 mm
Champ réel sur le ciel : ~ 0,70°
Usage sur le terrain : Il tire le meilleur de la Pronto sur les planètes. Sur Saturne et la Lune, le contraste offert par la formule Orthoscopique fait des merveilles : les zones sombres et les bordures de cratères sont découpées au rasoir, sans le moindre reflet parasite ni chromatisme induit.
Pour Saturne, associé à ma Barlow Omni, 128x est très correct et donne une pupille de sortie de 0,55 mm ce qui reste assez confortable.
Porta 2 Vixen
L'analyse du lot révèle une cohérence remarquable. Le propriétaire précédent a composé une chaîne optique et mécanique mûrement réfléchie, articulée autour de trois piliers : la simplicité, le contraste et le confort d'utilisation.
La Pronto est une lunette lourde pour son gabarit (2,8 kg sans son RC bien lourd). Une monture photo classique s'avère vite instable ou inconfortable à fort grossissement. J'ai eu la Porta 2, puis revendue car elle ne s'adaptait pas à ma Vixen 90/1000 en raison du bras de levier. J'ai donc acheté une Skytee 2 bien lourde qui ne bronche pas à 225x pour Saturne, mais la ravoir pour la Pronto est une bénédiction :
Le choix mécanique : La Vixen Porta II est une monture azimutale robuste, fluide et dotée de mouvements meccano-micrométriques sur les deux axes. Elle supporte bien 5 kg et ne tremble pas, même à plus de 200x avec la Pronto.
Sur le terrain : Pas de mise en station complexe ni de contrepoids. L'ensemble s'installe en deux minutes chrono. C'est le support parfait pour exploiter la réactivité de la Pronto et pointer les cibles à la volée.
Le choix d'un prisme à f:d 6,8 peut sembler atypique par rapport à un miroir, mais il s'explique par la recherche du contraste maximal.
La logique : En éliminant la diffusion de lumière propre aux miroirs aluminés, le prisme Zeiss offre un fond de ciel noir d'encre. La qualité du verre Zeiss absorbe les contraintes de la courte focale, tout en offrant le coulant 2" nécessaire pour les oculaires grand champ.
Le résultat : Une transmission lumineuse optimale et un rendu thermique stable.
Voilà une lunette qui est totalement polyvalente, contrairement à toutes mes autres lunettes. Elle peut pratiquement toutes les remplacer, sauf peut-être en cas de très bon seeing avec la 90 sur Saturne. Pour en arriver à cette conclusion, il faut tester longtemps plusieurs configurations. La Pronto reste néanmoins moins pratique que la Halley super légère, que je peux emmener d'un bras sur les dunes.
Elle nécessite aussi une bonne monture solide comme la Porta 2, par exemple, la monture Pronto SW qui a le même nom, ne pourra pas la supporter contrairement à la Halley.
Je ne l'ai testé qu'en été, il faudra encore vérifier sur Jupiter, Mars, Orion, etc. À suivre…