La Procession de la Sanch à Collioure
L’origine de la Confrérie de la Sanch à Collioure remonte au début du XVème siècle
Le grand prédicateur qu’était Saint Vincent Ferrier avait dès 1397 parcouru l’Espagne, la France, l’Angleterre, l’Irlande et l’Allemagne, prêchant avec une activité infatigable contre les vices du siècle. Sa parole vigoureuse et colorée avait des accents si émouvants que l’auditoire éclatait en sanglots à l’évocation des souffrances du Christ
Les écrits du temps relatait l’existence d’interminables cortèges qui se formaient en mémoire de la passion du Christ.
A Rome, plus de 30 000 participants défilaient derrière les pénitents porteurs d’un énorme crucifix, et les confréries créées par Saint Vincent Ferrier avaient dû être inspirées de celles qui existaient déjà en Espagne car c’est à partir de l’année 1208 qu’on y voit se former ces pieuses associations.
A Collioure, sous l’impulsion de notre Saint, elle eut dès l’origine un important développement.
Il est établi que Saint Vincent Ferrier débarqua en 1410 au « Port Vendres de Collioure ».
Un an auparavant il avait été signalé à Elne pour se rendre à Perpignan, et en 1415 le roi d’Aragon Ferdinand 1er lui écrivait une lettre en termes aussi affectueux que pressants pour lui demander de se trouver à Collioure au mois de juillet de cette année afin de l’ éclairer de ses conseils dans une entrevue qu’il avait convenue d’avoir à Perpignan avec Sigismond de Luxembourg, Empereur d’Allemagne et le pape Benoit XIII, en vue de rechercher une solution au grand schisme qui désolait l’Eglise.
Collioure a été au XVème siècle un port très fréquenté et florissant .C’était la ville la plus importante du Roussillon après Perpignan.
Perpignan était elle-même la cité la plus importante de Catalogne après Barcelone (José Sanabre dixit)
C’est donc au cours de ces séjours répétés de Saint Vincent à Collioure qu’il faut voir l’origine de la confrérie et de la procession de la Sanch dans la paroisse, et c’est toujours sur son impulsion qu’apparurent les autres confréries semblables en Roussillon.
Le couvent des dominicains du faubourg qui était une communauté de son ordre l’accueillit naturellement dans ses murs : c’est là qu’il faut placer le berceau de notre confrérie.
En mémoire de ces événements une des chapelles du monastère devait être dédiée plus tard à Saint Vincent Ferrier.
À travers les âges
200 ans après le passage de Saint Vincent Ferrier à Collioure le registre des délibérations de la communauté de Collioure des années 1609 à 1635 confirme l’existence de la Confrérie de la Sanch à cette époque. Elle se trouvait donc maintenue toujours depuis son origine.
Ce même registre nous apprend que la « Vierge des Douleurs » avait sa Confrérie, dite « Nostra Senyora dels Mariners ».
Le jeudi Saint avait lieu la grande procession à laquelle figurait ce « Misteri».
Les « Misteri » sont des représentations de grandeur naturelle des scènes de la passion du Christ. Vénérables statues qui saisissent d’émotion par l’expression de souffrance qui se dégage de leur visage.
De telles reliques dans leur fruste beauté découvrent l’âme catalane de nos ancêtres qui les ont façonnées et vénérées, s’appliquant à représenter de façon sensible les souffrances atroces de la passion du Christ. Il faut que la douleur soit visible, que les visages hurlent leur détresse, que leurs yeux pleurent, que tremblent leurs lèvres.
Le registre précité fait état encore du « Misteri de Nostra Senyora de la Soledad » qui était particulièrement porté à la procession par les capitaines de la pêche au thon dont les prérogatives correspondaient à celle de nos prud’hommes d’aujourd’hui, lesquels étaient en même temps les régisseurs de la grande confrérie de Saint-Pierre ayant son siège social au couvent des Dominicains du faubourg.
D’autres confréries étaient intimement associées à la confrérie de la Sanch, issues elles-mêmes des corporations de jadis qui groupaient les pêcheurs, les charpentiers, les cordiers, les tonneliers, les forgerons, les maçons, jusqu’aux « aveugles en prière ».
Une autre procession se formait tous les ans un dimanche de carême et se rendait, Christ en tête, de l’église sise sur l’emplacement des glacis, au couvent des Dominicains. Au faubourg, une rue rappelait encore au siècle dernier le chemin emprunté par ce cortège : c’était la » Rue des Processions », qui depuis a été débaptisée de ce titre (Rue de la Convention actuellement).
La Confrérie de la Sanch avait un triple but :-le perfectionnement des pénitents par des pratiques pieuses- la commémoration du Jeudi Saint par la traditionnelle Procession- et enfin, l’aide aux prisonniers et aux condamnés à mort.
Ces derniers étaient accompagnés au lieu du supplice par les confrères de la Sanch, en cagoules (caparutxa), flambeau à la main, et aux accents lugubres du « Miserere des Pendus ».
En tête du cortège un Caparutxa rouge agitant une cloche de fer ouvrait la marche.
Anciennement la représentation de la « Mort » figurait dans les Processions du Jeudi Saint qui avaient lieu la nuit.
Ce personnage tenant la main une faux, était vêtu d’une sorte de maillot noir collant sur lequel était peint un squelette, la tête recouverte d’un masque simulant un crâne. Dans la demi-obscurité ce squelette en mouvement impressionnait au plus haut point.
Au siècle dernier la procession partait de l’église paroissiale actuelle, faisait un grand circuit dans les rues de la ville et pénétrait jusqu’à la pittoresque rue du « Maurer ».
Il nous souvient l’avoir vue défiler dans la rue Dagobert, éclairée de multiples feux de Bengale.
C’était en 1902 une des dernières processions avant leur interruption qui dura 57 ans.
La manifestation devait être reprise avec enthousiasme en 1959.
Les »Misteris »
A notre Procession de la Sanch, défilent sept vénérables « Misteris » qui représentent :- la flagellation (assotament)- le couronnement d’épines- la Vierge des Douleurs- Sainte Véronique- le Crucifiement- Notre Dame de la Soledad- le Christ Gisant.
Tous les « Misteris » sont très anciens. La tristesse des visages y est poussée au dernier degré.
La main habile du sculpteur a su rendre au bois cette étonnante expression de douleur qui frappe et séduit.
Certains proviennent du Couvent des Dominicains du Faubourg, d’autres de l’ancienne église des glacis qui possédait sa chapelle du Christ (altar de la Sanch), et qui furent récupérés par les habitants lors de sa démolition.
Plusieurs objets furent de la sorte recueillis et transmis dans les familles.
Quant à la Vierge de la Soledad elle se trouvait au Couvent des Dominicains, qui comme nous l’avons vu, était le siège de la Confrérie de Saint Pierre, dont les régisseurs (les capitaines de la pêche au thon) devaient par tradition porter ce « Misteri »à la procession du Jeudi Saint.
C’est par des circonstances providentielles que ce « Misteri » est parvenu jusqu'à nous. En voici le récit qui ne manque pas d’intérêt.
« C’était au temps de la Révolution de 1789. Le monastère des dominicains du faubourg, abandonné par les religieux qui avaient dû fuir, était exposé aux déprédations. À ce moment beaucoup de braves gens s’ingénièrent à sauvegarder, non sans difficultés, statues et objets religieux, en les emportant et les dissimulant chez eux. Mais hélas, tout ce que contenait cette église ne pouvait être mis en lieu sûr, et beaucoup de choses d'une valeur aujourd'hui inestimable, furent la proie des flammes.
Un certain jour de ce temps-là, un vieux Colliourench que nous avons pu identifier grâce à sa descendance qui existe toujours, et qui s'appelait Cosme Nondedeu, revenait de sa vigne située sur les pentes de Saint Elme, un sac sur le dos rempli de vieux ceps de vigne (« rabasses ») ;
C’était en été, en plein midi sous une chaleur torride. Notre brave Cosme, passant devant le Couvent du Faubourg, voit amoncelés au milieu de la place, tableaux et statues, qui dans la matinée, avaient été retirés de l'église pour être brulés l'après-midi. À la vue de ce spectacle, dans un mouvement d’indignation, Nondedeu prend une détermination héroïque : Il n’y a en ce moment personne aux alentours. Vite en un clin d’œil il vide son sac de « rabasses » et y rentre la statue de la Vierge qui se trouvait le plus à proximité. Nul ne se doute de ce que porte Nondedeu sur ses épaules en traversant la ville pour rentrer chez lui.
Arrivé là, exclamations, sursaut et angoisses de son épouse. Qu’arrivera-t-il par ces temps de terreur si on vient de découvrir l’audace de son mari ? Le plus urgent c’est de cacher cette Vierge. Mais où ?
Dans la maison il y’a un puits. On n’ira jamais voir là-dedans.
Avec fièvre, une anfractuosité dans la paroi intérieure est creusée. La statue bien recouverte y est placée, puis murée. Elle était bien cachée.
Grâce au courage de Cosme Nondedeu, la Vierge (qui était la Vierge de la Soledad) était sauvée.
Elle devait réapparaître une fois la tourmente passée, et rester exposée à l’église paroissiale actuelle où elle continue à être vénérée.
La procession de nos jours
Depuis 1959, date de reprise de la tradition, c’est au Vendredi Saint au soir qu’a été reportée la procession qui autrefois avait lieu le Jeudi Saint.
Ce jour est plus adéquat à la commémoration de la mort du Christ.
Bien avant l’heure fixée, les abords de l’église sont occupés par la foule qui attend la sortie du cortège.
A 21h, le Regidor en caparutxa rouge plastronnée du blason de Collioure, s’avance d’un pas lent et grave, agitant par saccades sa lugubre cloche de fer. Derrière lui, encadrée par la multitude des porteurs de torches (atxes), la Procession de la Sanch apparait, précédée par la Croix des Improperis (injures), chargée des attributs de la passion.
Les vieux « Misteris » que nous avons décrits plus haut, sont intercalés dans le même ordre dans le corps de la procession. Ceux représentant « l’assotament », le couronnement d’épines, le crucifiement, le Christ gisant, sont chargés sur les épaules de Caparutxes noirs, tandis que les « Misteris » « Vierge des Douleurs », »Sainte Véronique » et « la Vierge de la Soledad » sont portés par les dames coiffées de la traditionnelle mantille noire.
D’un « Misteri » à l'autre, figurent les bannières propres à chacun des sujets qu’elles précèdent, et à leur suite, s’incorporent les groupes de pénitent en Caparutxe noire ainsi que les participants divisés en « garçons et filles du catéchisme », « Hommes de l’Action Catholique », « Dames en mantille noire », « Clergé » et la « chorale paroissiale » qui, tout le parcours, se fait entendre dans les chants plaintifs du « Stabat Mater », du « miserere des pendus », de la « Passio Sagrada » et autres mélopées de circonstance.
Tout au long des vieilles rues si pittoresques du vieux port, les flambeaux qui accompagnent la procession serpentent et scintillent dans la nuit mystérieuse et recueillie, évocatrice du drame éternellement angoissant du Golgotha.
La décoration des immeubles situés le long du parcours, l'aménagement des reposoirs où sont exposées les vénérables images conservées pieusement dans les familles, l’éclat des mille et mille lumières, les chants de tout un peuple de fidèles, tout cela fait aussi partie intégrante de la vie extraordinaire qui règne dans le cadre de cette manifestation .
Le cortège rentre à l’église , après avoir parcouru les Rues Mailly, Riere, Fraternité, Jules Ferry, Berthelot, Pasteur, Colbert, Vauban, rejoint la Rue Rière et l’église par le front de mer, défilant au pied du cocher millénaire qui a vu passer à travers les âges toutes les processions de la Sanch de Collioure, depuis Saint Vincent Ferrier jusqu’à nos jours.
Henri Ribeill
Historien local(1899-1994)
President Fondateur de l'Association des Amis de la Confréeie de la Sanch de Collioure en 1975