Droit et amour
-Variations sur la moralité
"Das wahrhafte Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, sich in einem anderen Selbst zu vergessen, doch in diesem Vergehen und Vergessen sich erst selbst zu haben und zu besitzen." – Hegel, Vorlesungen über die Ästhetik
L'objet de cet article consiste à clarifier le rapport entre le droit et l'amour à l'intérieur de la moralité. Si la morale est l'ensemble des règles que l'homme se donne pour sa conduite, en vue d'une vie bonne, elle doit comporter nécessairement deux parties distinctes, le droit et l'amour. Si le droit est le suum cuique de chaque individu humain existant dans le monde, l'amour, en tant qu'abandon du suum cuique au profit de l'autre qu'on aime, se présentera comme le dépassement du droit et de la justice. C'est seulement dans l'amour que l'homme accomplit sa propre existence et réalise son essence, en tant qu'individu et en tant qu'être humain.
(Une chaude journée d'été vient de s'achever. Mais le mur qui longe la Promenade Henri Martin à Toulouse projette encore une douce chaleur sur la foule qui vient respirer l'air frais de la Garonne. Beaucoup de jeunes gens, assis ou allongés sur la pelouse, s'enlacent et s'échangent des baisers, sans gênes. Quelques étoiles commencent déjà à briller dans la voûte céleste... un homme et une femme, descendent de l'escalier juste à côté de l'école des Beaux Arts...)
Femme : Tu as vu, il y a beaucoup de monde ici. J'ai bien eu raison de te faire sortir de ta tanière pour une petite promenade. Quelle ambiance agréable !
Homme : Tu sais que c'est toujours avec un immense plaisir que je me promène avec toi, surtout par une nuit aussi magnifique. Mais si j'étais un peu hésitant, c'est simplement parce que j'avais beaucoup à faire pour terminer mon étude sur le droit public...
F : Les études, toujours tes études. Il me semble parfois que tu es en train de te transformer en Docteur Faust et que tu oublies qu'en dehors des livres et d'Internet, il y a la vie, la vie réelle, bouillante et sensuelle. Regarde ces amoureux, voilà l'expression à la fois la plus primitive et la plus sublime de la vie !
H : Et toi décidément, tu veux jouer les Méphistophélès... loin de moi l'envie de ne pas vivre comme les autres, mais tu sais pertinemment qu'après avoir goûté la vita contemplativa, on a parfois du mal à s'engager dans la vita activa...
F : Je me demande si tu ne te réfugies pas dans la philosophie et le droit pour panser des blessures anciennes, surtout celles causées par la rupture avec ta petite amie... Manifestement le temps ne t'a pas encore permis de surmonter cette épreuve.
H : Tu as sûrement raison. Pourtant j'ai fait des efforts, Si actuellement je commence à sortir un peu de ces souffrances, c'est en partie grâce à ta présence et à ton aide.
F : Mon aide ? Tu es trop gentil, c'est plutôt toi qui m'as apporté un soutien indéfectible ces derniers temps.
H : Tu exagères. A propos, où en es tu avec ton petit ami ?
F : Ça ne va pas très bien. Mais je préfère que l'on n'en parle pas ce soir. De toute façon, je ne vois aucune issue positive pour le moment.
H : Le statu quo ? Au moins avec la distance, vous ne vous voyez pas souvent. Donc moins de souffrance.
F : Oui mais la distance est dans notre cas un prétexte à la non décision. Je pense que la prochaine fois que nous nous verrons, il y aura une discussion sérieuse entre nous. La situation ne peut plus durer.
H : Ah, la passion d'amour et ses tourments. Par moment, j'éprouve presque un sentiment de compassion envers tous ces amoureux qui se laissent embarquer sur un char tellement impétueux et y perdent leurs plumes et leur âme !
F : Mais qu'est-ce que l'amour ? J’ai l'impression que de nos jours on ne sait plus vraiment ce que c'est ! Tous ces couples ici, jeunes et beaux, qui se murmurent des mots doux, qui échangent des promesses, et qui vont se marier peut-être un jour, si tu leur poses la question de la définition de l'amour, ils vont sûrement te rire au nez. Ils vont te dire que l'amour est un sentiment, une passion agréable, exaltante, mais éphémère... Si aujourd’hui ils sont ensemble, comme deux parties d'un tout, jadis séparées mais retrouvées par un heureux hasard, demain ils vont se dire adieu et deviendront l'un pour l'autre de parfaits étrangers ! Si l'on se réfère aux statistiques, dans les grandes villes, le taux de divorce atteint chaque année un niveau record : 50, voire 60 pour cent des couples n'ont pu résister à l'épreuve du temps. Voilà à quoi aboutissent toutes ces histoires d'amour !
H : Je vois que tu es tout aussi désabusée que moi ! Et tu sais quelle est la profession qui détient le record absolu en matière de séparation et de divorce ?
F : Non, laquelle ?
H : Tu ne vas pas me croire ! C’est nous, les juristes, les avocats, les notaires, les juges, etc. C'est une information que je tiens de mon ex qui l'aurait lu dans un magazine de mode ...
F : C'est curieux. Cela explique peut-être en partie nos situations personnelles actuelles : en tant que juristes, nous sommes donc prédisposés à la séparation et au divorce ?
H : Ce n'est sûrement pas une question de génétique. Mais il doit y avoir un rapport entre les deux. Si je peux hasarder un théorème, je dirais que juriste = piètre amoureux, le plus souvent.
F : Là je vois que tu confirmes une fois de plus ta réputation de provocateur. Tu vas blesser sûrement l'amour propre de tes collègues de l'Université et de tes amis du Palais, si tu clames haut et fort ton théorème...tu ne vas pas dire que, en raison du fait que nous sommes des juristes, nous ne savons pas aimer, ou que l'art des juristes est antinomique à l'art des amoureux ?
H : C'est à peu près ce que je soutiendrais en effet, au moins à titre d'hypothèse. Par ailleurs, dans un article que je prépare pour les Mélanges de mon vénérable maître Jean-Arnaud Mazères, je compte bien explorer cette piste de réflexion.
F : Quel est précisément l'intitulé de ton article ?
H : Droit et amour !
F : Intéressant. Cela plaira à JAM. Il est tellement sensible à ce genre de thèmes ! Je me rappelle qu'une fois il a vu un film dont le nom m'échappe, dans lequel le héros a récité le célèbre passage de l'épître de Saint Paul aux Corinthiens sur l'amour, et qu'il a littéralement fondu en larmes !
H : C'est vrai. Il a toujours la sensibilité à fleur de peau, mon cher maître. Moi aussi j'ai été témoin de ses larmes, quand il lisait des poèmes de Borges, sur le temps qui passe et sur l’amour de la jeunesse. C'est donc un hommage que j'aimerais lui rendre à travers ma contribution.
F: Je ne peux que t'encourager à le faire, cet article. D'autant que c'est un thème que les juristes ont rarement abordé ! Je n'ai personnellement pas le souvenir d'avoir lu quelque chose de semblable parmi les écrits des juristes ou des philosophes.
H : Pourtant, aussi bien les juristes que les philosophes devraient s'intéresser davantage au rapport entre le droit et l'amour. En ce qui concerne les juristes d'abord, plus je réfléchis, plus je suis persuadé que le droit ne saurait être correctement compris que par rapport à l'amour, ou mieux encore, le droit ne trouvera sa conception claire et distincte qu'en relation avec l'amour. Pour les philosophes, je me contenterai de mentionner l'exemple de Hegel. Sais-tu que dans ses années de jeunesse, le problème de la relation entre le droit et l'amour était au cœur de sa réflexion sur la belle totalité grecque et la religion positive juive ? Si tu lis son texte intitulé "le christianisme et son destin", tu comprendras que l’hégélianisme tout entier tourne autour de cette thématique majeure qu'est la relation entre le droit et l'amour. Selon le jeune Hegel en effet, la religion juive est une religion positive, car fondée sur la loi et le droit, ou ce qui revient au même, sur la transcendance divine, tandis que le christianisme serait selon lui une religion de l'amour. Et Hegel définit sa propre philosophie comme le destin même du christianisme, donc comme une philosophie qui parachève pour ainsi dire la religion de l'amour.
F: J'ignorais tout cela, mais ce dont je suis sûre, c'est que tu as envie de me dévoiler un peu le secret de ton futur article. Allons là-bas, il y a encore un morceau de gazon libre, tout juste au bord de l'eau, nous pouvons y prendre place, et converser sur le rapport entre le droit et l'amour... car je ne sais pas si c'est le cas pour les autres juristes, mais pour moi qui suis en train de finir ma thèse de droit, ce que tu dis est particulièrement intéressant.
H : Si tu y tiens, pourquoi pas, même si ce faisant, nous risquons de passer aussi pour des amoureux...
F : Peu importe ce que pensent les autres. Viens, donnes-moi le bras, on y va...
H : ...Parfait, la lune commence à s'élever et cette brise légère titille si agréablement nos sens... En plus, grâce à ces deux arbres, nous serons un peu à l’abri des regards.
F : Avoue que l'endroit se prête idéalement à la réflexion... Tu dis donc que la définition du droit dépend de celle de l'amour ? Et inversement ?
H : Oui. Mais il nous faut d'abord nous entendre sur le sens du mot "définition". Il existe en effet un très grand nombre de conceptions sur la définition. Mais sans me donner la peine d’une quelconque justification, je tiendrai pour meilleure la conception d’Aristote, conception largement répandue par la scolastique au Moyen-âge : une bonne définition doit, selon ces illustres prédécesseurs, permettre de déterminer l'essence ou la nature de la chose. Elle consiste à dire à quel genre appartient une chose, c'est la definitio per genus proximum, et quelle est la différence de cette chose par rapport aux autres choses du même genre, c'est la definitio per difference specifica. Bien que la plupart des auteurs aient tendance à oublier cette exigence de la logique, quand il s'agit de parler des choses conceptuelles, c'est le minimum indispensable...
F : Parfaitement d'accord. Selon toi, quel est donc le genre prochain et quelle est la différence spécifique du droit et de l'amour ?
H : L'existence humaine et les places respectives que le droit et l'amour y occupent. Je sais qu'à première vue, ma réponse te paraitra trop vague. Mais là où la chose est grande, on ne peut pas forger un mot trop petit pour le dire.
F : Admettons... Mais qu'est-ce que l'existence humaine ? Tu n'as pas peur de tomber dans un bourbier inextricable, en abordant l'existence humaine comme telle ?
H : Je suis parfaitement conscient que ma proposition peut m'entraîner à la dérive ou à la digression ad infinitum. L'existence est un de ces termes à la fois les plus ordinaires et les plus mystérieux, dans le langage des humains. Les philosophes de tous temps ont dépensé des trésors d'ingéniosité dans leur spéculation sur l'existence humaine. Si les uns confondent l'existence avec l'être, les autres la considèrent plutôt comme un supplément de l'essence. Entre Sein, Dasein, et Seiend, mêmes des têtes fortes comme Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty ont pu s'embrouiller et s'y perdre. Pour moi, avec le bénéfice de l'aperception transcendantale (ou Ich denke de Kant), je dirais que l'existence humaine est l'individuation de l'essence humaine. En existant dans ce monde, on est forcément séparé des autres, en tant qu'individu. Par des détails infimes, ne serait-ce que par l'espace-temps que j'occupe, je suis toujours quelqu'un de différent par rapport à n'importe quel autre être humain. Mais en même temps, on est humain, ce qui veut dire qu'en dépit de toutes les différences qui me séparent des autres, je partage néanmoins avec eux quelque chose de fondamentalement identique, à savoir notre commune humanité. Toute existence est donc à la fois le "parfaitement" et la déperdition de l'essence. Parfaitement, car en existant, l'essence quitte les nimbes de l'abstraction et devient la réalité empirique ou l'être-là phénoménal (entéléchie d'Aristote, ou la tentation d'exister). Rappelons que l'être se dit essentiellement synthèse de l'essence et de l'existence. Mais en même temps déperdition, car, en existant comme individu, l'essence humaine se trouve nécessairement déterminée, par le temps et par l'espace (c'est cette détermination qui est ce que Cioran appelle l'inconvénient d'être né !). C'est pourquoi tout existant a la nostalgie de l'essence et aspire à y retourner. La mort en supprimant l'existant, se présente donc comme ce retour effectif à l'essence (qui est tantôt le paradis tantôt l'enfer selon la conscience vulgaire). C'est aussi pourquoi la mort est à la fois l'événement le plus concret et le plus abstrait dans la vie d'un individu humain ("tant que je ne suis pas mort, je ne sais rien de la mort, mais une fois mort, je ne serai plus là pour en parler !'' disait jadis Vladimir Jankélévitch).
F: Oh là, j'ai du mal à te suivre. Quel est le rapport entre l'existence humaine dont tu viens de parler avec le droit et l'amour ?
H : Patience. Mais pour te répondre directement, je dirais qu'aussi bien le droit que l'amour font partie de cette existence humaine ou encore qu'ils sont tous deux les composants indispensables de l'existence humaine.
F : Comment cela ?
H : Le droit correspond à la dimension individuelle ou singulière de l'existence humaine, tandis que l'amour correspond quant à lui à la dimension générique de celle-ci.
F : J'ai un doute, le droit n'est-il pas lui aussi un phénomène relationnel par excellence ? Ubi societas, ibi jus...
H: Tu as parfaitement raison, tout comme les jurisconsultes romains qui ont forgé cette formule. Pour moi aussi, le droit et l'amour n'ont de sens que si nous supposons que l'existence humaine est en même temps plurale : pas seulement moi, mais toi, lui et nous, nous existons dans ce monde. Mais dans cette existence à la fois singulière et plurale de l'être humain, le droit et l'amour occupent respectivement deux places différentes : si le droit dénote ma singularité individuelle, l'amour révèle en revanche ma profonde communauté avec autrui...
F : Précise un peu plus, je t'en prie !
H : Si j'explicitais ce que je viens d'énoncer, j'aborderais déjà la question de la différence spécifique du droit et de l'amour.
F : Qu'il en soit ainsi.
H : Comme futur docteur, comment définis-tu le droit ?
F : Tu me tends un piège, je le sens. Mais je ne vais pas me laisser faire ... Puisque j'ai l'avantage de connaître ton opinion là-dessus, je dirais qu'il existe deux types de définition du droit, celle des autres et celle qui t'est propre... Selon la plupart des juristes contemporains, le droit se définit comme un ensemble des règles (ou normes) de conduite sanctionnées par les pouvoirs publics, tandis que selon toi, le droit est plutôt, comment tu le dis déjà ? le suum cuique de chaque existence humaine.
H : Je sens une légère touche de moquerie dans ta voix. Mais ma définition du droit a été depuis fort longtemps brevetée par les anciens, donc je n'en revendique pas la paternité...Ainsi, si tu m'accordes que le droit n'est pas une règle ou norme de conduite, mais le suum cuique de chaque existence humaine, tu comprendras aussi que le droit suppose avant tout notre singularité individuelle. Mon droit est l'ensemble des attributs de mon existence individuelle. Mon corps, mon esprit ainsi que le produit de mon activité (la synergie de mon corps et de mon esprit) forment mon droit ou mon suum cuique. Au sens très large, je dirais que tout droit se définit comme quelque chose qui est propre à une personne et se ramène à la propriété. Aussi la conception classique de la justice ne peut-elle se comprendre sans une telle définition du droit : jus suum cuique tribuere... attribuer à chacun ce qui lui est dû, ce qui lui revient, ce qu'il mérite, etc. Contrairement à ce qui est souvent dit à ce sujet, je soutiendrais donc que le but de la justice consiste à réaliser le droit, et non l'inverse !
F : Tu aimes nager à contre-courant je vois. Bon, entre nous, au nom de notre amitié, je veux bien accepter ta définition du droit.
H : Tu es toujours aussi charmante ! Et...aussi charitable, je t'en remercie !
F : Et l'amour, comment définis-tu l'amour ? Autant ta conception du droit ne m'est pas étrangère, autant ton idée de l'amour me paraît profondément mystérieuse. Avouons qu'il y a quelque contradiction pour un vieux célibataire invétéré comme toi à prononcer un discours sur l'amour...
H : Pour me donner un semblant de justification, je citerai Aristote selon lequel la spéculation théorique vient toujours après le souci de la pratique... il faut sortir des jeux de l'amour pour s'adonner à son abstraction théorétique !
F : Soit. Alors quel est le fruit de ton abstraction théorétique en la matière ?
H : Je suis troublé... par ta question. L'amour est un peu comme le temps chez Saint Augustin, tout le monde croit savoir ce que c'est, mais dès qu'on se pose la question de sa définition, on ne sait plus...
F : Cuidado, je ne te laisserai pas t'en sortir aussi facilement par une pirouette, habile dialecticien que tu es ! Dis-moi ta conception de l'amour si possible sans cachotterie et sans trop de détours.
H : Puisque je ne prétends à aucune originalité personnelle, je n'ai pas non plus ma propre conception de l'amour. Ce n'est donc pas une tricherie de ma part si je ne te réponds pas directement. En revanche, nous pouvons dégager ensemble, si tu le veux bien, ce qui doit être une bonne définition de l'amour, qui correspondra au sens commun, dans ce qu'il y a de meilleur en lui.
F: D'accord, comment doit-on procéder alors ?
H : Partons des conceptions de l'amour les plus connues, et voyons ensuite ce qu'il y a de commun entre elles. De cette façon, nous enlèverons les écorces pour pénétrer au cœur même du phénomène...
F : Mais les conceptions de l'amour les plus connues sont loin d'être évidentes pour tout le monde. Quelles sont selon toi ces conceptions de l'amour les plus connues, que personnellement je ne connais pas ?
H : Je sollicite ton indulgence sur ce point, car parmi la multitude de conceptions de l'amour que les êtres humains ont, je ne retiendrai pour faire simple que trois types fondamentaux. Ainsi, de mon point de vue, il existe historiquement trois conceptions de l'amour les plus célèbres, qui sont autant d'idéaltypes, à savoir, l'amour éros, l'amour agapè, et l'amour philia (ou romantique). Je n'utilise pas le mot historiquement pour dire que ces conceptions ne sont plus d'actualité, car même de nos jours, bien que confusément, elles sont toujours partagées par la plupart des hommes et des femmes. Je dirais même plus, durant sa vie, le même homme ou la même femme peut faire l'expérience tantôt simultanément tantôt successivement de ces trois conceptions de l'amour.
F : Explique-toi un peu sur ces trois conceptions de l'amour, s'il te plaît ?
H : L'amour éros est celui des Grecs anciens dont la mythologie et la philosophie nous ont laissé les témoignages les plus indélébiles et les plus saisissants. La lecture du Banquet et de Phèdre de Platon nous permet de comprendre à peu près ce qu'est l'amour éros. Selon mon interprétation, l'amour éros est le produit même de la conscience grecque, que je qualifierais de cosmologique. L'esprit n'étant pas encore détaché du monde naturel environnant, il s'émerveille de toutes les choses qui l'entourent. Chaque arbre, chaque rocher a son esprit. Les nymphes dansent joyeusement autour de Dionysos. Les pans terrorisent les égarés dans la forêt. Aphrodite, la beauté et la sensualité faite chair, s'élève au-dessus des vagues et trône sur une conque, etc. Bref, pour les Grecs, le monde est naturellement harmonie et beauté et constitue pour ainsi dire la source de leur jouissance tant physique qu'esthétique. Corrélativement, l'amour éros est essentiellement une passion dirigée vers l'autre en tant qu'être naturel. Plus explicitement, l'objet de l'amour éros est le beau corps. La beauté serait même le chemin vers la sagesse si l'on en croit la malicieuse maïeutique de Socrate, maître de l'ironie devant l'éternel. On comprend dans ces conditions les succès d'un Alcibiade, d'un Agathon, même d'un Phèdre auprès de tous ces sages grecs (les vieux sages troquent pour ainsi dire leur sagesse chèrement acquise contre le corps jeune et beau naturellement donné d'un garçon). Devant un corps jeune et beau, l'amant, fût-il un sage, trépigne comme un étalon sur le point de saillir : il tremble et transpire, et ne peut être satisfait que par l'union avec l'objet ardemment désiré, si l'on se fie à la description de Platon lui-même. Il faut noter en passant que chez Platon, l'amour éros est toujours unilatéral, celui de l'amant seulement, non point celui de l'aimé et qu'il est en soi entièrement étranger à la fonction reproductrice de l'union sexuelle (d'où la pédérastie érigée en idéal même de l'amour par les philosophes grecs). La jouissance de l'autre comme la concentration de la beauté du Cosmos, voilà ce que cherchent les Grecs dans leur amour éros. Pour les Grecs anciens en effet, le corps humain est une exacte réplique du Cosmos. A l'admiration de l'harmonie et de la beauté du Cosmos correspond le culte du corps humain. De là vient peut-être également la passion des Grecs pour le sport et pour le bain public : si le premier leur permet de sculpter leur corps, le second leur donne l'occasion de l'exhiber. Remarquons incidemment que ce sont les Grecs qui ont inventé la sculpture du nu dans l'histoire des Beaux arts !
F: Maintenant, que signifie l'amour agapè ?
H: Pour bien saisir la différence entre l'amour agapè et l'amour éros, il faut nous situer aussi sur un plan ontologique. Comme je viens de le dire, si les Grecs considèrent fondamentalement l'être comme unité, un et indivisible, pour la religion chrétienne (tout comme la religion juive avant elle et l'Islam plus tard), l'être est pour ainsi dire dual, (Hegel dira ''duplication de l'être''), puisqu'il y a d'une part Dieu créateur et d'autre part le monde créé. Entre les deux, il existe un rapport de hiérarchie : seul Dieu créateur a une dignité ontologique propre, tandis que le monde créé n'a sa raison d'être que dans la volonté de Dieu, et doit aspirer au retour à Dieu. Dans ce contexte, l'amour que les êtres humains doivent avoir est uniquement l'amour de Dieu, non point l'amour de la nature ou l'amour des êtres humains eux-mêmes considérés comme êtres naturels. Aussi l'amour agapè signifie-t-il à la fois l'amour du créateur envers ses créatures (c'est par pure gratuité, par pur amour que Dieu crée le monde) et l'amour des créatures envers Dieu créateur. Dans un certain sens, si l'amour éros est un amour physique, sexuel, ayant pour objet les beaux corps, l'amour agapè est quant à lui strictement spirituel, ayant pour objet l'être transcendantal de Dieu. C'est donc un amour qui est purifié de toutes les souillures corporelles. L'exemple type de l'amour agapè est selon moi celui des moines du désert, qui exaltent leur amour de Dieu, en mortifiant leur corps (souvent par auto-flagellation), dans une solitude parfaite. C'est également en ce sens qu'on peut comprendre la politique du célibat des prêtres au sein de l'Eglise catholique. Il est vrai que cet amour agapè a également une signification humaine, dans la mesure où l'homme est fait à l'image de Dieu et donc digne d'être aimé comme tel. L'amour agapè parmi les êtres humains se manifeste donc essentiellement sous la forme de la charité (dont les historiens mesurent l'importance tout au long de cette longue période historique qu'on appelle Moyen-âge). On aime les autres comme images de Dieu, ou, ce qui revient au même, l'amour des autres est un chemin qui conduit à l'amour de Dieu. Contrairement à l'amour éros qui est par définition sélectif, puisqu'on n'aime que celui ou celle qui a un beau corps, l'amour agapè est à proprement parler universel : peu importe que l'autre soit beau ou laid, étant à l'image de Dieu, il est digne de mon amour ! C'est pourquoi l'amour agapè est un amour qui se confond souvent avec la philanthropie. Si l'amour éros est égocentrique, pour ne pas dire égoïste, puisque le corps des autres est considéré comme l'objet de ma jouissance, l'amour agapè est essentiellement altruiste, la seule satisfaction étant de nature spirituelle. Si je dois forcer un peu le contraste, je dirais que l'amour agapè est universel mais abstrait, alors que l'amour éros est particulier mais concret.
F : Et l'amour philia dans tout cela ? Je suppose que c'est un amour synthèse, si j'ai bien suivi ta logique dialectique ?
H : Je vois que tu n'as pas perdu ton temps en ma compagnie ! Oui parfaitement, de mon point de vue, l'amour philia en tant qu'amour romantique est une tentative de synthèse des deux conceptions de l'amour précédentes. Historiquement, l'amour romantique a été précédé par l'amour courtois et trouve son apogée notamment dans le romantisme. Dans le transport romantique, ce qu'aime l'amant ou l'amante, c'est un autre, naturel certes, mais idéalisé, fantasmé, et divinisé en même temps. Tout comme dans l'amour éros, l'autre qu'on aime doit être charmant, beau (on aura du mal à comprendre la passion d'un Roméo si la Juliette en face de lui est une femme affreusement banale ou moche !), mais en même temps, il n'est pas uniquement l'objet d'un simple désir sexuel. L'objet de l'amour romantique est donc le mélange de la nature et de l'esprit, du mondain et du divin. A travers l'aimé, l'amant cherche en réalité à sublimer sa propre vie, en lui donnant un sens supranaturel. En cela, l'amour romantique garde une trace de l'amour agapè. En tant que synthèse de l'amour éros et de l'amour agapè, l'amour romantique est à la fois unilatéral et réciproque : tout en étant un élan émané du sujet aimant lui-même, l'amour romantique nécessite la complicité de l'aimé pour durer. Comme toutes les synthèses, l'amour romantique est toujours un amour difficile, pour ne pas dire impossible, en raison de la difficulté de synthèse entre l'amour éros et l'amour agapè, entre la nature et l'esprit, entre l'existence prosaïque de tous les jours et l'exaltation romanesque. Dans la réalité vécue, l'amour romantique se révèle toujours plus ou moins être un amour impossible ou un amour déçu. D'où inévitablement la part de mélancolie, de chagrin, de nostalgie dans tout amour romantique. Ce n'est donc point un hasard si dans les représentations littéraires, l'amour romantique finit souvent par la souffrance voire le drame. Le suicide de Roméo sur la tombe de Juliette, la souffrance du jeune Werther de Goethe, l'amour impossible de Hölderlin (l'ami de Hegel, auteur de ce grandiose hymne à l'amour qu'est Hypérion : il a peu à peu sombré dans la folie et la mort, à la suite de son impossible amour de la femme d'un autre), sont autant de témoignages de la conséquence dévastatrice de l'amour romantique. Sais-tu qu'un poète romantique allemand, -Kleist est son nom, je crois-, a même pu considérer que la plus parfaite preuve d'amour qu'une femme puisse lui donner était de se suicider avec lui ? Et ce poète a par ailleurs réalisé son rêve avec une admiratrice, au cours d'une promenade autour d'un beau lac, après un repas d'amour.
F : Je comprends mieux pourquoi nos amours romantiques sont toujours plus ou moins éphémères, et pourquoi les poètes ne s'intéressent qu'aux amours avant le mariage ! Mais après avoir parcouru toutes ces grandes conceptions de l'amour, comment pouvons-nous dégager ce qu'il y a de commun parmi elles ? Ou comment pouvons-nous forger notre propre idée sur l'amour ? Je suppose qu'aucune de ces conceptions traditionnelles de l'amour ne te convient, si j'ai bien compris le fond de ta pensée ?
H : Effectivement, j'ai toujours éprouvé quelque insatisfaction par rapport à ces conceptions traditionnelles de l'amour. De mon point de vue, elles sont toutes axées sur l'objet ou le mobile de l'amour, mais ne nous renseignent pas suffisamment sur l'idée ou le concept même de l'amour. Or, dire que dans l'amour j'aime le beau, le divin ou les deux à la fois c'est une chose, mais donner la définition de l'amour en est une autre. Il est vrai que dans le dialogue de Platon, si l'on en croit ce que rapporte Socrate, la prêtresse Diotime a défini l'amour, fils de Poros et de Penia, comme un démon qui est l'intermédiaire entre l'immortel et le mortel, entre la richesse et le pauvreté, entre l'habileté et la maladresse. Mais il s'agit là de différents attributs de l'amour plutôt que de l'amour lui-même, selon mon interprétation !
F : Si l'amour se prête mal à la définition, c'est peut-être parce qu'il se vit, mais ne se définit pas ! Définir l'amour ne revient-il pas à le délimiter, voire le limiter, ce qui est contraire même à la nature même de l'amour, qui est infiniment variable, protéiforme ?
H : Loin de moi l'envie d'emprisonner l'amour dans un carcan conceptuel, car il est la manifestation de la vie elle-même. Mais simplement, quand on discourt sur quelque chose, il faut savoir ce dont on parle. On ne peut donc faire un discours sur l'amour en faisant l'impasse sur la définition de l'amour. Sinon, on parlerait de n'importe quoi, sauf de l'amour.
F : Je vois que tu essaies toujours d'avoir raison. Admettons. Maintenant je suis curieuse de savoir comment tu définis toi-même l'amour, si tu y es parvenu ?
H : Pour moi, comme je te l'ai déjà dit, génériquement, l'amour est une catégorie de l'existence humaine. Mais spécifiquement, l'amour doit être compris comme une catégorie différente de deux autres formes de relations humaines fondamentales, à savoir la haine et le respect, ou ce qui revient au même, la violence et le droit.
F: Explique-toi un peu, s'il te plaît, j'ai du mal à suivre.
H : Désolé, je suis allé un peu trop vite. Voilà, selon moi, dans son existence, un individu peut nouer trois types de relations fondamentales avec autrui, la haine ou la violence, le respect ou le droit, l'amour ou la charité. Toutes les trois se comprennent comme une certaine attitude par rapport à l'avoir ou au bien. Dans une relation de la violence, je porte atteinte au bien d'autrui, à son suum cuique, ou à son droit. Sur le plan sentimental, la violence se manifeste sous forme de haine. Dans une relation juridique, ou du droit, je rends à l'autre ce qui lui revient, ou je respecte ce qu'il est et ce qu'il a. C'est cela la justice. Dans un sens quelque peu négatif, la relation du droit et de la justice peut signifier également l'indifférence : je garde une distance vague et indéfinie avec les autres, je ne les déteste pas, mais je ne les aime pas non plus. Dans une relation amoureuse, non seulement je respecte ce que l'autre est, et ce qu'il a, mais en plus je lui donne une partie ou la totalité de mon bien à moi. L'autre, comme l'objet de mon amour, devient pour ainsi dire littéralement ma raison d'être. En ce sens, l'amour est altruiste. Il est vrai que dans l'amour, l'amant trouve lui aussi une certaine satisfaction, dans la mesure où l'amour correspond à un besoin fondamental de l'être humain, mais cette satisfaction se situe sur un tout autre plan que celui de la simple satisfaction matérielle ou physique, puisqu'elle est de nature purement métaphysique ou ontologique : par la voie de l'amour, il donne un sens à sa vie : il n'est plus un simple individu esseulé dans l'existence mondaine, mais devient quelque chose de générique ou essential. Bref, l'amour est pour l'individu le moyen de s'élever à l'humanité et de réaliser son propre essence. C'est dans l'amour de l'autre qu'un individu trouve son propre accomplissement, ou son épanouissement en tant qu'être humain. Sans l'amour, un individu est cloisonné dans son égoïté, vit comme une bête, et est en prise directe avec sa finitude ou sa mort. Ce n'est donc pas sans raison que les anciens Taoïstes chinois ont pu considérer l'amour comme l'élixir le plus efficace contre la vieillesse et la mort...
F : Tu as une bien haute conception de l'amour. Mais j'ai l'impression qu'elle est quelque peu irréaliste. Je crains qu'elle ne soit la source de beaucoup de déceptions et de souffrances, si tu la mets en pratique. Par ailleurs, n'a-t-on pas vu, en Occident au moins, que bien souvent l'amour côtoie la mort, Thanatos est tapi dans l'ombre d'Eros ? Si l'on attend trop de l'amour, on a forte chance d'être déçu, car, tôt ou tard, on se rendra compte que l'autre qu'on aime est un être aussi mortel, aussi fini que soi-même, et qu'en fin de compte, on est toujours seul avec soi-même, face à la maladie, la vieillesse et la mort ?
H : Tu as tout à fait raison, pour moi aussi, un individu humain ne doit jamais compter sur les autres pour affronter les affres de l'existence. Chacun doit avoir le courage de vivre sa propre vie. En outre, l'amour ne doit jamais impliquer une confiance naïve et aveugle en la bonté des autres, ni exiger une quelconque réciprocité de leur part. Un peu à la manière de Platon, je conçois l'amour comme purement unilatéral. Tout amour véritable, en tant que libre activité du sujet aimant, doit être unilatéral, c'est-à-dire un amour qui n'exige aucune réciprocité de la part de celui ou celle que l'on aime. A la limite, on aime surtout quand on n’attend rien de la part de l'être aimé. Par ailleurs, contrairement à la représentation vulgaire, on ne doit jamais attendre de l'amour ce qu'on appelle bonheur. Un amour heureux est un conte inventé pour les enfants. Pour moi, tout amour authentique est toujours teinté de mélancolie : j'aime tout en sachant que celui ou celle que j'aime ne m'aime pas forcément, ou pas autant que je l'aime ! A mon avis, l'amour réciproque, en dépit de toute la romance que l'on a brodé autour, est même à l'opposé de l'amour vrai, puisqu'il implique quelque chose de purement mercantile ou juridique. C'est l'amour bourgeois par excellence. On essaie de mettre dans un même sac la flèche de Cupidon et la balance de Thémis : je t'aime, à condition que tu m'aimes ; je t'aime tant et tant, il faut que tu m'aimes au moins autant ! Une des conséquences les plus dramatiques de l'amour réciproque est sa régression vers la jalousie et la haine : puisque l'autre que j'aime est transformé en objet de ma possession, ma propriété, mon droit, s'il ne m'aime pas ou ne m'aime plus, je me sentirais trahi, floué, tout comme je le serais par un partenaire d'affaire indélicat qui ne respecte pas les clauses de mon contrat avec lui. N'a-t-on pas souvent vu dans les faits divers, de nombreux individus, au nom d’amour, capables de tuer les êtres qu'ils prétendent aimer ? Pour moi tout ce qu'on appelle crimes passionnels n'est jamais motivé par un authentique amour. Il est autant sinon plus condamnable que les autres types de crimes crapuleux : personnellement, je ne vois aucune circonstance atténuante pour celui ou celle qui ôte la vie d'un autre être humain, au nom d’un prétendu amour, qui n'est en réalité que de la concupiscence, l'égoïste désir de la possession. Sur ce point, je me sens assez proche de la conception de l'amour agapè des chrétiens : au lieu de l'amour réciproque, propre à la société bourgeoise, il faut prôner l'amour unilatéral, qui est pure gratuité. J'aime, si et seulement si je n’attends rien en retour de la part de celui ou celle que j'aime ! La capacité de l'amour se mesure à l'aune de ce libre épanchement du sujet aimant vers l'autre : tout comme le soleil donne sa lumière gratuitement aux vivants, un vrai être aimant est capable de se donner à autrui constamment et sans limite, sans condition. Si ce n'est pas le cas, il y a contrat juridique, non point de vrai amour. Pour moi, l'exemple type de l'amour doit être celui de la mère envers ses enfants. Dans sa nouvelle intitulée "Une vie", Maupassant a dépeint une authentique histoire d'amour, celle d’une pauvre bonne pour l'enfant des autres : elle aime sans être jamais vraiment aimée en retour par les autres !
F : Mais n'est-ce pas un grand malheur d'aimer sans être aimé en retour ?
H : C'est pourquoi il ne faut jamais associer l'amour au bonheur. Cependant, si la personne que j'aime m'aime aussi, je dois l'accepter avec gratitude comme un cadeau de sa part, ou comme un don merveilleux de la vie. J'éprouverais un sentiment de bonheur certainement. Ainsi je ne dédaigne point l'amour des autres, ni le bonheur dans l'amour, mais bien au contraire, je dois les chérir au plus haut point, précisément parce que c'est pour moi quelque chose que je n'ai pas le droit d'attendre, ou quelque chose provenant de la bonté de la vie elle-même. Bref, j'aime sans aucune exigence, aucun droit d'être aimé: il ne doit jamais y avoir un droit à l'amour, contrairement à ce que l'on dit souvent de nos jours. C'est parce que je n'ai aucun droit d'être aimé que l'amour des autres me paraît d'autant plus précieux.
F : Et le sexe dans tout ça ? N'est-ce pas chose courante que l'amour et le sexe vont souvent de pair ? Peut-on concevoir l'amour sans sexe ?
H : Enfin, tu auras compris, pour moi, l'amour idéaltypique n'est pas l'amour sexuel... et le rapport d'amour entre les être humains ne se limite pas au commerce charnel !
F: Mais avouons que l'amour et le sexe sont souvent associés dans la représentation habituelle des gens.
H : Je dirais simplement que la confusion de l'amour et du sexe est à la fois la chose la plus naturelle et la plus regrettable ! Le besoin sexuel est d'abord naturel car lié à notre condition animale, ou à notre instinct naturel de reproduction de l'espèce, ou ce qui revient au même, à notre besoin d'immortalité (ma vie se prolonge littéralement dans celle de mes enfants etc.). Mais l'imagination a pour ainsi dire introduit une dose de fantaisie et beaucoup de raffinements dans ce besoin instinctif, un peu à la manière dont un gourmet apprécie un repas en dehors de toute considération purement nutritive (je me souviendrai toujours de ce qu'un de mes élèves a dit à propos de la spécificité des êtres humains : ''à la différence des autres animaux, les êtres humains sont toujours en rut !'') ; Mais sur le plan purement conceptuel, il faut distinguer soigneusement l'amour et le sexe... Il suffit de songer à ceci : deux êtres humains peuvent avoir un rapport sexuel sans amour et inversement, un rapport amoureux sans sexe. Dans un roman de Gabriel Garcia Marquez, intitulé "l'Amour au temps du choléra", le héros a passionnément aimé une femme pendant plusieurs dizaines d'années, avant de faire l'amour avec elle, à l'âge de 75 ans, si mon souvenir est bon...
F : Un amour sans sexe ? Tu vas passer pour un original, à une époque où tout le monde accorde une si grande place à sa vie sexuelle.
H : J'en suis bien conscient. Mais je ne nie pas qu'il puisse aussi y avoir de l'amour dans un rapport sexuel. Par ailleurs, c'est le sens proprement dit de l'amour éros chez les Grecs comme nous l'avons vu précédemment. Dans un rapport sexuel fondé sur l'amour, l'autre n'est pas l'objet de ma jouissance, n'est pas un moyen de ma satisfaction purement animale (Kant dira que l'autre n'est jamais un moyen pour un sujet moral !), mais bien au contraire, une personne humaine à qui je dois donner une part de moi-même, mon corps y compris, bref, je me mets à la disposition de l'autre...
F : Oh là là, n’aurais tu pas par hasard une conception sadomasochiste de l'amour sexuel ?
H : Non, bien que la frontière entre les deux soit dans la réalité très mince. Dans un rapport sexuel sadomasochiste, ma soumission à l'autre est un moyen pour parvenir au paroxysme du plaisir sexuel, alors que dans un rapport sexuel fondé sur l'amour, c'est avant tout la jouissance de l'autre qui compte pour moi...
F : Mais si dans un rapport sexuel, l'autre qui t'aime se comporte de la même manière que toi qui l'aime, c'est-à-dire que chacun prête attention à la jouissance de l'autre, penses-tu que tous deux parviendraient au nirvana ?
H : Une relation sexuelle fondée sur l'amour mutuel de deux êtres est la chose la plus belle qui soit et cela a fait rêver beaucoup d'amants dans ce bas monde. Mais personnellement, je me demande si le monde d'aujourd'hui est encore capable d'une si belle chose, tant il est vrai que le cinéma et Internet nous ont habitué avec toutes ces images de violence, de sadisme dans le rapport sexuel. L'industrie de la pornographie en tout genre est devenue un tout premier secteur économique, si l'on croit les statisticiens !
F : Il ne faut pas être pessimiste ! Il doit bien y avoir quelque part un vrai amour éros, un amour imprégné de la tendresse plutôt que de la violence... Bon, après toutes ces dissertations sur l'amour, et ses différences avec la violence et le droit, quel est le rapport que tu établis entre ces trois concepts ?
H : C'est assez simple. Pour moi, le droit ou la justice est la négation de la violence, et l'amour est la négation du droit ou de la justice. Bien sûr, la négation en question doit être prise au sens de la logique dialectique, telle qu'elle a été développée par Hegel : dépassement et rétention à la fois (on traduit parfois le mot allemand Aufhebung par subsumption au lieu de négation). Que le droit ou la justice soit la négation dialectique de la violence et de la haine, je crois que tu me suis assez facilement, car tu connais mes écrits là-dessus. Mais que l'amour soit la négation dialectique du droit et de la justice, c'est une idée quelque peu personnelle, qui mérite un peu plus d'explication sans doute...
F : Je n’attends que ça !
H : Rappelle-toi, on a défini la violence (ou la haine), la droit (ou la justice et le respect), et l'amour (ou charité) comme différentes attitudes par rapport à l'avoir, ou au bien. Dans une relation de violence, je porte atteinte au bien d'autrui, à ce qu'il est ou ce qu'il possède. Dans une relation de droit ou de justice, je garde ce que j'ai moi-même, je ne porte pas atteinte au bien d'autrui, et je rends à autrui ce qu'il a, ou ce qu'il mérite : le respect consiste donc à maintenir cette juste distance entre moi et autrui. Au niveau de la conscience morale, cela correspond également à ce qu'on appelle d'ordinaire honnêteté (honeste vivere, alterum non laetere et jus suum cuique tribuere selon la définition classique de la justice donnée par Ulpien). Et l'amour dépasse le droit et la justice (ou le respect et honnêteté), dans la mesure où dans une relation amoureuse, non seulement je ne porte pas atteinte au bien de la personne que j'aime, non seulement je la respecte, mais en plus, je lui donne une partie ou la totalité de ma personne, de mon bien. Dans un rapport juridique, les deux personnes sont séparées comme deux entités autonomes, indépendantes, chacun a sa raison d'être en soi, chacun a sa propre fin (si tu me permets d'employer à nouveau le langage de Kant). Mais dans une relation amoureuse, les deux personnes sont pour ainsi dire parvenues à une unité, en dépit de leur individualité, de leur différence. Volontairement ou non, l'amour conduit à la fusion ou à recréer l'unité là où auparavant il y a différence. C'est pourquoi l'amour correspond au côté générique de l'existence humaine (qui se définit, rappelle-toi, comme une individuation de l'essence de l'humanité). Par le biais de l'amour, je tente mon retour vers mon essence ou vers notre commune humanité ou, ce qui revient au même, à notre immortalité (car en tant qu'espèce, nous sommes immortels!). C'est pourquoi en donnant sa personne et son bien à la personne qu'il aime, l'amant ne se prive pas, au sens ordinaire du terme, mais bien au contraire, s'enrichit de l'humanité (dans laquelle réside sa propre essence). Seul l'amour permet à un individu humain de surmonter son individualité, son égoïté, et de parvenir à la plénitude de son existence. Seul l'amour permet à l'individu de vaincre le sentiment morbide de la solitude et de trouver un sens à son existence, à sa propre vie. C'est pourquoi l'incapacité d'aimer et de susciter l'amour met l'individu en face du néant, et peut conduire dans des cas extrêmes au suicide. C'est donc une profonde vérité que Saint Paul a énoncé dans son épitre aux Corinthiens : un homme a beau être brave, savant et juste, sans l'amour, il n'est rien ! ou comme le chantait Edith Piaf : « sans amour, on n’est rien du tout ».
F : Ah je connais ce passage de saint Paul ainsi que la chanson d’Edith Piaf. Le premier a d'ailleurs fait pleurer ton maître JAM, dans un film, comme on l'a invoqué tout à l'heure.
H : Je pense qu'en tant que bon juriste, mon maître a cette précieuse qualité d'être capable d'aimer les autres... Ou comment dit-on déjà ? Il a une grande humanité en lui. Tous les élèves ayant été sous sa direction de thèse s'en souviendront. Pour être un peu plus partial, je dirais qu'il est en soi une réfutation vivante de ce juridisme étriqué qui sévit trop souvent dans nos universités. Son amour de la musique, de la poésie, de la peinture, des romans, s'expliquent selon moi par cette soif de comprendre l'être humain dans sa globalité, dans son intégralité, pas uniquement comme une abstraction vide en tant que sujet de droits et d'obligations !
F : A travers l'exemple de ton maître, tu es en train de suggérer qu'on ne peut pas être un bon juriste si l'on n'a pas la capacité d'aimer ? Ou encore, qu'on ne peut pas aimer si l'on reste simplement un bon juriste ?
H : Je t'adore, ma petite muse ! Tu saisis plus rapidement ma pensée que moi-même. Effectivement, c'est vers cette conclusion que je suis en train de m'acheminer, inexorablement !
F : Trêve de plaisanteries ! Je sais également à qui s’adresse ton amour, alors... Oui justement, puisque nous sommes entre amis, comment définis-tu déjà l'amitié par rapport à l'amour, tant il est vrai que dans la réalité, la frontière entre les deux est souvent floue, peu étanche.
H : Pour moi l'amitié se situe à mi-chemin entre le droit et l'amour : un ami, c'est celui que j'aime et respecte à la fois. Donc c'est la relation humaine la plus délicate : fusion dans la différence, aimer et respecter en même temps, voilà des choses qui ne sont point faciles à synthétiser. C'est peut-être en ce sens qu'Aristote a dit, dans son célèbre "Ethique à Nicomaque", que l'amitié est la relation humaine la plus difficile. Soit dit en passant, je ne suis pas tout à fait d'accord avec la définition d'Allan Bloom selon laquelle l'amitié est une sorte d'amour par le discours ou la parole : un ami serait quelqu’un avec lequel il est bon seulement de bavarder, si j'ai bien compris sa pensée !
F : Il me semble que tu as raison. L'amitié implique d'autres choses que le simple fait de converser ensemble : entre-aide mutuelle, soutien, etc. en cas de coups durs de la vie. Etc. Mais pour revenir sur le rapport entre le droit et l'amour, j'ai l'impression qu'il y a encore un petit détail dans ta pensée qui m'échappe : si le droit signifie que chacun garde ou revendique ce qu'il a ou ce qu'il mérite, et si l'amour implique que l'amant abandonne son bien au profit de son aimé, est-ce que dans une relation amoureuse, il doit également y avoir le respect de soi-même et de l'autre ? Le droit ou la justice n'est-il pas à la base de l'amour ?
H : Tu as tout à fait raison. Pour moi aussi, un être humain qui n'est pas maître de soi-même, et qui est entièrement livré au tourment sentimental est également incapable d'aimer les autres d'une manière convenable et constante. Pour aimer les autres, il faut commencer d'abord par s'aimer soi-même, ou avoir confiance en soi. Mais de l'autre côté, cet amour de soi ne doit pas être transformé en narcissisme niais. Par rapport à l'être aimé, il faut évidemment commencer par le respect, en le traitant comme un être ayant sa propre personnalité, ou sa propre dignité. Un amour authentique ne doit jamais consister à infantiliser l'être aimé, encore moins à l'avilir. Bref, au cœur même de la relation amoureuse, il y a une relation juridique au départ : avant d'aimer l'autre, je dois surtout le respecter ! Le désir de fusion ne doit pas conduire à l'effacement de l'autre en tant que personne humaine autonome. Même ici, le principe de la raison pratique énoncé par Kant reste valable : ne traite jamais l'autre personne comme un simple moyen, mais comme un sujet ayant une fin en soi.
F : Si la relation juridique est à la base de la relation amoureuse, comment dois-je comprendre dès lors ton attitude très critique à l'égard du contrat de mariage ?
H : Il faut peut-être clarifier ma position sur ce point. Pour moi, le contrat de mariage, en tant qu'institution juridique, est en soi indifférent à l'amour. C'est pourquoi l'acte même de se marier avec la conclusion d'un contrat de mariage recèle en soi un profond paradoxe : d'un côté, le mariage suppose l'amour, mais de l'autre, en stipulant dans un contrat le mien et le tien, les mariés anticipent implicitement la fin de leur relation amoureuse, car à quoi bon ce contrat de mariage, si ce n'est pas pour faciliter le partage des biens au moment du divorce ? Plus je réfléchis, plus je trouve que la pompe avec laquelle les gens organisent habituellement leur mariage a un aspect risible, pour ne pas dire ridicule : ils ne se rendent pas compte qu'au moment même d'officialiser leur amour, ils annoncent la fin possible de celui-ci. Mais d'un autre côté, je conçois parfaitement l'utilité pratique du contrat de mariage d'un point de vue simplement juridique. Enfin, tu l'auras compris, pour moi, le contrat de mariage est en soi indifférent à l'amour. Il y a des amours avant le mariage, en dehors du mariage. En plus, le contrat de mariage a même un effet pervers pour l'amour : grâce ou à cause de ce contrat, les mariés sont installés dans une fausse certitude rassurante de se posséder mutuellement, et ne font plus autant d'efforts qu'auparavant pour cultiver leurs feux de l'amour : la passion cédera peu à peu la place à la routine, à l'ennui, et à la séparation.
F : Hélas, c'est un phénomène qu'on constate de plus en plus souvent dans nos sociétés modernes. Comme nous l’avons dit au début, de plus en plus de mariages se soldent par l'échec ou le divorce. Peut-être que par nature l'amour est incapable de résister à l'outrage du temps, tout comme la beauté physique elle-même. Entre Eros et Chronos, il doit y avoir une hostilité permanente...
H : Tu as là une idée excellente. De mon point de vue, l'une des causes de la fragilité de l'amour dans la société moderne est l'incapacité des hommes modernes à élever l'amour à la hauteur de la moralité : on a trop souvent tendance à penser que l'amour est une passion sentimentale, un coup de foudre mystérieux (il s'agit là d'un héritage du romantisme certainement). Or, par définition, toute passion (qui implique la passivité du sujet : on n'aime pas librement, on subit l'amour comme une fatalité !), tout sentiment ne peut être que provisoire ou passager. Pour qu'il y ait un rapport humain profond, fondé sur l'amour constant, il faut selon moi concevoir l'amour avant tout et surtout comme une catégorie morale.
F : Tu avances là une idée pour le moins déconcertante. Tu es en train de suggérer qu'il doit exister un devoir d'aimer ?
H : Exactement. Mais hélas c'est quelque chose qui a été complètement ignoré dans la conception moderne de la moralité.
F : Intéressant. Mais qu'est-ce que tu reproches à la conception moderne de la moralité ?
H : Si mon appréciation est exacte, je dirais que la conception moderne de la moralité, telle que Kant l'a formulée dans sa Critique de la raison pratique, a trop souvent tendance à réduire la moralité à la juridicité, le devoir moral à celui du respect ou de la justice. Or, pour moi, dans la moralité, il doit y avoir également une place pour l'amour !
F : Explique-toi un peu plus, s'il te plaît ! Il me semble que tu abordes là un thème qui touche à la définition même du droit dans son rapport avec la morale. Or, il s'agit là d'un sujet pour le moins épineux pour beaucoup des juristes, mêmes théoriciens ! Personnellement je n'y vois rien de clair après avoir lu les auteurs les plus éminents, de Kant jusqu’à Habermas...
H : Normal. Si je dois me montrer irrévérencieux, je dirais qu'ils ont tous méconnu le rapport entre le droit et la morale, et l'amour, dois-je ajouter !
F : Je suis impatiente d'entendre ta critique sur leur conception de la moralité !
H : Un des reproches les plus importants que j'adresserais à la philosophie classique consiste en ceci : elle a eu tort de mettre le droit et la morale côte à côte comme deux choses distinctes. Or, pour moi, leur relation est celle entre la forme et le contenu, ou entre le contenant et contenu. Plus exactement, il faut concevoir la morale comme une enveloppe, le droit et l'amour comme ce que l'on met dans cette enveloppe, bref, le contenu...
F: Tu me donnes un peu le vertige là ! Si je me souviens bien, Kant a défini le droit comme la limite de la liberté externe, la morale comme la limite de la liberté interne... comme si l'homme était commandé par deux maîtres différents dans sa conduite.
H : C'est une vision que je ne partage pas du tout ! Pour moi, seule la morale me fournit les préceptes de ma conduite, car qu'est-ce que la morale sinon l'ensemble des règles de conduite que ma conscience subjective a pu librement concevoir et déterminer ? Par ailleurs, la liberté ne se définit-elle pas comme la possibilité de s'imposer à soi même des règles de conduite, ou ce qui revient au même, comme auto-nomie ? Comparativement, le droit est pour ainsi dire la conséquence objective de ce que j'ai fait : en raison de ce que j'ai fait, je mériterais telle ou telle chose comme mon suum cuique ou mon meum. Cependant, d'un autre côté, dans ma conscience morale, je peux aussi intégrer des règles de droit, en les faisant miennes. Les règles de droit de nature proprement objective se trouvent pour ainsi dire transformées en règles morales de nature subjective. Tu remarqueras que toutes les règles morales formulées par les moralistes sont de nature juridique. Prenons par exemple cette règle d'or universelle : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. C'est la règle de la réciprocité, du respect, de la justice, donc une règle de nature juridique. Ou encore le premier principe de la raison pratique de Kant : Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse valoir en même temps comme le principe d'une législation universelle, c'est-à-dire être adoptée par tout le monde (la règle d'universalisation). En dernière analyse, cette règle est également une règle de nature juridique, car fondée finalement sur la réciprocité. En un certain sens, les règles de droit forment le contenu exclusif de la morale selon les moralistes classiques. Se comporter moralement ce serait tout simplement vivre honnêtement, sans jamais porter préjudice à autrui, et donner à autrui ce qui lui revient. D'où l'impossibilité pour les moralistes classiques de distinguer véritablement le droit et la morale. D'où la conception kantienne de la distinction entre le droit et la morale (externe et interne). Mais à mon avis, la morale ne se réduit pas aux règles de droit intériorisées, ou devenues subjectives. Il doit y avoir une autre composante, à savoir les règles d'amour. Pourquoi cela ? Comme on l'a vu, la morale concerne les règles de ma conduite. Or, comment dois-je me comporter, ou que dois-je faire ? Une réponse valable à cette question n'est possible que si on l'élève à la hauteur existentielle : le sens de ma vie ou de mon existence dans ce monde. Comment faire pour que ma vie ou mon existence dans ce monde puisse avoir un sens ou une signification ? Puisque nous avons défini l'existence comme individuation de l'essence humaine, mon existence doit avoir des significations sur deux plans différents mais strictement liés : d'une part, en tant qu'individu singulier, je dois me réaliser comme tel, avec toutes les particularités qui me sont propres. Le droit correspond à la valeur de mon existence en tant qu'individu. Mais en même temps, je suis un être humain, et partage avec tous les autres êtres humains un ensemble d'attributs génériques. L'amour dont je fais preuve à l'égard d'autrui correspond à cet aspect de mon existence. Dès lors, mes règles de conduite doivent comporter deux volets différents correspondant à deux dimensions de mon existence : les règles de droit et les règles d'amour. Bref, il y a un devoir d'aimer, tout comme il y a un devoir de justice. Sur le plan historique, ce devoir d’aimer en tant que composante essentielle de la moralité a été d’ores et déjà annoncé par la religion chrétienne. L’injonction morale la plus importante de cette religion se ramène à cette simple formule : « Aimez-vous les uns les autres ! » C’est un peu en ce sens que Hegel a pu qualifier la religion chrétienne comme une religion d’amour, comparée à la religion juive qui serait une religion positive ou une religion de lois et de commandements. Le devoir d'aimer est au cœur de la religion chrétienne et lui sert de critère distinctif. Mais malheureusement l'amour agapè a été trop souvent discrédité par les moralistes à l’époque des Lumières. Du coup, le devoir d'aimer en tant que composant même de la moralité est ignoré par des auteurs contemporains.
F : Comment expliques-tu cet oubli du devoir d'aimer dans la conscience morale moderne ?
H : Comme aucun philosophe ne peut sauter par dessus son époque, ou comme l'a joliment dit Hegel lui-même, la chouette de Minerve ne prend son envol qu'au crépuscule, la philosophie morale de Kant ne fait que refléter la conscience morale de son époque, celle de la société moderne, ou bourgeoise. Beati possedantis, telle est la maxime inscrite sur le frontispice de la société bourgeoise, une société fondée sur la liberté individuelle, sur le droit de la propriété. Historiquement, il y a indéniablement un progrès par rapport à l'ancienne société de classes, de cloisonnements, mais l'exaltation des droits de l'homme est inévitablement accompagnée de ses ombres, l'oubli du devoir d'aimer. Les hommes modernes sont incapables de concevoir l'amour pur, l'amour sans intérêt égoïste: mêmes les actes de charité sont toujours suspects d'un égoïsme plus ou moins inavoué. De nos jours, on fait des dons à des organismes de charité, de bienfaisance, à condition qu'il y ait une déduction fiscale ! Bref, selon le diagnostic d'Eric Fromm, il y a un déclin de l'amour en Occident !
F : Mais que signifie pour toi concrètement le devoir d'aimer ?
H : C’est pour moi une certaine façon de se comporter envers les autres êtres humains, une certaine générosité, la capacité de compréhension, et de pardon. La gentillesse, comme on le dit communément ! Bref, un peu moins de droit, un peu plus d'amour ! Voilà ce qu'il faut pour compenser l'hyperjuridicisation de la vie de nos contemporains.
F : Je comprends mieux pourquoi les juristes purs et durs sont souvent marqués par l'incapacité d'aimer ! A forcer de lutter pour le droit, on devient peu à peu insensible à l'amour : on est incapable de tolérer la moindre injustice subie et on a de plus en plus tendance à voir dans autrui un ennemi potentiel de son droit. Il y a effectivement un défaut professionnel parmi les gens de droit sur ce point.
H : Mais le théorème que j'ai énoncé auparavant n'a évidemment qu'une valeur relative. En réalité, les juristes, en servant la cause de la justice, rendent un fier service à Eros, car dans une société envahie par la violence et la haine, l'amour a évidemment des difficultés à s’épanouir. En domptant la violence, le droit rend possible l'amour. Mais voilà, la justice doit être à son tour dépassée par l'amour, pour que la société humaine soit entièrement à la hauteur de la dignité humaine. Pour réconforter ceux qui exercent un métier de juriste, je dirais qu'il faut être un bon juriste mais pas seulement un bon juriste, car en plus il faut être capable d'aimer...
F : Je pense que ton maître JAM peut être considéré comme une synthèse réussie de cette double capacité !
H : Oui, tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter en portent témoignage ! Si j'étais à sa place, je dirais, en paraphrasant un héros de Gorki, que je n'ai pas vécu ma vie en vain, car non seulement j'ai lutté pour le droit, mai en plus j'ai aimé !
F : Tu as raison de penser ainsi... oh là, qu’est-ce que le temps passe vite ! Il commence à se faire tard. Même les amoureux se sont peu à peu dispersés. On doit rentrer maintenant. Mais regarde, une étoile filante !
H : Je l'ai remarqué aussi. Kant a dit qu'il y a deux choses les plus admirables pour lui, la moralité à l'intérieur de lui, et le ciel étoilé au-dessu de lui. Si notre existence est aussi courte que celle d'une étoile filante, au moins, en nous consumant, nous aurons réussi à illuminer un bref instant le ciel étoilé, n'est-ce pas déjà un sens ? Le ciel étoilé n'est-il pas le symbole même de notre moralité ? De notre droit et de notre amour ?
F : Ô lyrisme, quand tu nous tiens...Est-ce que tu ne serais pas en train de devenir amoureux ?
H : Comme toujours...
(Deux ombres remontent la pente de la place de la Daurade, et disparaissent peu à peu dans le dédale urbain de la Ville Rose. Derrière elles, la Garonne, majestueuse, coule silencieusement vers l'Océan, sous la caresse langoureuse d'une brise légère...)
Bibliographie
Platon, Le banquet ; Phèdre
Aristote, Ethique à Nicomaque
Bible, Cantique des cantiques
Saint Paul, Epitre aux Corinthiens
Saint Augustin, Confession ; et Hannah Arendt, Le concept d'amour de Saint Augustin
Hegel, Esprit du Christianisme et son destin. Voir les commentaires sur ce livre de Hegel, Axel Honneth, The struggle for recognition. The moral Grammaire of social conflits, 1995, Polity press (notamment le chapitre T intitulé Patterns of Intersubjective Recognition : love, right and solidarity) ; Maria del Carem Paredes Martin, La vie et l'amour dans la pensée de Hegel à Francfort, in revue Philosophique, janvier-mars 2007, p.22 -41.
Goethe, Faust ; Les souffrances du jeune Werther
Hoderlin, Hypérion
Novalis, Hymne à la nuit
Rilke, Elégies de Duino
Denis de Rougemont, l'Amour en l'Occident
Eric Fromm, Etre et avoir ; l'art d'aimer.
Jankélévitch, Le pardon.
Allan Bloom : l'Amour et L'amitié