De nombreuses difficultés existaient pendant les deux premières années de guerre pour organiser les liaisons radios clandestines. En 1941-1942, les postes émetteurs-récepteurs étaient rares.
Lourds, encombrants, fragiles, ils étaient facilement repérables lors de contrôles.
Leur maniement était en outre complexe et aléatoire : difficulté à déterminer la bonne fréquence, opérateurs des centrales anglaises difficilement joignables par pénurie de personnel, procédure de codage longue et complexe.
A partir de 1942, un nouveau modèle de poste sera disponible, aisé à camoufler dans une valise ou une mallette. Il s'agit du modèle Whaddon Mk. V suivi du Whaddon Mk VII / VII2 Suitcase Spy Transceiver (valise avec émetteur-récepteur d'espion), alias Paraset. (acronyme pour Parachuted Radio Set).
"L'appareil de Beagle"
© Photo P. Siscot
Obtenir des renseignements et pouvoir les transmettre vers le SOE (Special Operations Executive) se faisait en plusieurs étapes
© Les Enfants de la Résistance,
Editions du Lombard / Ers-Dugomier.
Comme son nom l'indique, ce matériel était parachuté.
Une fois le parachutage effectué, il fallait ensuite acheminer le matériel.
Le transport du matériel s’effectuait par des auxiliaires (souvent des femmes) qui assuraient leur livraison en utilisant différents moyens de transports : autocar, bus, train, mais surtout le vélo.
Ces agents de liaisons risquaient leur vie en transportant ce matériel, c’est pourquoi ils le déguisaient parfois en matériel médical (essentiellement des appareils de massage électrique) ou en fausse radio.
Albert Toussaint, (pseudonyme Arsène au sein du réseau Beagle), raconte qu'il l'a transporté sur le porte-bagage d'un vieux vélo et que dans les sacoches, pour dissimuler un autre appareil (en l'occurrence un tube de Toricelli) il avait placé ce dernier au milieu de manches de bêches et de râteaux ...
Ensuite il fallait accueillir l'agent formé aux transmissions radio.
C'est lui que l'on appelait "le pianiste".
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Editions du Lombard / Ers-Dugomier.
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Bien en amont de cela, un lieu privilégié avait été choisi par un réseau plus important (souvent le réseau Zéro) ; il devait être isolé, peu accessible dans une grande propriété, offrir une bonne couverture, être le plus possible sécurisé et permettre un repli en cas de besoin.
Mais il arrivait que le lieu choisi soit innocemment placé au beau milieu d'un village dans une famille tout ce qu'il y a de plus normale.
Sur place le matériel radio devait être caché avec beaucoup de précautions.
Thérèse Brichet, (pseudonyme Zézette au sein du réseau Beagle, 15 ans à l'époque), raconte que dans un premier temps, la radio et les plaques de codes étaient cachés sous le plancher de la scène du petit théâtre installé derrière la maison Brichet.
Plus tard, dans les combles de la vieille auberge, de lourdes poutres en chêne seront artistiquement évidées pour recevoir le poste et les rares instruments météo nécessaires, des aisseaux coulissants et insoupçonnables couvrant ces cavités.
Il fallait d'abord installer le fil d'antenne. Là aussi, tous les trucs étaient bons !
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Robert Brichet, (pseudonyme Roland au sein du réseau Beagle, horloger de métier) avait également installé un système à ressort (avec un enrouleur de volet mécanique) sur lequel venait se lover très rapidement l'indispensable fil d'antenne. Celui-ci n'était déroulé qu'aux heures de vacation. L'émission terminée, il suffisait de la décrocher pour que l'antenne disparaisse dans sa cache.
Par la suite, Roland descellera des pierres dans un mur épais du grenier de sa maison, aménagera, dans un creux, une cache indécelable quand les pierres sont replacées et fignolera un raccordement d'antenne permanente escamotable d'une grande ingéniosité : du vrai travail d'horloger !
Aux dires d'un habitant de Wingene où fut installé un autre poste météorologique clandestin, les habitants du coin n'avaient aucune idée précise des actes de résistance qui se déroulaient sous leur nez. Certains s'étaient cependant étonné de la longueur inhabituelle des fils à linge où pendait quelque lessive (en fait ces fils étaient les antennes du poste émetteur !). Ils pensaient aussi que le château abritait des étudiants préparant leurs examens finaux.
Le renseignement à transmettre était préalablement transformé, par un procédé de cryptage, en une série de lettres sans signification apparente. C'est l'alphabet Morse qui était utilisé pour les transmissions radio.
Un endroit particulier de la maison était dédié aux transmissions. Il fallait bien sûr accéder au fil d'antenne, la plupart du temps disposer d'une alimentation électrique, être équipé d'une fenêtre permettant le guet et prévoir une voie de repli.
Un contact radio clandestin suivait une procédure préétablie avec son centre de réception.
L’opérateur devait respecter un horaire bien précis.
Il arrivait quelques minutes avant le rendez-vous pour préparer le matériel : dérouler le fil d’antenne, relier la valise à une prise de courant ou sur une batterie, enficher le quartz fixant la longueur d’onde prévue et régler l’appareil.
Au moment prévu pour le contact, l’opérateur lançait son indicatif d’appel 5 ou 6 fois.
Dès que la centrale de Londres le recevait, elle vérifiait l’identité de l’opérateur avant de confirmer la réception.
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Quelques minutes avant l’heure du rendez-vous avec Londres, l’opérateur arrive au lieu de l’émission. Un ou plusieurs guetteurs extérieurs sont en place. Sortir l’appareil de sa cachette, le poser sur une table, dérouler le fil d’antenne sur 10 à 15 mètres (à la campagne il va se perdre dans un arbre, à la ville il zigzague d’un mur à l’autre de la pièce), relier l’appareil à une prise de courant (ou à une batterie) enficher le quartz fixant la longueur d’onde prévue, régler l’émetteur et le récepteur ; tout cela se fait en quelques minutes dans des conditions normales. À la seconde prévue pour la prise de contact, l’opérateur lance 5 ou 6 fois son indicatif d’appel. Dès que la Centrale le perçoit, elle répond en émettant son propre indicatif. À partir de ce moment le trafic s’enchaîne : calmement mais rapidement les signaux morse crépitent, les messages sont transmis un par un, le tout entrecoupé de quelques changements de longueur d’ondes. Pendant tout ce temps le radio reste très conscient de l’écoute ennemie. Seul un grand entraînement lui permet de se défaire d’une certaine nervosité, préjudiciable à la qualité et à la précision du travail. Vingt à trente minutes plus tard, le signal de fin de transmission est échangé, quelquefois accompagné d’une appréciation de la Centrale : «FB» (Fine Business : bon travail). Il ne reste plus qu’à tout replier, détruire les messages transmis, effacer toute trace de ce qui vient de se passer. (…) Cette émission de trente minutes a cependant nécessité un long et dangereux travail de préparation assumé par les agents de liaison et de protection. »
© http://www.museedelaresistanceenligne.org
Le respect de règles de sécurité strictes, pour garantir la sécurité des radios, limitait encore l’efficacité des émissions clandestines : ne pas émettre plus de 10 minutes sur la même fréquence, changer de fréquence pendant une émission qui ne devait pas excéder 20 à 30 minutes, utiliser une puissance d’ondes réduite, placer des guetteurs autour du lieu d’émission qui devait changer le plus souvent possible.
Tout cela exigeait une discipline rigoureuse.
A Rienne (réseau Beagle I), les ordres prescrivaient que toutes les observations météorologiques se fassent chaque jour à 13 heures.
Les émissions vers Londres devaient être programmée pour 14 heures. C'est à 14 heures en effet que l'agent météo télégraphiste devait émettre son signal d'identification et le répéter jusqu'à ce qu'il entende, au milieu de la friture et de tout le trafic radio étranger, le signal d'identification et l'accusé de réception de l'opérateur en Angleterre.
Les conditions dans lesquelles les transmissions étaient réalisées sont anecdotiques.
Fernand Montreuil (pseudonyme Franz au sein du réseau Beagle) était installé au château de Kluizen dans des conditions très délicates : les châtelains avaient 8 enfants et en comptant le personnel ils étaient chaque jour 13 à 14 au château. La couverture de Franz était son rôle de précepteur d'un des fils empêché de retourner à son collège. Le père, bourgmestre de Kluizen, devait lui-même fréquemment recevoir des Allemands au château.
Ainsi, au château de Kluizen un dimanche ...
Franz "travaille" au premier étage, tandis qu'au rez-de-chaussée siège un conseil de guerre d'un détachement blindé de la division Adolf Hitler, qui a réquisitionné le salon du château.
Au-dessus, Franz émet des messages à destination de Londres ; en bas, le tribunal condamne à mort un déserteur que les S.S. fusilleront un peu plus tard dans la grotte du parc.
Dans l'escalier se tient assise Daisy de Potter. Elle a dit à Arsène, venu à l’improviste en inspection : "Arsène, allez travailler! Je serai dans l'escalier et personne ne passera!".
Pourtant, à un certain moment, un soldat allemand manifeste l'intention de monter à l'étage. La châtelaine se redresse et intervient, apostrophant le soldat "j'ai donné mon accord à vos officiers pour qu'ils puissent utiliser le salon. Il n'est pas question que vous alliez ailleurs. C'est ce qui était convenu ! »
"Fernand Montreuil dans sa chambre en train d'émettre"
Photo prêtée par Mme Gilberte Toussaint
En d'autres endroits, les transmissions s'accompagnaient de fréquentes chutes de tension parce que la puissance du réseau électrique n'était pas suffisante.
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Cette activité était extrêmement dangereuse.
La Funkabwehr (le service de contre-espionnage allemand chargé de localiser les émetteurs radio ennemis ) disposait de récepteurs radiogoniométriques embarqués qui détectaient les liaisons. Il suffit d'une demi-heure à la goniométrie allemande pour localiser un lieu d’émission.
Les récepteurs allemands étaient très modernes et toute fréquence détectée était signalée par un point lumineux. Ces récepteurs utilisaient les ondes réfléchies pour ensuite connaître la position de l'émetteur clandestin détecté. Mais la position était peu précise. Cependant, connaître vaguement la situation de l'émetteur permettait de capter les ondes directes qui permettaient de détecter très précisément la position de l’antenne clandestine. Lorsque la position exacte de l'émetteur clandestin était connue, un groupe d'hommes armés allait sur le site, et souvent, tuait l'opérateur radio et ses compagnons, s'il y en avait.
Une règle dite « règle des 3/3 », permettait de limiter les risques : ne pas transmettre plus de 3 minutes consécutives, ne pas transmettre plus de 3 fois du même endroit, ne pas être radio plus de 3 mois d’affilée afin d’éviter des erreurs causées par la routine. Evidemment cette règle ne s'appliquait pas partout et par tous les opérateurs ...
Thérèse Brichet, (pseudonyme Zézette au sein du réseau Beagle, 15 ans à l'époque), raconte que "pendant l’émission, maman était constamment à la fenêtre qu’elle observait.
On observait si les Allemands passaient ou si une camionnette de repérage passait.
Alors, c’était l’alerte !
Elle devait donner 3 coups de bâton au plafond et ça, c’était l’alerte.
On devait tout plier en très peu de temps, tout ranger et filer dans le jardin."
Le radio avait bien conscience de ce risque et devait, malgré tout, être en mesure de garder son calme pour enchaîner la transmission en morse des messages codés.
Pourtant les "pianistes" continuaient à émettre le plus longtemps possible, au risque d'être repérés, arrêtés et torturés
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Tous ceux qui ont ainsi œuvré à la transmission de renseignements
méritent à coup sûr d'être appelés les "héros de l'ombre".
Hommage à eux !
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