Projet EDEV





Economie, Discipline et Expertise sous Vichy


Depuis deux années, je participe à un projet collectif de recherche dont l’objectif est faire l’histoire de la montée en puissance de l’expertise économique et de la théorie économique en France entre 1939 et 1945, une période jusqu’à ce jour largement ignorée par les historiens de la pensée économique. Ce projet de recherche s’intitule Économie, Discipline et Expertise sous Vichy / Economic Discipline and Expertise in Vichy (EDEV). Ce groupe se compose de François Allisson (Université de Lausanne – CWP), Cléo Chassonnery-Zaïgouche (Université de Lausanne – CWP), Raphaël Fèvre (Cambridge) et Tom Juille, (Université de Nice)

Le projet

Le renouvellement de l’histoire de l’occupation, amorcé par les travaux de Robert Paxton (1973), s’est construit autour de la mise en lumière de la diversité des pratiques et des attitudes face à l’occupant. En effet, le régime de Vichy, loin d’avoir constitué une entité homogène, a été le théâtre de luttes entre diverses tendances. L’exemple de la rédaction de la Charte du travail (octobre 1941) est sur ce point particulièrement emblématique. Ce texte, à la fois innovant et inabouti, a connu une rédaction chaotique durant laquelle se déchirent des lignes économiques et sociales différentes (LeCrom, 1995). Ce basculement historiographique a également participé à la remise en cause de la thèse de la période de Vichy analysée comme une « parenthèse » historique, sans lien avec l’avant ou l’après-guerre. À partir du moment où l’on questionne l’unité politique et idéologique du régime, la problématique de la continuité pouvant exister entre ce qui a été pensé et produit par les différents protagonistes de l’État Français (d’un point de vue tant institutionnel qu’intellectuel) et la manière dont la France se reconstruit après 1945 apparaît comme centrale (Nord, 2010). Dans cette perspective, le projet Economic Discipline and Expertise in Vichy (EDEV) a pour principal objectif de décrire et analyser la manière dont se développe la théorie économique en France entre 1939 et 1945, mais également les liens que les économistes entretiennent avec le pouvoir économique et politique. Aussi, par le truchement de l’analyse de ces développements, le projet vise à éclairer l’émergence d’une discipline par encore tout à fait autonome : les sciences économiques.

Bon nombre d’économistes universitaires ont été impliqués, de près ou de loin, dans le régime de Vichy. Certains ont été proches du pouvoir organisateur, d’autres ont intégré des institutions de recherche s’appuyant elles-mêmes sur le nouveau régime. Vichy a été l’occasion pour certains membres d’une profession encore mal définie d’affirmer un statut d’expert. Il faut ici rappeler qu’au moment de l’entrée en guerre, l’économie est encore une discipline annexe du droit, et qu’un triple désir d’émancipation se fait sentir, au moins depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Premièrement une émancipation académique vis-à-vis des juristes (les économistes doivent en effet passer l’agrégation de droit). Secondement, une émancipation théorique, dont la montée en puissance de l’économie mathématique est la marque emblématique. Troisièmement, une émancipation politique, dans la mesure où les économistes entendent exprimer leur fonction d’expert au sein des nouvelles institutions de gouvernance économique. Ce triple désir se manifeste dans les années 1930 avec la création d’X-Crise : une institution extra-universitaire, ouverte à l’usage de nouvelles méthodes et se positionnant comme le creuset de nouvelles propositions politiques (Armatte, 2010). Notre hypothèse de travail est que si ce désir technocratique existait avant la Seconde Guerre mondiale, la période de l’occupation a constitué une rupture importante dans la mesure où y ont émergé des institutions de recherches à la fois plus importantes, plus structurées et plus proches du pouvoir que n’avait pu être, par exemple, X-Crise. Le régime de Vichy a été un véritable vecteur de valorisation de l’expertise économique.

Le projet de recherche EDEV, porté conjointement par le GREDEG et le Centre Walras-Pareto, interroge la manière dont le régime de Vichy a participé à la mise en place d’un cadre institutionnel venant en partie répondre aux aspirations de la profession des économistes. Un des points névralgiques de notre travail est la Fondation française pour l'étude des problèmes humains, plus connue sous le nom de « Fondation Carrel », un temps dirigée par François Perroux, économiste de premier plan de l’après-guerre. On trouve notamment, au sein de cette fondation, le Centre d’échange de théorie économique (CETE), dirigé par Henri Denis. Ont participé à la vie de ce centre (qui préfigure l’Institut de science économique appliqué que Perroux fondera en 1944) des personnalités importantes, qui auront une grande influence après-guerre. Notre hypothèse de départ est que le Centre d’échange de théorie économique, qui s’inscrit dans un réseau institutionnel dense, a participé de l’émergence de la figure de l’économiste comme expert. La constitution d’une place forte d’où des économistes reconnus par le pouvoir politique pouvaient développer leurs idées et promulguer des recommandations ne signifie pourtant pas que celles-ci aient eu un impact sur la politique économique effectivement menée par Vichy. Il s’agira également de considérer cette question à l’aune des nombreux travaux relatifs à l’histoire de la politique économique de Vichy (Rousso, 1979; Kuisel, 1984; Margairaz, 2009 ; Grenard, Le Bot et Perrin, 2017).

Une des questions centrales est alors de déterminer dans quelle mesure l’étude institutionnelle du champ économique, mais aussi académique, éclaire les contenus théoriques spécifiques de l’époque. Ces derniers sont spécifiques notamment dans leurs rapports aux faits, aux méthodes et à la place de l’expertise dans le contexte français, mais également spécifiques aux discussions théoriques qui ont lieu en Europe à cette même époque.

En ce qui concerne l’usage croissant d’outils tels les statistiques, et leur traitement par les économistes, Vichy permet l’accélération d’un mouvement déjà en place dans les années 1930. Cette accélération passe à la fois par la formation de nouveaux instituts (par exemple le Service National de Statistique, qui absorbe la Statistique Nationale de France d’Alfred Sauvy), et par l’élargissement des données économiques disponibles. Sur ce dernier point, le type de planification mis en place par le régime (structurée par les comités d’organisations), justifié par les impératifs d’une économie d’occupation, rend disponible un grand nombre de données d’entreprises jusqu’ici inaccessibles. C’est donc les bases d’un système statistique au service de la politique économique et de l’expertise qui émergent sous Vichy. Nous nous demanderons en quoi la mise à disposition de nouvelles données a pu avoir un effet sur la manière de faire de l’économie théorique.

Bibliographie

Armatte, M. (2010). La science économique comme ingénierie : quantification et modélisation. Presses des mines. Grenard, F., Le Bot F. et C. Perrin (2017). Histoire économique de Vichy. L’Etat, les hommes, les entreprises. Paris : Perrin. Kuisel, R. (1984). Le capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle. Paris : Gallimard.Le Crom, J.-P. (1995). Syndicats nous voilà ! Vichy et le corporatisme. Paris : Les éditions de l’atelier.Margairaz, M. (2009). Les politiques économiques sous et de Vichy. Histoire@Politique, Politique, Culture, Société, 9(Sept-déc), En ligne.Nord, P. (2010). France’s New Deal. Princeton: Princeton University Press.Paxton, R. (1973). La France de Vichy. Paris : Seuil.Rousso, H. (1979). L’organisation industrielle de Vichy (perspectives de recherches). Revue d’histoire de La Deuxième Guerre Mondiale, 29(116), 27–44.

François Perroux : parcours d'un économiste sous Vichy


Les travaux consacrés à l’œuvre et à la personne de François Perroux (1903-1987) s’attachent principalement à la période post-1945. Au moins deux raisons peuvent expliquer cet intérêt pour le “second” Perroux. Premièrement, ce dernier livre ce qui est aujourd’hui considéré comme ses principales contributions à la discipline économique après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il occupe notamment la Chaire d’analyse des faits économiques et sociaux au Collège de France (1955-1976). Une période vers laquelle l’historien de la discipline est donc naturellement conduit à s’orienter. Deuxièmement – et c’est le point qui nous intéressera en particulier ici – la trajectoire intellectuelle et institutionnelle de Perroux durant les années d’entre-deux-guerres place potentiellement ses commentateurs face à une difficulté de taille : celle de caractériser son inscription dans la mouvance corporatiste, dans les récits de la révolution nationale et, en définitive, dans la France de Vichy (10 juillet 1940 – 20 août 1944).

La place de François Perroux au sein de l’ « État Français » est, après une longue période d’oubli, l’objet de quelques travaux universitaires récents (notamment ceux de Bernard Bruneteau et d'Antonin Cohen). Raphaël Fèvre et moi-même nous intéressons particulièrement à la trajectoire de l'économiste français entre les années 1920 et 1945, en tant qu'elle éclaire potentiellement la dynamique entretenue entre institutionnalisation de la discipline et mise en place d'un régime autoritaire.


Si nous ne nous sommes pas trompés,

le fascisme comme le communisme apportera

sa pierre à l’édifice de l’humanisme nouveau.

François Perroux (1936)

François Perroux signe cette prédiction malheureuse alors qu’il est au faîte de son analyse des régimes autoritaires Européens. Perroux est un commentateur informé des réalisations concrètes comme des aspirations doctrinales des États fascistes. Il fonde notamment ses vues sur de longs séjour d’étude en Autriche, en Allemagne et en Italie (plus brièvement au Portugal) effectués notamment entre 1934 et 1935 en qualité de Rockefeller Fellow. Comme en témoigne la citation mise en exergue, l’appétence de Perroux pour un « renouvellement » profond des démocraties parlementaires européennes l’a conduit à considérer ces régimes comme une source d’inspiration potentielle, et ceux malgré les critiques dont il fait montre à leur égard. Perroux était convaincu que la France devrait tirer les leçons — tant négatives que positives — des expériences fascistes en vue de dépasser les apories d’un régime politique impotent, d’un système économique instable et d’une mystique nationale sécularisée.

Cette tension d’une analyse critique à l’internationale mais chargée d'expectatives nationales s’en ressent dans la littérature consacrée au Perroux de l’entre-deux-guerres. Si certains commentateurs soulignent une « lucidité passionnée » demeurée imperméable « aux courants politiques des extrémismes », d’autres, moins indulgents, parlent d’un auteur « fasciné » par son objet. Le positionnement tant institutionnel qu’intellectuel que Perroux campa durant l’Occupation complexifie encore un peu plus le regard que l’on peut porter sur ses activités antérieures : il participe à rédaction du projet de Constitution de Vichy entre juin et octobre 1941, il intervient au moins dans les deux grandes institutions de formation des élites du régime (École des cadres d’Uriage, École nationale des cadres de Mayet de Montagne), il est secrétaire général de la Fondation Carrel du premier septembre 1942 au 23 février 1943, il participe au Conseil d’étude économique, sous la présidence d’Yves Bouthillier (Ministre des Finances de 1940 à 1942). Au-delà de ces activités institutionnelles, sa production intellectuelle est particulièrement importante entre 1940 et 1944 : il rédige des dizaines d’articles, dans des revues à statut universitaires, des journaux, des brochures, il donne des conférences à des audiences diverses, comme l’attestent les nombreux textes de d’interventions retrouvés dans ses archives. Qui plus est, il s’inscrit explicitement dans la participation à la Révolution National, qu’il appuis politiquement et théoriquement les positions de Philippe Pétain, et se réjouit lorsque ce dernier, dans son fameux discours de Saint-Étienne, utilise un concept qui lui est cher, à savoir celui de « communauté de travail ». Il consacrera d’ailleurs un cours entier à l’une des pièces majeur de la doctrine sociale du régime, à savoir la Charte du travail, pour lequel il sera vertement critiqué par Gaëtan Pirou en raison de la « l’ardente passion doctrinale » dont il fait étalage . En définitive, Perroux se montra enthousiaste des premiers pas du gouvernement du Maréchal Pétain, et tâcha de guider les réformes vichystes pour qu’elles satisfassent à son idéal communautaire.

Dans le cadre de ce travail, nous somme amenés à travailler sur les archives François Perroux, conservées à l'IMEC (Institut Mémoire de l'Édition Contemporaine).


Travaux


Ce travail collectif a pour le moment donné lieu à plusieurs textes :


  • 2018. François Perroux et la métamorphose de la "Science de l'Homme". Avec Raphaël Fèvre.

Résumé : De par son rôle au sein de la fondation Carrel, Perroux participe de la dynamique disciplinaire propre au régime de Vichy. Cette dynamique consiste en une alliance croissante entre traditionalisme et certains pans des sciences les plus « modernes » de l’époque, une alliance reposant sur des bénéfices mutuels. Il s’agit de mettre l’expertise au service de l’ordre moral, et réciproquement.


  • 2018. François Perroux face aux régimes autoritaires Européens. Avec Raphaël Fèvre.

Résumé : On étudie dans ce travail la manière dont un intellectuel majeur du régime de Vichy, François Perroux, envisage les régimes autoritaires européens. Principalement l'Allemagne National Socialiste, l'Italie Fasciste, l'Autriche de Dollfuss et le Portugal de Salazar. Au-delà de l'histoire de la pensée sous l'État Français, ce travail entend contribuer au debat relatif à l'idéologie du régime.


Résumé : L’article analyse les écrits de François Perroux de l’entre-deux-guerres jusqu’à la période du régime de Vichy. Ce faisant, l’article montre en particulier qu’à travers sa conceptualisation d’une Communauté de travail, pensée comme la fusion des activité et des consciences, Perroux cherche à tenir ensemble mystique sociale et organisation politique. Un effort de rationalisation de l’irrationnel dont le Chef politique est le principal dépositaire par sa capacité à incarner le Mythe national qui doit orienter par le haut la Communauté de travail. Cette interprétation nous permet de situer intellectuellement Perroux vis-à-vis d’éléments structurants du discours vichyste.


  • 2018. Cléo Chassonnery-Zaïgouch et Tom Juille. The Economics of Travail, Famille, Patrie: Wage Control, Paternalism and Eugenics under the Vichy Regime