cf. Daniel Leuwers : « Les très riches heures du livre pauvre » (Gallimard, 2011)
« Il peut sembler surprenant d'appeler « pauvre » un livre d'artistes : on range généralement ce genre
d'ouvrage parmi les objets de luxe. La « pauvreté » est ici liée au fait que sa réalisation matérielle ne
coûte que peu d'argent. Ecrit de la main du poète et enluminé d'œuvres originales par un plasticien, le
livre pauvre s'affranchit des circuits habituels du livre : ni éditeur, ni imprimeur, ni diffuseur, ni
distributeur, ni libraire. Il suffit que de simples feuilles de papier soient découpées puis pliées pour que
l'œuvre commence à exister. Cette pauvreté apparente bénéficie pourtant de rares atouts : l'écriture
manuscrite, l'intervention originale de l'artiste et le nombre réduit d'exemplaires (entre trois et six). Enfin,
paradoxalement, s'il est propre à attirer la convoitise des bibliophiles, le livre pauvre préfère la libre
circulation en s'exposant au plus large public. C'est dans une telle démarche de liberté, de métissage et de
jeu créatif que Daniel Leuwers, son concepteur, inscrit cette aventure depuis plus de dix ans.»
(Présentation sur le rabat de la couverture du catalogue)
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Pour mes contributions aux éditions du « Livre pauvre », dont chaque collection emprunte son nom à un vers de Mallarmé, je me fixe arbitrairement, quand le poème mallarméen s’y prête, évidemment, une sorte de règle qui consiste en un détournement d’un mot ou du sujet de chacun de ces poèmes. Ainsi Daniel Leuwers m’avait-il proposé le célèbre « Une dentelle s’abolit » qui a débouché sur « Point d’esprit » pour lequel j’ai fait appel à tout celui de Gérard Deschamps, d’autant qu’il avait, si je puis oser l’expression, travaillé dans la dentelle précédemment, avec de la lingerie féminine.
Ce texte, lors de son écriture, s’inscrivait à la fois dans l’actualité, avec la fermeture du site Lejaby à Yssingeaux dans la Haute-Loire, et dans le passé, avec ces dentellières du Velay réunies en couvige sous la conduite d’une béate, et avec le recours à quelques termes du parler régional. Je pratique presque toujours la téléportation, dans l’espace mais aussi dans le temps. Il y aurait dans mes écrits quelque chose de « Silex and the City », une mini-série diffusée par Arte.
Pour revenir à cette notion de détournement, pour mon texte « Fumier ! » par exemple, réalisé en collaboration avec le plasticien Joël Frémiot, je suis partie du mot « fumier » qui figure dans le texte « Conflit » de Mallarmé qui a donné son nom à cette collection, et, sur le peu d’espace dont je disposais, j’ai décliné des mots stercoraux, coprophiles, bref excrémentiels, non pas par concours gratuit d’injures scatologiques, mais en référence avec un épisode célèbre de l’histoire biblique, celui de Job sur son fumier, auquel trois amis, transformés ici en champignons coprophiles par le jeu du vocabulaire, leur accroupissement et le port de leurs amples chapeaux, rendent visite et se déjugent. Peut-être ce jeu lexical permet-il de donner la mesure de la valeur de l’amitié !
De même, le minuscule « Bourdon », dans la Collection « Le Sonneur », fait écho à la fois à la grave cloche de l’église, et à l’expression familière « avoir le bourdon », et comme le poète, dans ce poème de Mallarmé, parle de se passer la corde au cou, j’ai recouru au jeu du pendu. Quand je dis « J’ai recouru au jeu du pendu », j’emploie la première personne, car il est vrai que je me heurte, dans ces cas-là, à deux difficultés majeures : je suis gênée de faire appel à un plasticien pour un espace aussi exigu, si bien que je dois, n’étant pas artiste, soit ruser, comme dans « Bourdon », ce qui me rapproche de ma pratique pour la « Collection Poïein », soit faire malgré tout appel à un artiste aguerri et de bonne volonté, comme dans « Fumier ! ». L’autre grande difficulté, et atout néanmoins, de cette surface restreinte est que l’écriture devient alors une sorte d’exercice de style, un défi très exigeant quand on ne voudrait pas renoncer à une sorte de mini-méditation proposée au lecteur et que celle-ci, même condensée, demeure intelligible. Or je me sens bien incapable de tracer une seule ligne à la fois graphique et poétique parlant de la nature, du soleil couchant ou levant, du feu de bois qui pétille au retour d’une marche sur de rocailleux sentiers de montagne, de l’amour et d’une chevelure éployée sur l’oreiller au réveil lorsque chantent les petits oiseaux dans le jardin… Ce que Bataille appellerait la « haine de la poésie », cette encombre de scories et de rosiers attendrissants…