Dès que la résistance commença à s'organiser, on vit surgir de nombreux réseaux de renseignement, de sabotage, de soutien aux travailleurs, de missions d'évasion, ... A Londres, un certain Albert TOUSSAINT avait émis le souhait de rentrer d'Angleterre en Belgique et d'y rejoindre un réseau clandestin.
La mission qui lui fut assignée était de fournir des observations météorologiques au profit du Bomber Command. Il mit donc sur pied un réseau météorologique clandestin qui se concentra exclusivement au recueil de données météorologiques détaillées faites d'observations au sol et à leur transmission quotidienne vers Londres.
De gauche à droite :
Albert Toussaint
Thérèse Brichet
Jean Aerts
Fernand Montreuil
Emile Montreuil
Robert Brichet
Sa "couverture" se trouvera dans la province de Luxembourg, plus précisément à Rienne, près de Gedinne, endroit choisi par le groupe ZERO.
En septembre 1942, préalablement à son installation définitive dans ce village, Toussaint reçoit les instruments et les documents nécessaires à la mise en service des centres d'observations météorologiques. Les Anglais parachutent ensuite le matériel radio.
Le réseau Zéro se charge de transporter le matériel. Le travail peut commencer. Toussaint qui s'appelle désormais "Arsène" a emporté de Londres deux plaquettes de verre reprenant les codes météorologiques à utiliser pour le relevé des données météo ainsi que les procédures de transmission à respecter.
Arsène s’installe donc à l’Auberge des Ardennes chez Mme Edmond Brichet, ancienne résistante de la guerre 14-18 et veuve depuis 1936 ; c’est une vraie patriote et elle n’hésite pas un instant à héberger cet étranger.
A la maison, il y a trois enfants : deux filles (Madeleine, née en 1914 et Thérèse, née en 1927) et un fils Robert (né en 1922) qui est horloger au village.
Toussaint devient son apprenti. Personne dans le village n'y croit, tout le monde pense que c'est un réfractaire au travail obligatoire.
C'est à partir du grenier que le 1er novembre 1942 sera émis par Arsène, le premier bulletin météo radiotélégraphique.
Au départ il est le seul opérateur. Il sera par la suite assisté par Robert Brichet (qui reçoit le pseudonyme de Roland).
Déjà depuis septembre 1942, Thérèse Brichet, qui n'a que 15 ans lorsque Arsène débarque à Rienne, se doute bien de ce qui se trame à la maison et que les "éclipses" quotidiennes de son grand frère cachent quelque chose. Elle n'est pas dupe. Son frère et sa mère non plus.
Sachant qu'elle se doute de quelque chose, ils la mettent dans le secret et c'est ainsi qu'elle prend du service comme eux, avec beaucoup de zèle et d'enthousiasme. Ainsi, naquit "Zézette".
Arsène va alors décider de recruter et de former d’autres opérateurs radiotélégraphistes. Ils sont tous très jeunes et n’ont aucune expérience ni du renseignement, ni de la météo. Il s'agit de : Fernand Montreuil (pseudonyme Franz), Emile Montreuil (pseudonyme Etienne) tous deux de Rienne. Plus tard, Jean Aerts (pseudonyme Honoré, dit Nono) les y rejoindra.
Les frères Montreuil (Emile est né en 1912 et Fernand en 1914) habitent Rienne et travaillent chez leurs parents qui y tiennent une quincaillerie. Ils sont recrutés par un ancien du village, Edgar Pirson. Au début, ils sont simplement chargés d’assurer la sécurité des transmissions, mais rapidement ils se montrent intéressés par le « métier ». Tous les jours ils font des observations ensemble et , de juin à août 1943, Arsène organise pour eux des cours de formation à la radiotélégraphie et à l'observation météorologique, qui dureront plusieurs mois.
Avec l’enthousiasme et la témérité de la jeunesse, le groupe BEAGLE prend quelques risques. Sans mesurer le danger, ils n’hésitent pas à se faire photographier en exhibant fièrement leur matériel et leur identité.
L'émetteur de BEAGLE I, dans les premiers temps, est caché sous le plancher de la scène du petit théâtre installé derrière la maison Brichet. Les anciens de Rienne se souviennent - peut-être y en a-t-il encore ? - des soirs de répétition où, soudainement, le courant et la lumière étaient coupés !
Et où on se demandait ce qui pouvait bien se passer. Curieusement, chaque fois que cela arrivait, on entendait un avion survoler le village ... Les gens ne le savaient évidemment pas, mais c'était sûrement un avion de la Funkabwehr qui, avec ses instruments, essayait de localiser l'émetteur.
Pendant la guerre, il y avait des représentations théâtrales dans des hangars construits par l’entrepreneur Poncelet, situés derrière le café Brichet (qui est devenu Parent, puis café des Ardennes, aujourd’hui Auberge des Ardennes). Les Brichet les avaient rachetés. On entrait par un couloir situé dans le café. C'est dans ce théâtre qu'ont été retrouvées les plaquettes de verre.
Les talents et le génie du bricolage de Roland donnent toute leur mesure dès qu'il s'agit de camoufler et dissimuler son matériel d'émission "Beagle".
Dans les combles de la vieille auberge, de lourdes poutres en chêne sont artistiquement évidées pour recevoir le poste et les rares instruments météo nécessaires, des aisseaux coulissants et insoupçonnables couvrent ces cavités. L'une d'elles contient notamment un système à ressort (enrouleur de volet mécanique) sur lequel vient se lover très rapidement l'indispensable fil d'antenne. Celui-ci ne s'étend qu'aux heures de vacation, généralement alors que pour tout un chacun, Roland est occupé à son atelier, ou dans son cinéma, ou flirte au bar. L'émission terminée, il suffit de la décrocher pour que l'antenne disparaisse dans sa cache. Des caches, il y en a aussi, pour les papiers surtout, dans un antique et massif bureau "à cylindre", aussi bricolé par l'adroit horloger. Ce bureau, Roland va le choyer toute sa vie, lui qui n'aime pas la paperasse.
Par la suite, Robert Brichet descelle des pierres dans un mur épais du grenier de sa maison, aménage, dans un creux, une cache indécelable quand les pierres sont replacées et fignole un raccordement d'antenne permanente escamotable d'une grande ingéniosité : du vrai travail d'horloger !
A Rienne, un poste crucial d'observation était la tabatière dans la toiture de la maison Brichet, côté rue. De là, on apercevait le sommet de la Croix-Scaille qui servait de point de repère pour le calcul de la visibilité (à l’époque seulement car aujourd’hui il y a trop d’obstacles).
Cette lucarne donnait aussi sur le clocher dont le coq permettait de relever la direction du vent. La force du vent se calculait au moyen de l’Echelle de Beaufort (toujours utilisée de nos jours). D'autres observations s'effectuaient dans le jardin : étude de la structure des nuages et estimation de leur hauteur, relevés de températures sèches et humides (au moyen d’un thermomètre ‘sling’) et calcul de l’humidité relative de l’air, mesure de la pression (au moyen d’un barographe).
Cela devait se faire avec prudence pour ne pas attirer l'attention. Les observations se faisaient souvent à deux et, avec l'habitude, prenaient une trentaine de minutes. La préparation et l'encodage par groupes de cinq chiffres prenaient aussi environ une demi-heure.
Ceux qui étaient chargés de faire le guet devaient avertir comme ils le pouvaient immédiatement les deux observateurs. La mère Brichet tapait trois coups au plafond et il devenait urgent de remballer et dissimuler tout l'équipement et de s'enfuir au jardin.
Une fois le réseau opérationnel à Rienne, d'autres stations seront crées.
Jean Aerts est le responsable pour les installations et la mise sur pied. Emile Montreuil devient le responsable de BEAGLE II à Berneau et son frère Fernand, le responsable de BEAGLE III à Kluizen.
A partir de ce moment, Arsène effectue souvent, en train et à vélo, des navettes entre ces différents centres.
Les observations émises depuis Rienne continuent jusqu'à la libération. La dernière observation retrouvée dans le carnet de Zézette date probablement du 9 novembre 1944.
Messages envoyés sous l’Occupation, du 1er novembre 1942 au 6 septembre 1944 :
667 messages météorologiques et 40 messages de renseignements
Messages envoyés après la Libération, du 7 septembre 1944 au 9 novembre 1944 :
118 messages météorologiques.
L'histoire détaillée du service Beagle, replacée dans son contexte historique ,est racontée dans un ouvrage écrit par le Colonel d'Aviation, Breveté d'Etat-major Philippe Siscot
Jean AERTS (Honoré), Thérèse BRICHET (Zézette) et Albert TOUSSAINT (Arsène) lors d'une soirée de retrouvailles à la Maison des Ailes à Bruxelles, en 1982.