Notes sur L'intime

 

Quelques notes sur l’intime

 

 

La distinction entre sphère publique et sphère privée est une distinction qu’il n’est pas facile de situer théoriquement. Disons que cette distinction n’est pas première, elle dérive de la sexuation de toutes les catégories du capital qui comme (et parce que) économie politique construit cette distinction (cf. Américaines). Disons aussi que (à mon avis) rien ne se joue dans une dynamique entre public et privé, parce qu’il n’y a aucune dynamique entre ces deux instances.

Je cite à ce propos un passage du futur livre « Kochari… » :

« En elle-même, l’apparition du privé sur la scène publique ne change rien à la définition des deux sphères ni même à leur séparation et à l’assignation des femmes au privé. Ce qui importe ce n’est pas que le privé devienne « public » mais que les femmes définies par ce privé apparaissent même sous les dimensions du privé dans la sphère publique. Alors, soit le privé, même publiquement, demeure ce qu’il est et les femmes sont rapidement renvoyées à son mode d’existence habituel, soit à partir de cette apparition publique du privé les femmes posent la question de l’existence même de ce privé et de sa séparation et donc aussi celle de l’existence du public et finalement la question de leur propre définition comme femmes. Le basculement vers une branche ou l’autre de l’alternative ne dépend pas d’un jeu entre les deux sphères car aucune ne présente des déterminations qui soient la dynamique du dépassement de leur définition réciproque et de leur rapport. Aucune des deux n’est dans un rapport à l’autre qui soit une contradiction pour elle-même et encore moins pour leur reproduction réciproque, elles sont seulement complémentaires. Elles sont les conditions existantes du salariat (de la vente et de l’achat de la force de travail ainsi que de sa reproduction tant individuellement que comme « race des travailleurs ») et de l’exploitation. Le rapport entre ces deux sphères et leur dépassement ne résulte pas de leur propre relation et propre existence mais des contradictions de ce dont elles sont les conditions existantes : contradiction entre les classes, contradiction entre les hommes et les femmes dont l’unité dynamique est le capital comme contradiction en procès. Public et privé ne sont pas de simples phénomènes de ces contradictions et de leur unité sans lesquels ces contradictions et leur unité pourraient tout aussi bien exister. Les conditions existantes d’une contradiction sont aussi ses conditions d’existence. Quand les femmes de Mahallah lance la grève ou font, au travers des réseaux sociaux autour de l’usine, des conditions privées de reproduction de la force de travail une affaire publique, public et privé ne sont pas à eux-mêmes leur raison d’être, aucune forme n’est son propre contenu, mais les contradictions essentielles et leur unité n’existent pas avant, après ou en dessous de ces formes.

Si l’on considère la séparation entre public et privé comme la forme générale de la sexuation de toutes les catégories du capital, on n’en déduit pas pour autant que cette forme soit le pur phénomène des contradictions essentielles. La forme est essentielle à l’existence même des contradictions, elle en constitue réellement les conditions d’existence (pas de contradictions de genre ou de classe sans l’existence et la séparation du public et du privé) tout comme les contradictions, dans leur caractère essentiel, constituent la condition d’existence de cette séparation. Les conditions existantes (l’existence et la séparation du public et du privé) sont l’existence réelle (concrète, actuelle) des contradictions constituant le tout parce que c’est fondamentalement les contradictions et leur unité dynamique (le capital comme contradiction en procès) dans leur sens essentiel qui leur assignent ce rôle, non comme un pur phénomène à côté d’elles, sans lequel elles pourraient tout autant être, mais comme leurs conditions d’existence même. Ce conditionnement d’existence des contradictions essentielles ne tombe pas dans la circularité ou dans une inter construction indifférenciée car la totalité n’est pas annulée comme structure à dominante (la consubstantialité des contradictions de classes et de genres). On parle des conditions d’existence des contradictions essentielles en parlant des conditions existantes : réflexion dans les contradictions essentielles mêmes de leurs conditions d’existences. L’existence et la séparation du public et du privé deviennent dans un sens très fort, absolu, condition d’existence des contradictions déterminantes (classe/genre).

Ainsi, c’est au cours du capital comme contradiction en procès, unité dynamique des contradictions de classes et de genres, que nous avons affaire comme déterminant du basculement vers l’une ou l’autre branche de l’alternative lorsque le privé fait irruption dans le public et non à leur propre jeu réciproque, même si ce n’est que dans ce jeu et dans sa forme propre, car c’est la forme générale de la sexuation des catégories du capital, que se régleront consubstantiellement et non transubstantiellement les comptes entre les genres et avec le capital. Le cours des luttes actuelles au Maghreb et au Machrek qui se construisent dans un interclassisme dont la politique (le paradigme même de l’existence et de la séparation du public et du privé) est spécifiquement le contenu entraîne l’irruption du privé dans la sphère publique à ne pouvoir être qu’une mise en abymes de la séparation à l’intérieur du public avant de renvoyer les femmes, qui sont de fait sans perspective autre (aucun sujet n’est autre chose que ses conditions), à la pure et simple séparation du public et du privé, à leur définition et existence. L’Etat et les partis islamistes qui réalisent la synthèse politique de cet interclassisme du mouvement en se fondant sur lui contre lui-même s’en chargent. »

 

Je pense qu’il faut avoir en tête les difficultés théoriques de la distinction entre privé et public (que je préfère à l’appellation comme distinction entre « sphères », ce sont plus des instances et des pratiques que des territoires) pour passer à ce qu’AC appelle « l’intime ». Le texte d’AC est important car il faut bien que la constitution du groupe femmes (que AC relativise pertinemment à la fin du texte) intègre l’existence de ses propres membres comme sa condition d’existence, c’est-à-dire que les femmes ne soient pas seulement des objets construits mais encore des sujets pour elles-mêmes se ressentant et ayant conscience d’elles-mêmes en tant que telles. Si je comprends bien l’intime serait une sorte d’intériorisation par les agents de la séparation entre public et privé qui par cette intériorisation d’agents deviennent sujets. « Affects » et « ressenti » dont parle AC sont très proche du concept d’idéologie. On peut dire que les individus vivent leur idéologie. Dans l’idéologie les individus (ou les classes, ou les « groupes ») n’expriment pas leur rapport à leurs conditions d’existence, mais la façon dont ils vivent leur rapport à leurs conditions d’existence, ce qui suppose à la fois le rapport réel et le rapport vécu, senti, imaginaire. Cette « façon » est nécessaire au rapport réel. Là je suis totalement d’accord avec AC quand il dit que la connaissance et l’analyse des « rôles sociaux » ne supprime en rien le ressenti, l’intime d’être femme (ou homme). La connaissance d’une idéologie est la connaissance des conditions de sa nécessité et aucune connaissance ne la supprime.

Pour en revenir au passage du public / privé à l’intime. Je pense que l’intime comme dit AC ne peut être « totalement saisi  au travers de cette division ». En fait, j’ai le sentiment que cette division est une sorte de cul-de-sac théorique. Donc on va partir du point de départ : « la population comme principale force productive »/ la distinction public / privé intervient comme une détermination nécessaire inhérente à cet intime mais non comme le point de départ d’où on le déduirait.

C’est alors le passage de « la population comme etc. » à l’intime qui est délicat. AC écrit que « la population etc » pourrait finir par « apparaître comme la détermination en dernière instance, dans laquelle serait absorbées toutes les conditions existantes du rapport, leur spécificité. (…) Il n’y a pas d’abord « la population comme principale force productive », et ensuite les sentis qui en découleraient, on a immédiatement affaire aux sentis et aux rapports tels qu’ils sont. « Ce qui les fait exister » ne les empêche pas d’exister, c’est-à-dire d’être vécus tels qu’ils sont, et d’être intimement vécus par les sujets qu’ils animent. Ou alors, la population comme principale force productive reste vouée à jouer le rôle d’infrastructure du rapport, tous les modes d’existence du rapport n’étant plus que secondaires par rapport à elle, alors que le texte montre que c’est justement dans ces modes d’existence que les choses se jouent. ».

Je pense que là nous nous trouvons face à la principale difficulté que présente le texte sur la conjoncture, difficulté qui motive à juste titre toutes les réticences de Cebe vis-à-vis de ce texte. Ce n’est pas parce que nous critiquons le simple rapport causal entre essence et phénomène (pour comprendre ces phénomènes comme des formes d’apparition) qu’il n’y a plus d’essence ou, dans un autre registre de « détermination ne dernière instance ». Ce n’est pas parce que son « heure solitaire ne sonne jamais » qu’elle n’existe pas. Le piège du texte sur la conjoncture réside dans une critique de ce rapport causal qui nous conduirait à la totalité significative, chaque élément, instance, etc. possédant tous les attributs de la totalité. Il n’y aurait plus de totalité hiérarchisée. C’est bien sûr à partir de là que peut se faire une utilisation à tort et à travers du concept de conjoncture (je pense ici aux textes de Max l’Hameunasse sur Notre Dame des Landes et à certaines réflexions entendues à Aurel).

Quand AC écrit « il n’y a pas d’abord… et ensuite les sentis qui en découleraient», je me demande à quel niveau on parle. Oui, il y a d’abord, de même qu’il y a d’abord les rapports de production… Nous n’avons pas affaire « immédiatement » (c’est moi qui souligne) aux sentis et aux rapports tels qu’ils sont. Ou alors il n’y a plus de théorie, plus de production de concepts et plus important plus de totalité structurée et hiérarchisée plus de détermination et de dominantes, plus de circulation rationnelle des dominantes. Que la « détermination en dernière instance » que serait « la population comme principale force productive » ne puisse exister et est même impensable sans ses conditions d’existences qu’il ne s’agisse pas de phénomènes sans lesquels elle pourrait être comme ne pas être, ne signifie pas qu’il n’y a pas de « détermination en dernière instance », de médiation, de hiérarchie, en un mot de structure. La totalité significative est le piège qui guette intérieurement le concept de conjoncture et plus généralement la critique que nous faisons de la « détermination » de « l’infrastructure » (peu importe) comme la simple et parfaite « vérité de » de ces conditions d’existence.

En fait pour justifier l’importance qu’il va donner à « l’intime », AC se livre dans ces deux premières pages à une surjustification. Attention, ce que je critique ce n’est pas l’importance de ce qui est avancé dans ce texte que l’on conserve ou non l’appellation d’intime, mais la manière dont cette importance est produite et justifiée. Dans la suite du texte la construction de cet « intime » est tout fait légitimement corrélée à celle de « sujet », mais là AC n’est plus dans « l’immédiat ». En commentant une citation de C, AC écrit : « Ce que je vois dans ce passage, un peu à rebours de ce qu’il affirme fortement (on peut le lire en partant de la fin : «  quand la reproduction de la force de travail suppose (…), alors une fille sait qu’être une femme c’est se caler (…) »), c’est justement la façon dont l’intime n’est pas isolé de l’ensemble du rapport, mais apparaît comme s’il l’était, ce qui fait que l’ensemble du rapport n’apparaît plus que comme l’affaire de sujets. Une fois qu’ils sont « assujettis », une fille devient une femme, un garçon un homme, et ils agissent en conséquence l’un envers l’autre, c’est-à-dire non seulement font éventuellement des enfants (en nombre et en temps socialement déterminés, etc.), mais encore et surtout existent par là comme sujets sociaux se reconnaissant eux-mêmes et l’un l’autre comme tels dans les sphères publique et privée, y trouvant « tout naturellement » leur place respective selon ce qu’ils sont. L’intime, c’est aussi tout simplement un rapport à soi en même temps qu’un rapport à l’autre, rapport à soi parce que rapport à l’autre : c’est un rapport social. ». La lecture « à partir de la fin » que propose AC est précisément la lecture qui contredit les affirmations de la première page et c’est cette lecture qui fonde réellement la notion d’intime. Là, AC insiste sur « apparaît comme s’il l’était » ; « l’ensemble du rapport n’apparaît plus que comme l’affaire de sujets ». Il y a donc des formes d’apparition du rapport, formes nécessaires au rapport mais formes d’apparition tout de même. Tout n’est pas confondu, tout n’est pas au même plan. Si tout était au même plan, rien ne serait expliquer et produit, il suffirait de « lire », tout serait donné en clair. La relation que nous cherchons à produire entre les instances d’un mode de production ne tombe pas dans le fantasme d’un réel se lisant à livre ouvert et AC le dit ici (les sujets doivent même « d’abord » être « assujettis »). On se reconnaît comme sujet écrit AC. C’est dans cette construction comme sujet que se situe « l’intime », il en est même la chair comme dit AC.

Mais alors peut-on dire que « L’intime, c’est aussi tout simplement un rapport à soi en même temps qu’un rapport à l’autre, rapport à soi parce que rapport à l’autre : c’est un rapport social. » ? A nouveau, il semblerait ici que les formes d’apparition, les méditions qui viennent d’être convoquées pour construire les sujets et l’intime disparaissent. Ce « rapport à soi » qui est « rapport à l’autre » (selon la formule des « Manuscrits de 1844 » - la référence n’est pas sans poser des problèmes qui sont ceux de la problématique des Manuscrits qui n’est pas étrangère à cette formule : une conception anthropologique de la société comme résultat de sujets constituants. En fait la formule se contredit : si le rapport à soi est un rapport à l’autre, le rapport à soi ne peut être premier, il est déjà pris dans un rapport, donc le sujet point de départ constituant est lui-même déjà constitué par son autre…) est comme cela vient d’être dit le fait d’un sujet lui-même construit par des médiations, par une façon de se rapporter à ses conditions d’existence (cf. supra sur l’idéologie), ce rapport à soi ne peut pas être le rapport réel à ses conditions ni ce rapport réel à l’autre. Appeler alors « rapport social » l’intime comme rapport à soi et rapport à l’autre frôle l’abus de langage. Dire que cette construction du sujet, ce rapport à soi et ce rapport à l’autre sont de part en part une construction sociale est une chose, les qualifier de « rapport social » en est une autre. Le « rapport social » c’est « la population comme, etc. », on a des formes d’apparition nécessaires de ce rapport social, mais le rapport social pas plus qu’il n’est « la vérité de » (dans une opération de pure réduction au « vrai » de ces conditions d’existence), n’existe pas aussi, tout également, sous la forme de ces apparitions.  Ce que dit « L’intime, comme lieu où se constitue par des affects le corps comme corps socialisé, contribue puissamment à la naturalisation du rapport, en faisant disparaître les rapports sociaux derrière l’évidence du senti (c’est ça que je ressens, j’ai envie de ça, c’est moi, c’est là-dedans que je me reconnais : j’ai une identité, je suis un sujet). L’intime est le lieu où l’idéologie de la naturalité du rapport hommes/femmes est réellement vécue. ». On retrouve les problèmes du début.

Malgré l’accord que je peux avoir avec cette phrase en ce qui concerne la question des médiations, je ne pense pas que l’on puisse considérer l’intime comme un lieu. Je penserais plutôt que l’intime peut être défini comme l’ensemble des modalités par lesquelles se constitue par des affects le corps comme corps socialisé. Là, je pense que nous pouvons parler de personne. En partant de ce qui me paraît le plus important dans le texte : la naturalisation comme constitution d’un sujet se reconnaissant soi même comme femme dans toutes ses relations au monde comme relations personnelles, on peut parler de l’intime comme sens intime de soi, un sentiment intérieur immédiat, une connaissance réflexive mais qui n’est pas sans relation aux perceptions et représentations dans la mesure où ces dernières sont rapportées à la conscience de soi (la conscience de soi serait simplement le « Je pense » : l’aperception pure ou transcendantale de Kant ; l’action de rapporter une représentation, un affect à la conscience de soi est l’aperception empirique ; l’intime est à la charnière des deux).

Ce qui est très important dans le texte d’AC c’est de poser la nécessité de produire avec la notion d’intime quelque chose qui puisse « faire fonctionner les remarques sur le corps, la sexualité, l’amour développées dans la suite du texte de C., mais pas seulement, l’intime incluant aussi le rapport aux enfants et à la famille en général (d’où maternité, paternité, etc., rapports d’appropriation affective non plus seulement dans les rapports hommes/femmes mais aussi dans toute la sphère intime familiale que ces rapports construisent : circulation d’affects, redirection de la part de la femme des liens affectifs envers le mec vers les enfants et la « famille » comme entité (lieu de la reproduction) – et on n’a plus l’opposition entre la maman et la putain, ça marche ensemble). »

Mais attention à la psychologie ou à la psychanalyse, le sujet ne peut être lui-même le point de départ (même un sujet dissocié, etc). Il nous faut un sujet pour comprendre comment les choses se passent non pas « en vrai » mais « telles qu’elles se passent » (il ne faut pas confondre les deux) et là le texte d’AC amène à une avancée importante. Mais le problème du terme d’intime c’est qu’il a tendance à faciliter la confusion. D’un côté intime désigne ce qui est privé (je ne parle pas ici de « sphère privée »), réservé, individuel, connu du sujet seul, d’un autre côté, il désigne ce qui est profond, qui tient à l’essence. D’où souvent dans « intime » la confusion entre ce qui est subjectif, individuel, privé avec ce qui est « profond » ou essentiel. D’autant plus que les deux sens conviennent à la fois à bien des choses.

Quand AC donne une définition de l’intime, il semble que l’on soit dans cette confusion.

  « Les spécificités énumérées plus haut : « le corps, l’affectivité, l’intime, le privé… » pourraient être articulées les unes aux autres (après il faut voir comment), et c’est ce à quoi servirait ce que j’essaie de désigner sous le terme d’« intime », qui ne recouvrirait pas les mêmes caractéristiques que la « sphère privée », bien que les chevauchant sans arrêt. En gros, l’idée serait que ce qui domine dans les sphères publique comme privée, ce sont des déterminations socio-économiques s’affirmant comme telles (pour la sphère publique le travail, la politique, etc., pour la sphère privée la reproduction de la force de travail et donc le couple et la famille, le travail domestique et l’élevage des enfants, le matrimonial, mais aussi la « conjugalité », etc.). L’intime lui s’articulerait aux deux autres (mais dans un rapport particulier au privé dans lequel il est inclus) sur le mode du senti, des affects produits dans des relations et des relations produites par ces affects, des affects biologisés parce que s’effectuant forcément à travers des corps, et ferait exister les sujets hommes et femmes tels que la totalité les constitue, certes pour le capital, mais aussi comme véritables sujets sociaux pour eux-mêmes, dans leurs rapports. C’est aussi parce que j’ai tels ou tels affects que j’entre en lien comme homme ou comme femme de telle ou telle manière (que je deviens homme ou femme), et donc que je m’inscris de telle ou telle manière dans les sphères publique et privée, dans la totalité du MPC. La nécessaire reproduction des catégories homme et femme par le MPC n’existe qu’en étant vécue et agie par des sujets sociaux particuliers, et se vivant comme tels. »

Les relations entre « affects », « senti » et les « relations » vont dans les deux sens de façon circulaire. Ainsi les « relations » qui je pense sont ce qui est essentiel et le « senti » ce qui est individuel permutent de place ; l’intime est tour à tour essentiel et individuel. On retrouve le problème du début. On le retrouve également quand il est question de l’intime comme faisant « exister les sujets hommes et femmes tels que la totalité les constitue, certes pour le capital, mais aussi comme véritables sujets sociaux pour eux-mêmes, dans leurs rapports. » L’intime fait bien exister les sujets, il est même leur existence, ils sont constitués comme sujets « pour le capital », là où tout est mis au même plan et où se perd la totalité comme structure hiérarchisée c’est quand il est écrit « mais aussi » comme si les deux s’opposaient et s’ajoutaient. A la place d’un « mais aussi », on pourrait écrire un « c’est-à-dire comme sujets pour eux-mêmes » : on pourrait laisser « véritables » s’il n’y avait « sociaux » derrière « sujets ». Bien sûr que ces sujets sont « sociaux », mais ici « sociaux » introduit une ambiguïté ou plutôt une équivalence entre tous les niveaux.

Si l’on considère ce que AC veut définir je ne pense pas que l’on puisse dire que l’intime est inclus dans le privé, il est un « vécu » un « ressenti » tout autant des déterminations du privé que du public dans la mesure même où on le considère comme la chair dont est constitué le sujet… « assujetti ». A partir du moment où le sujet est produit de façon nécessaire dans ce mode de production en tant que rapport imaginaire (idéologique) au monde il est le sujet de sentiments, d’affects, de ressenti, il est « aperception pure » c’est sa construction et « aperception empirique » c’est son rapport. Les deux sont indissociables, c’est l’intime qui est confusion de l’individuel et de l’essentiel dans l’individuel, façon de se rapporter au monde. Rien n’existe du privé et du public s’il n’est un vécu, c’est-à-dire une façon de se rapporter aux « déterminations socio-économique » qui définissent ces sphères (les deux, pas seulement le privé pour ce qui concerne l’intime), mais tout n’est pas au même plan, il n’y a pas de « totalité significative », il n’y a pas de circularité entre la « détermination en dernière instance » et les formes nécessaires d’apparition sans lesquelles elle n’existe pas et qui sont, c’est exact, ses conditions d’existence sans se confondre avec elle.

Pour ces raisons je suis un peu réticent face à des formules comme :

« …c’est d’auto-reconnaissance des sujets dont il est question, d’identité et de procès conflictuel d’adéquation aux normes »

« Mais il y a des stades dans la socialisation… »

« …d’où l’intime comme lieu de production de sujets normés et assignation/intégration à ces normes ; d’où aussi remise en cause de ces sujets, dès lors que le capital a un problème avec les femmes, et avec le travail. »

D’autant plus que je suis entièrement d’accord avec dans les mêmes paragraphes des formules comme :

« Ce sont des sujets qui font exister (ils ne les créent pas, mais les agissent) les normes qui les produisent, c’est aussi comme ça que ça vit et que ça peut entrer en contradiction, dès lors que l’intrication des rapports de classes et des rapports hommes/femmes est celle du MPC, l’intime en soi ne définissant aucune contradiction mais étant une des manières dont la contradiction existe, et apparaît comme telle. »

« C’est que simplement la contradiction n’est pas dans l’intime lui-même, mais qu’il est embarqué dans une contradiction qui le construit historiquement. L’histoire de l’intime n’est que celle des modes de production jusqu’à aujourd’hui. » (je ne sais pas si nous pouvons parler d’intime avant le MPC ?)

Et principalement avec la fin (avec quelques réserves)

« Il ne s’agit pas d’introduire de la « subjectivité » dans les rapports sociaux, mais de montrer que ces rapports ne peuvent exister qu’en étant vécus et agis par des sujets qui les font exister tels qu’ils sont à travers ce qu’ils sont, dans leur existence de classe et comme hommes et femmes (c’est moi qui souligne). Il s’agit aussi de montrer que la communisation est mise en crise des sujets dans leurs rapports (il y a une ambiguïté dans cette formule : c’est la mise en crise des sujets résultant des contradictions existantes qui est –devient – communisation), et donc de montrer à quoi on touche ce faisant, c’est-à-dire au cœur des rapports, à notre propre constitution comme sujets sociaux (je l’ai déjà dit, ici, « sociaux » me gêne) dans le MPC. Il s’agit de replacer le « sujet social » (pas un sujet social abstrait, mais le sujet tel qu’il se sent être sujet et tel qu’il se vit dans les relations qu’il entretient aux autres) (« tel qu’il se sent être sujet », je suis totalement d’accord, sans réticence) dans la totalité sociale et donc dans la dynamique de la contradiction qui n’a du coup plus rien d’externe à l’ensemble des rapports sociaux. Ce qui nous permettrait de sortir encore plus nettement de la « belle » contradiction de classes comme moteur de la révolution qui « résoudrait » secondairement la question des « dominations » de race, de genre, etc. Et donc de montrer que :

« Le corps, la sexualité comme sexage sont en effet le contenu de la contradiction hommes/femmes et de la population comme force productive et ce contenu montre que l’existence des hommes et des femmes est un rapport social différent du rapport de classe, sachant que les femmes ne sont justement ni des marchandises ni de simples moyens de production. »

C’est là où ce que propose ce texte est vraiment important. Il a un enjeu explicite : le cours de la communisation comme lutte dans laquelle rien n’est aboli sans avoir été expressément et dans ses propres termes objet de la lutte. Rien n’est aboli « en conséquence ». Il pose en outre la question des acteurs aussi bien prolétaires qu’hommes et femmes (et entrecroisement de ces déterminations) comme des sujets (bien que simples agents il est dans la nature de ces agents d’exister en tant que sujet) qui n’éclateront en tant que tels (baudruche) que dans leur propre action en tant que sujets car c’est ainsi que les contradictions (prol / cap ; hom / fem) sont actives (activées). Nous sommes là sur des choses très importantes du genre : « comment les contradictions sont des pratiques ; à quel prix idéologiques elles le sont ?

 

 

Pour « terminer », quelques mots sur la « contradiction double ». L’expression de contradiction double est, à mon sens, profondément fautive. Il y a deux contradictions construites absolument simultanément (travail / surtravail) et se constituant comme contradiction l’une par l’autre (cf. Tel Quel) mais il n’y a pas de « contradiction double ». Quelque chose de double est quelque chose formé de deux choses semblables ou de même nature : « un double rang de colonnes ; acte double –fait en deux exemplaires - ; double hectolitre – futaille contenant deux hectolitres » (Littré). Il n’y a pas de « double contradiction », sauf à dire que les deux sont des contradictions. En outre « double contradiction » présuppose une unité que l’on divise en deux éléments semblables.

On peut être d’accord ou pas, encore que cela n’est pas facile à réfuter, mais je ne vois pas en quoi cela est plus compliqué que n’importe quoi d’autre dans la production théorique (est-ce que quelqu’un a vraiment compris ce qu’était le travail abstrait ?). La vraie difficulté réside dans la « dynamique unique » (j’aborde brièvement cela à la fin de la critique d’Incendo). Dynamique unique c’est le capital comme contradiction en procès. Mais ce concept ne s’autodétermine pas dans deux déterminations ou deux contradictions, il n’est pas une contradiction double. Il est construit par les deux contradictions dans la mesure où elles sont contradiction l’une par l’autre. D’où le fait que le tout (capital comme contradiction en procès) est quelque chose qui a une vie propre il est la résultante du fait que chacune est contradiction par l’autre et par là se différencie d’elle-même comme contradiction dans la mesure où être contradiction ne lui est pas intrinsèque (est intrinsèque ce qui appartient à un objet en lui-même et non de par sa relation à un autre). Si chacune est contradiction dans ses propres termes, c’est-à-dire avec ses propres protagonistes et contenant cette dynamique comme une dynamique spécifique et, dans les deux cas, cette spécificité c’est le capital comme contradiction en procès (la question de la valeur). La dynamique est unique parce qu’elle existe spécifiquement dans chacune des contradictions. Chacune a besoin de l’autre d’où simultanément la spécificité de la dynamique dans chaque contradiction et l’existence unique de cette dynamique qui se différencie de chacune de par le mouvement de réciprocité des contradictions, de par le besoin de l’autre pour chacune donc comme quelque chose qui lui est interne, spécifique mais pas intrinsèque. L’unité (dynamique unique) est construite, elle ne se dédouble pas, nous ne sommes pas dans l’autodétermination du concept, elle est la réciprocité de la constitution des contradictions, constitution qui, en tant que telle (réciprocité), se différencie de chacune parce que cette différence (la dynamique unique) est produite par elles dans leur spécificité. Entre nous on peut dire que c’est le mouvement de base de la dialectique : l’unité de l’unité et de la différence (par exemple le prolétariat, le capital, le mode de production capitaliste).

     

 

 

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