Le Cours


Philippe Hellebois, Virginie Leblanc,
Jean-Philippe Parchliniak, Guy Poblome et Bernard Seynhaeve

Paroles et traumas (10h15 - 11h-15)

Le trauma n’est pas réductible à un évènement extérieur. Il y faut de surcroît une certaine insertion dans le sujet, dans sa réalité mentale : « Le trauma, c’est que
certains évènements viennent se situer à une certaine place dans cette structure »1 . Ainsi tout évènement aussi douloureux soit-il n’est pas nécessairement traumatique, il y faut la
conjonction de ce facteur externe, l’évènement inopiné, à un facteur interne.
Le sexuel
Pour Freud, cette rencontre s’incarne dans la sexualité. Traumatique, elle fait toujours effraction dans le psychisme. Le paradigme en est le cas d’Emma2. Dans un premier temps,
la scène de séduction par l’épicier à l’âge de huit ans n’est pas traumatique, car incomprise par Emma qui n’en conservera que le rire de l’homme. Mais à douze ans, quand Emma pubère pénètre à nouveau dans un magasin alors qu’un des hommes présents lui plaît, une
sexualentbindung se produit. Refoulement et affect d’effroi déclenchent le symptôme
phobique. Avec la notion d’après-coup - soulignée par Lacan - c’est la perception de la jouissance sexuelle à douze ans qui s’articule à des traces, des souvenirs, des symboles inscrits
auparavant. Le trauma n’est pas sans lien avec le signifiant.
Le réel
Il existe donc une tension à l’intérieur du trauma.Il est à la fois premier, indicible, précédant toute symbolisation, mais également dans l’après-coup, événement hautement symbolique et
point d’origine. Mais nous n’en avons pas un accès direct. Entre le sujet et la réalité de la sexualité l’écran du fantasme garde la trace de son insertion dans le réel, « le fantasme n’est
jamais que l’écran qui dissimule quelque chose de tout à fait premier, de déterminant dans la fonction de la répétition – voilà ce qu’il nous faut repérer maintenant »3. Si pour Freud c’est le réel sexuel qui est traumatique, qu’en est-il pour Lacan ? À la fin de son enseignement, il répond : « De traumatisme, il n’y en a pas d’autre : l’homme naît malentendu »4. Ce qui signifie qu’au niveau du langage, il n’y a pas de rapport entre le signifié et le signifiant, pas plus qu’il n’y en a entre les mots eux-mêmes, ni même entre les mots et le monde. « C’est dans les traces laissées par “le ravinement” de cette pluie de sons tombés sur le corps, dans [...] “la rumeur de la langue” qui l’entoure avant même qu’il ne parle, que le sujet est marqué pour toujours et, de ce fait, à jamais exilé du rapport sexuel »5.
Pour tous
Cet exil vaut pour tous et Jacques-Alain Miller le souligne dans son cours : « C’est la valeur que je donne au “Tout le monde est fou” qu’a formulé Lacan dans son tout dernier enseignement. Ça pointe vers un au-delà de la clinique, ça dit que tout le monde est traumatisé »6.
La vie
Il faut noter que Lacan avait déjà rapproché le trauma de la vie plutôt que de la mort : « la fameuse scène primitive [...] Qu’est-ce donc ? – si ce n’est cette vie qui se saisit dans une horrible aperception d’elle-même, dans son étrangeté totale, dans sa brutalité opaque, comme pur signifiant d’une existence intolérable pour la vie elle-même, dès qu’elle s’en écarte pour voir le traumatisme et la scène primitive »7. Ce qui surgit ici du trauma, c’est le caractère à la fois brut et étrange de la présence et de la jouissance du corps.

1. LACAN J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 380.
2. FREUD S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 363-366.
3. LACAN J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.58-59.
4. LACAN J., «Dissolution», Ornicar ?, n°22/23, 1981, p.12.
5. LEBOVITS-QUENEHEN A., « Itinéraire d’une traumatisée ordinaire », La cause du désir, n° 86, Navarin Éditeur, 2014, p.90.
6. MILLER J.-A., « L’orientation lacanienne. Vie de Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, leçon du 17 mars 2010, inédit.
7. LACAN J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, p.466.
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