Les préoccupations concernant le niveau de la croissance économique font régulièrement les gros titres. La crise financière de 2008, le chômage, la crise sanitaire causée par le virus COVID-19, et les problèmes climatiques sont tous, tôt ou tard, reliés à la croissance économique. Les économistes, depuis Adam Smith en 1776, ont cherché à comprendre les mécanismes sous-jacents à l'augmentation des richesses d'une nation. Pourtant, de nombreuses énigmes demeurent. Quelles sont les sources de la croissance ? Peut-on influencer son niveau ? Sommes-nous inévitablement condamnés à une stagnation ? La croissance bénéficie-t-elle à tout le monde ? Est-elle compatible avec la préservation de l'environnement ? Certaines énigmes ont trouvé des réponses, tandis que d'autres restent à élucider.
Mais que signifie « avoir de la croissance économique » en fait ?
La croissance économique est mesurée par la hausse du niveau de production, lui-même évalué par le produit intérieur brut, ou PIB, en volume (c'est-à-dire en dehors de la hausse du niveau général des prix), de manière globale (pour un pays) ou par tête (rapporté au nombre d'habitants). L'outil utilisé pour mesurer cette hausse du PIB est un simple taux de variation entre deux périodes (début et fin d'une année par exemple), dont on exprime le résultat en pourcentage. Lorsque la croissance est positive, cela signifie donc une hausse du niveau du PIB d'une période par rapport à une autre et inversement, lorsque le taux est négatif cela signifie une baisse du PIB.
En 2025, la croissance mondiale a fait preuve d'une résilience inattendue, atteignant environ 2,7 %, portée par des stocks commerciaux bien constitués, l'essor des investissements liés à l'intelligence artificielle et une optimisation des chaînes d'approvisionnement mondiales . Toutefois, ce contexte favorable a été assombri par des tensions géopolitiques majeures.
Au début de l'année 2026, les perspectives étaient encore relativement optimistes. En janvier, le Fonds monétaire international (FMI) prévoyait une croissance mondiale de 3,3 % pour 2026 et de 3,2 % pour 2027, tandis que la Banque mondiale tablait sur 2,6 % .
Cependant, l'escalade du conflit au Moyen-Orient à la fin du mois de février 2026 a profondément modifié la donne. Dans son rapport d'avril 2026, le FMI a revu ses prévisions à la baisse, anticipant désormais une croissance de 3,1 % en 2026 et de 3,2 % en 2027 . Ce ralentissement est particulièrement marqué pour les économies émergentes et en développement, dont la croissance a été révisée de 4,2 % à 3,9 % .
Les perspectives se sont encore dégradées depuis. En juin 2026, la Banque mondiale a abaissé sa prévision de croissance mondiale à 2,5 %, son niveau le plus faible depuis la pandémie de COVID-19 . Dans un scénario de crise prolongée, cette croissance pourrait même chuter à 1,3 %, faisant craindre une "décennie perdue" pour de nombreuses économies en développement . Les régions les plus exposées, comme le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et les pays d'Asie centrale, voient leurs perspectives de croissance brutalement réduites .
LE CONSTAT DE DÉPART
La croissance économique n'est pas uniforme. Elle varie selon les pays et selon les époques. Certains pays s'enrichissent rapidement, d'autres stagnent, d'autres encore régressent.
La mondialisation n'a pas gommé ces différences. Au contraire, elle a parfois creusé les écarts.
Dès lors, favoriser la croissance est devenu un objectif majeur de la politique économique. C'est même le défi le plus important à long terme : sans croissance, pas de création d'emplois, pas de réduction de la pauvreté, pas de financement des services publics.
UNE DIFFICULTÉ : LE PHÉNOMÈNE EST COMPLEXE
Mais comprendre la croissance est difficile. Pourquoi ? Parce que ses causes sont multiples et emboîtées.
Imaginez des poupées russes. Vous en ouvrez une, vous découvrez un mécanisme. Mais ce mécanisme en cache un autre, plus profond. Et ainsi de suite. Chaque réponse soulève une nouvelle question.
L'économiste avance couche après couche :
Il commence par ce qui est visible (les chiffres).
Il progresse vers ce qui est moins visible (les mécanismes).
Il cherche à atteindre ce qui est invisible (les causes profondes).
L'enjeu est crucial : c'est sur ces mécanismes profonds — les moins bien compris — que les politiques publiques doivent agir pour doper la croissance durablement.
PREMIER NIVEAU : DÉCRIRE ET COMPARER
Au début, l'économiste se contente de décrire. Il retrace l'histoire économique des pays, il dresse des graphiques, il calcule des taux de croissance.
Cette étape est utile : elle permet de dégager des faits stylisés, c'est-à-dire des régularités observées dans le temps et dans l'espace.
Mais elle est insuffisante : elle décrit ce qui s'est passé, mais elle n'explique pas pourquoi cela s'est passé.
On peut alors affiner l'analyse en se demandant : les pays pauvres rattrapent-ils les pays riches ? Pourquoi certains rattrapent et d'autres pas ? C'est la question de la convergence.
DEUXIÈME NIVEAU : IDENTIFIER LES FACTEURS DE PRODUCTION
On peut aller plus loin en introduisant les facteurs de production : le travail, le capital physique (machines, usines), le capital humain (éducation, formation, santé).
C'est ce qu'on appelle la "comptabilité de la croissance" : on mesure la contribution de chaque facteur à la croissance totale.
Mais ce n'est pas encore satisfaisant. Pourquoi ? Parce qu'il reste toujours un résidu inexpliqué — une part de la croissance que les facteurs observés ne permettent pas d'expliquer.
Les modèles néoclassiques (comme celui de Solow) expliquent bien l'accumulation du capital et ses effets sur le revenu par habitant. Mais ils butent sur une question cruciale : d'où vient le progrès technique ? Ils le traitent comme une donnée extérieure, ce qui est frustrant pour qui veut agir sur la croissance.
TROISIÈME NIVEAU : COMPRENDRE L'INNOVATION
Pour percer le mystère du résidu, les modèles de "croissance endogène" mettent l'accent sur l'innovation.
Ils montrent que le progrès technique ne tombe pas du ciel : il résulte d'efforts humains — investissement en R&D, éducation, apprentissage par la pratique.
Ces modèles expliquent comment la croissance peut se perpétuer et se renouveler par elle-même. C'est une avancée majeure.
Mais ils renvoient à des questions encore plus profondes : quelles sont les conditions qui favorisent l'innovation ? Quelles institutions permettent à l'innovation de prospérer ?
QUATRIÈME NIVEAU : EXPLORER LES INSTITUTIONS
Pour que l'innovation se développe, il faut un environnement favorable.
Les déterminants profonds de la croissance sont institutionnels :
Un système éducatif qui forme des chercheurs et des ingénieurs.
Un effort de recherche publique suffisant.
Un régime de propriété intellectuelle qui protège les inventions sans étouffer la concurrence.
Une concurrence qui pousse les entreprises à innover pour survivre.
Un financement des entreprises qui permet de transformer les idées en produits.
Une fiscalité qui incite à investir plutôt qu'à spéculer.
Ces facteurs sont moins visibles que le PIB ou le taux d'investissement. Mais ce sont eux qui font la différence entre les pays qui réussissent et ceux qui échouent.
UNE LEÇON D'HUMILITÉ
À mesure que l'économiste s'enfonce dans ces couches profondes, son savoir devient plus incertain.
Mesurer la croissance, c'est facile. Décomposer ses composantes, c'est plus difficile. Expliquer ses causes profondes, c'est encore plus incertain.
L'économiste ne peut pas offrir de certitudes absolues. Mais il peut éclairer le débat et aider à faire des choix.
Prenons l'exemple de l'Europe. On constate qu'elle a décroché par rapport aux États-Unis. L'investissement ralentit, l'innovation est insuffisante. Mais que faire ?
Faut-il augmenter les budgets d'éducation et de recherche ?
Faut-il modifier la politique de concurrence ?
Faut-il réformer la fiscalité ?
Ce sont ces questions précises — et non les constats globaux — qui sont au cœur de la politique économique.
CE QU'EST L'ÉCONOMIE DE LA CROISSANCE
L'économie de la croissance, c'est donc trois choses :
1. Analyser les facteurs qui influencent la production.
2. Identifier les moyens d'agir sur ces facteurs.
3. Comprendre l'alchimie qui permet à un pays de "décoller" et de s'engager sur une trajectoire de croissance durable.
Cela implique à la fois :
De définir les mécanismes économiques sous-jacents.
De saisir les conditions particulières qui favorisent une croissance accélérée.
LONG TERME VS COURT TERME
Dans ce cours, nous distinguerons deux horizons temporels.
Le long terme
Les prix et les salaires ont le temps de s'ajuster.
Les marchés (biens, services, travail) s'équilibrent.
La production (la capacité productive) détermine le niveau d'activité.
Notre cours commence par le long terme.
Le court terme
Les prix et les salaires sont rigides : ils ne s'ajustent pas immédiatement.
Si la demande se contracte, les entreprises réduisent leur production.
Elles n'emploient que la main-d'œuvre nécessaire pour répondre à la demande.
Du chômage involontaire apparaît.
Nous étudierons ces fluctuations plus tard.
LE POINT DE DÉPART : LA FONCTION DE PRODUCTION
Nous commencerons par comparer les niveaux de vie entre pays.
Le point de départ est la fonction de production, qui relie le niveau de vie au ratio capital-travail (le montant de capital par travailleur).
Le mécanisme de base :
1. La croissance est alimentée par l'accumulation de capital physique, financée par l'épargne domestique.
2. Mais les rendements marginaux du capital sont décroissants : chaque unité supplémentaire de capital rapporte moins que la précédente.
3. Au bout d'un certain temps, il devient non rentable de continuer à accumuler du capital.
4. La croissance s'arrête.
La solution :
Le seul moyen de maintenir une croissance à long terme est le progrès technique. Il compense les rendements décroissants du capital en rendant chaque unité de capital plus productive.
LE RATTRAPAGE EXPLIQUÉ
Les rendements décroissants expliquent aussi le phénomène de rattrapage.
Voici comment cela fonctionne :
1. Un pays pauvre dispose de peu de capital par travailleur.
2. La productivité du capital y est très élevée (chaque machine rapporte beaucoup).
3. Cela incite à accumuler du capital.
4. L'accumulation crée de la croissance, qui augmente l'épargne, qui finance davantage de capital.
5. Le pays connaît une croissance rapide jusqu'à ce qu'il rattrape les pays riches.
Ce processus peut être long car il nécessite une augmentation continue de l'épargne.
On pourrait accélérer le mouvement en attirant des capitaux étrangers.
Mais attention : la théorie prédit que les pays à haute productivité devraient attirer plus de capitaux étrangers. Or, les faits montrent l'inverse. Les capitaux ont souvent tendance à aller des pays pauvres vers les pays riches. C'est ce qu'on appelle le paradoxe de Lucas.
LE PROGRÈS TECHNIQUE AUSSI PEUT RALENTIR
Le progrès technique lui-même n'est pas une source inépuisable de croissance.
Pourquoi ? Parce qu'il est soumis à des rendements décroissants.
Le progrès technique vient de la création de nouvelles idées.
À mesure que le stock de connaissances augmente, les innovations deviennent plus difficiles à réaliser.
Il faut un nombre croissant de chercheurs pour maintenir le même rythme d'innovation.
La conclusion est claire : pour maintenir un progrès technique constant, il faut augmenter les ressources allouées à la recherche.
C'est une décision de politique économique : un pays qui veut rester compétitif doit investir massivement dans la recherche et l'innovation.
LES FLUCTUATIONS ÉCONOMIQUES
Après avoir examiné le long terme, nous nous tournerons vers le court terme.
Pourquoi la croissance ralentit-elle ou s'accélère-t-elle ? Quelles sont les causes des fluctuations économiques ?
Nous utiliserons deux outils principaux :
La courbe de Phillips
Elle montre une relation inverse entre inflation et chômage à court terme.
Quand l'inflation augmente, le chômage tend à baisser.
Quand l'inflation baisse, le chômage tend à augmenter.
La loi d'Okun
Elle montre une relation inverse entre croissance économique et chômage.
Quand la croissance est forte, le chômage baisse.
Quand la croissance est faible, le chômage augmente.
La courbe d'offre agrégée de court terme
Elle montre qu'une accélération de l'inflation stimule la croissance économique à court terme.
Ces trois relations sont liées : l'inflation, le chômage et la croissance interagissent en permanence. Les politiques économiques doivent composer avec ces interactions.
Comparer la richesse des pays est un exercice aussi nécessaire que délicat. Lorsque l’on affirme que "les États-Unis sont plus riches que l’Inde" ou que "le Qatar a un niveau de vie élevé", sur quelles bases se fonde-t-on ? La réponse semble simple : le PIB par habitant. Mais cette mesure, en apparence évidente, cache des pièges méthodologiques et des biais d’interprétation.
Ce chapitre vise à répondre à trois questions fondamentales :
1. Comment mesure-t-on correctement le niveau de vie d’un pays ?
2. Pourquoi le PIB par habitant est-il un indicateur imparfait ?
3. Les pays pauvres rattrapent-ils inévitablement les pays riches ?
Le PIB par habitant est l’indicateur le plus utilisé pour approcher le niveau de vie moyen d’un pays. Il se calcule simplement en divisant le produit intérieur brut par la population totale.
Pourquoi le PIB par habitant plutôt que le PIB tout court ?
Le PIB total privilégie les pays les plus peuplés (la Chine a un PIB total énorme mais un PIB par habitant modeste).
Le PIB par habitant rapporte la richesse créée à chaque citoyen, ce qui donne une meilleure idée du "standing" moyen.
En pratique : si le PIB d’un pays augmente de 5 % mais que sa population croît de 3 %, le PIB par habitant n’augmente que d’environ 2 %. C’est ce dernier chiffre qui importe pour le niveau de vie.
Les deux écueils du PIB nominal
Premier écueil : le taux de change
Comparer les PIB en dollars au taux de change du marché pose problème car les taux de change varient quotidiennement et ne reflètent pas les prix locaux. En 2021, par exemple, le PIB nominal de la Chine (17 734 milliards de dollars) semblait inférieur à celui des États-Unis (22 996 milliards). Mais cette comparaison est trompeuse.
Deuxième écueil : les différences de prix
Un dollar n’achète pas la même quantité de biens à New York qu’à Bombay. Pour comparer ce que les gens peuvent réellement acheter avec leur revenu, il faut corriger ces écarts de prix.
La solution : la Parité de Pouvoir d’Achat (PPA)
La PPA est un taux de conversion qui permet de prendre en compte les différences de prix entre pays pour comparer les niveaux de vie réels.
Principe : On construit un "panier de biens et services" représentatif de la consommation dans chaque pays, et on compare son prix en monnaie locale. Si ce panier coûte 100 euros en France et 80 dollars aux États-Unis, la PPA entre l’euro et le dollar sera de 1,25 (100/80) plutôt que le taux de change de marché.
Pays PIB nominal (milliards $) PIB en PPA (milliards $) Écart
États-Unis 22 996 22 996 Référence
Chine 17 734 27 313 +54 %
Allemagne 4 223 4 815 +14 %
France 2 937 3 424 +17 %
Interprétation : Une fois corrigé des différences de prix, le PIB chinois dépasse celui des États-Unis. Cela signifie que le pouvoir d’achat des Chinois est bien plus élevé que ce que le taux de change nominal laisse supposer.
Les limites de la PPA
La PPA est un outil précieux, mais imparfait :
Le choix du panier : les habitudes de consommation diffèrent fortement d’un pays à l’autre, ce qui complique la construction d’un panier de biens réellement comparable.
Les différences de qualité : à catégorie de bien identique, les normes de fabrication, la durabilité et les services associés varient d’un pays à l’autre, si bien que deux produits « du même type » ne sont pas toujours comparables.
Les disparités internes : les prix varient à l’intérieur d’un même pays (Paris vs province) ; l’agrégation nationale lisse ces écarts.
Les biais institutionnels : l’OCDE, la Banque mondiale et le FMI peuvent obtenir des résultats différents selon leurs méthodes.
À retenir : Le PIB par habitant en PPA est le meilleur indicateur pour comparer les niveaux de vie, mais il reste une approximation. Il permet de dire "les Chinois ont un pouvoir d’achat moyen proche de..." mais pas "les Chinois vivent comme les Américains".
Les limites du PIB comme mesure du bien-être
Le PIB par habitant est un indicateur de richesse moyenne, pas de bien-être. Ses limites sont bien documentées :
Le PIB ignore les inégalités
Le PIB par habitant est une moyenne qui peut masquer des inégalités flagrantes. Un pays avec un PIB par habitant élevé peut avoir une petite élite très riche et une majorité pauvre (exemple : certains pays pétroliers). Le coefficient de Gini ou le ratio de Palma sont des compléments nécessaires pour appréhender la distribution des revenus.
Le PIB exclut la production domestique
Le travail non rémunéré — soins aux enfants, cuisine, ménage — n’est pas comptabilisé dans le PIB. Pourtant, il représente une part considérable de la richesse réelle d’une société. L’exclusion de ces activités pénalise particulièrement les pays où ce travail est important et biaise les comparaisons internationales.
Le PIB ignore la dégradation environnementale
La destruction des ressources naturelles n’est pas déduite du PIB. Un projet industriel peut accroître le PIB à court terme tout en détruisant un capital naturel (forêt, eau, air pur) dont la valeur, à long terme, dépasse largement les gains.
Le PIB ne mesure pas la qualité de vie
Des aspects essentiels du bien-être échappent au PIB : l’accès à des services d’éducation et de santé de qualité, le temps disponible pour les loisirs et les soins, la paix, la démocratie, l’égalité des chances. Certains pays avec un PIB par habitant inférieur peuvent afficher de meilleurs résultats sur ces dimensions.
Des alternatives
Face à ces limites, des indicateurs alternatifs ont été développés :
L’Indice de Développement Humain (IDH) du PNUD : combine PIB par habitant, espérance de vie et éducation.
L’indice "Better Life" de l’OCDE : intègre 11 critères de bien-être.
Les comptes satellites environnementaux : tentent de mesurer la dégradation des ressources naturelles.
Est-ce que la croissance économique ressemble à une course, où les retardataires finissent par rattraper les meneurs ? Pendant longtemps, la théorie économique classique le promettait : selon Heckscher, Ohlin et Samuelson, le libre-échange devait mécaniquement égaliser les niveaux de vie entre nations. Sauf que l’histoire a dit le contraire pendant plus d’un siècle. Depuis l’abolition des Corn Laws en 1846 jusqu’au début des années 1990, l’écart entre pays développés et reste du monde n’a cessé de se creuser — jusqu’à atteindre un rapport de sept contre un. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée : l’Europe de l’Ouest d’abord, le Japon ensuite, puis les nouveaux pays industrialisés d’Asie — Hong Kong, Singapour, la Corée du Sud, Taïwan — ont entamé un rattrapage spectaculaire, et l’écart mondial est redescendu vers des niveaux proches de l’après-guerre.
Mais méfions-nous d’une confusion classique. En 1886, le biologiste Francis Galton avait déjà remarqué que les fils d’hommes très grands avaient tendance à être plus petits que leur père, et inversement — un phénomène qu’il a appelé la régression vers la moyenne. Cela ne signifiait pas que tous les hommes allaient un jour faire la même taille. C’est exactement la distinction à garder en tête ici : la β-convergence — cette tendance des pays pauvres à croître plus vite que les pays riches — n’implique pas automatiquement une σ-convergence, une vraie réduction des écarts de richesse à l’échelle mondiale. On peut avoir l’une sans l’autre.
Et pour finir sur une note qui invite au débat plutôt qu’à la certitude :
Robert Lucas nous rappelle que le potentiel de la croissance pour sortir un pays de la pauvreté dépasse de très loin celui de n’importe quelle politique de redistribution — une phrase qui mérite qu’on s’y arrête, et qu’on la conteste si on n’est pas d’accord.
Pourquoi est-il utile de rappeler les faits stylisés sur la croissance avant de commencer la présentation des théories ?
1. Pour ancrer la réflexion théorique dans la réalité empirique
Les faits stylisés sont des régularités empiriques observées à travers le temps et l’espace, telles que :
La croissance tendancielle du PIB par habitant dans les pays développés
Les écarts persistants de niveaux de vie entre pays
Le rôle du progrès technique dans la croissance à long terme
Ces faits constituent une base empirique solide à laquelle les modèles économiques doivent répondre. Sans cela, les théories risquent de devenir abstraites ou déconnectées de la réalité.
2. Pour évaluer la pertinence explicative des théories
Les faits stylisés servent de critères d’évaluation des modèles. Une bonne théorie de la croissance doit pouvoir expliquer ces faits ou, à défaut, proposer des mécanismes permettant de les comprendre.
3. Pour structurer la progression logique de l’analyse
Les faits stylisés permettent de formuler les grandes questions que les théories vont chercher à résoudre :
Pourquoi certains pays croissent-ils plus vite que d’autres ?
Quelles sont les sources durables de la croissance ?
Y a-t-il une convergence ou divergence entre économies ?
Cela donne un fil conducteur à l’exposé théorique : chaque théorie peut être présentée comme une tentative de réponse à une ou plusieurs de ces interrogations.
En conséquence, rappeler les faits stylisés avant d’aborder les théories de la croissance n’est pas un simple préambule : c’est une étape essentielle pour cadrer la réflexion. Cela permet de :
Relier théorie et réalité
Évaluer la pertinence des modèles
Guider la progression de l’analyse
5 faits stylisés
Nous commencerons par essayer de mettre en évidence des "faits stylisés" concernant l’évolution de la richesse au fil du temps et à travers différentes nations. Par la suite, nous identifierons les cinq faits suivants :
1. Sur une très longue période, la croissance du revenu mondial a connu des accélérations brusques.
2. Le PIB par habitant et la productivité peuvent subir des variations significatives à moyen terme, qui ne sont pas nécessairement synchronisées entre les pays industrialisés.
3. Certains pays ont réussi à atteindre le niveau de vie des pays les plus avancés, tandis que d’autres sont restés en marge de la croissance mondiale.
4. Les inégalités de revenu ont fortement augmenté aux XIXe et XXe siècles, d’abord au sein des pays, puis entre les pays. Elles semblent avoir diminué à la fin des années 1990, principalement en raison de l’enrichissement rapide de certaines populations en Chine et en Inde.
5. Dans les pays développés, le progrès technique peut accroître les inégalités de revenu en augmentant le taux de chômage et/ou en réduisant le salaire relatif des travailleurs peu qualifiés.
Imaginez que vous puissiez remonter le film de l’humanité entière — pas seulement depuis la révolution industrielle, mais sur un million d’années. C’est exactement le pari qu’a tenu l’historien Angus Maddison : reconstituer le niveau de vie moyen de l’humanité depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui. Et ce que montre ce film est saisissant. Pendant l’écrasante majorité de l’histoire humaine — de la préhistoire à la fin du Moyen Âge — le revenu moyen par habitant stagne autour de 100 dollars par an. Une ligne quasiment plate pendant des millénaires, malgré le feu, la roue, les métaux, la navigation : aucune de ces inventions majeures ne suffit, seule, à faire décoller le niveau de vie. Puis, entre 1400 et 1800, ce revenu double lentement. Et là, avec la révolution industrielle, tout bascule : la courbe s’envole, dépasse 1000 dollars à la veille de la Seconde Guerre mondiale, puis explose littéralement entre 1930 et 2000 — une croissance moyenne de 2,5% par an qui multiplie par six le niveau de vie mondial en soixante-dix ans.
C’est le premier fait stylisé : sur le temps long, la croissance n’est pas une ligne droite, elle est faite de ruptures brutales — et aucune explication isolée ne suffit à les expliquer ; il faut toujours croiser histoire et économie.
Zoomons maintenant sur la deuxième moitié du XXe siècle, et l’histoire se complique. Dans les années 1950-60, l’Europe et le Japon rattrapent les États-Unis à toute vitesse. Le premier choc pétrolier casse cette dynamique dans les années 1980. Les États-Unis accélèrent à nouveau à la fin des années 1990 — pendant que l’Europe et le Japon, qui semblaient sur le point de les rejoindre, plafonnent autour de 80 % du niveau de vie américain, puis décrochent à nouveau. On résume parfois cette période par la règle du « 3-2-1 » : 3 % de croissance annuelle aux États-Unis, 2 % en Europe, 1 % au Japon.
Deuxième fait stylisé : même entre pays industrialisés, la croissance n’avance pas au même rythme, et ces rythmes ne sont pas synchronisés.
Vient alors une question plus dérangeante : qui profite de cette richesse créée ? Robert Lucas a une phrase qui claque : un nouveau-né américain dispose, dès sa naissance, d’environ quinze fois plus de ressources que son cousin indien. Il en tire une conclusion provocante — l’essentiel de l’amélioration du bien-être humain depuis deux siècles ne vient pas de la redistribution des riches vers les pauvres, mais de la croissance elle-même. Une phrase à débattre, pas à accepter telle quelle : juste si l’on parle de la trajectoire interne d’un pays, plus discutable si elle sert à minimiser le rôle de l’aide internationale.
Ce qui est certain, c’est que certains pays restent « au bord de la route » de cette croissance mondiale — troisième fait stylisé.
Et à l’intérieur des pays ? En 1955, Simon Kuznets propose une image devenue célèbre : une courbe en cloche. Les inégalités seraient faibles dans les pays très pauvres, faibles aussi dans les pays très riches, mais fortes entre les deux — le temps que la main-d’œuvre bascule de l’agriculture vers l’industrie. Cette courbe a depuis été contestée empiriquement, mais elle capture une idée que Galor et Tsiddon retrouvent autrement : l’innovation crée des rentes, et ces rentes ne se distribuent jamais également.
La relation entre croissance et inégalités change selon l’époque et le lieu — quatrième fait stylisé.
Cette tension n’épargne pas les pays riches. Quand le progrès technique favorise la main-d’œuvre qualifiée, ceux qui ne le sont pas encaissent le choc — chômage, ou salaires relatifs en baisse. Rien de nouveau sous le soleil : en 1811, les Luddites anglais brisaient les métiers à tisser ; en 1831, les canuts lyonnais se soulevaient contre les mêmes mécanismes. Deux siècles plus tard, nos débats sur l’automatisation ou la concurrence des pays à bas salaires racontent, au fond, la même histoire.
Cinquième fait stylisé : le progrès technique, moteur de la croissance, peut aussi devenir un moteur d’inégalités — même dans les pays les plus riches.
L’économiste et historien britannique Angus Maddison a identifié quatre principaux moteurs de la croissance à long terme du PIB par habitant :
Le progrès technologique,
L’accumulation de capital productif, comprenant les infrastructures et les équipements utilisés dans la production de biens et services, qui intègrent à divers degrés le progrès technologique,
L’amélioration des compétences, du niveau d’éducation et de l’organisation du travail en général, et
L’intensification des échanges économiques et intellectuels entre les nations par le biais du commerce, de l’investissement et des échanges. La théorie de la croissance vise à quantifier ces quatre forces, à comprendre leurs déterminants et leurs interactions.
On vient de poser le problème. Maintenant, on va essayer de le résoudre — et ça va nous prendre sept chapitres, parce que chaque réponse va, comme promis dès l’introduction, ouvrir une nouvelle question.
Premier acte : on commence par les chiffres eux-mêmes. La comptabilité de la croissance nous apprend à décomposer le PIB en ce qu’apportent le capital et le travail — et on découvre très vite qu’une bonne partie de la croissance reste inexpliquée, un résidu que Solow lui-même qualifiait, avec une honnêteté scientifique rare, de « mesure de notre ignorance ». Le modèle de Solow-Swan, qui date de 1956, formalise tout cela magnifiquement : il explique très bien l’accumulation de capital... et bute exactement sur ce résidu. Dans son modèle, le progrès technique tombe du ciel. C’est élégant, et c’est insatisfaisant.
Deuxième acte, et c’est là que ça devient vraiment intéressant : et si on arrêtait de traiter le progrès technique comme un cadeau tombé du ciel, et qu’on essayait de l’expliquer ? C’est le pari des modèles de croissance endogène — le modèle AK, le capital humain, la R&D de David Romer. Trois tentatives différentes de répondre à la même question : d’où vient réellement l’innovation, et peut-on la piloter ?
Troisième acte : si l’innovation se pilote, qui la pilote ? C’est là que le modèle de Barro nous emmène — le rôle de l’État, les dépenses publiques productives, et une question très actuelle : quel est le bon niveau d’impôt pour financer la croissance sans l’étouffer ?
Sept chapitres, donc, mais une seule trajectoire : des chiffres qu’on ne comprend qu’à moitié, jusqu’aux leviers qu’un gouvernement peut réellement actionner.
Ce chapitre, Comptabilité de la croissance, présente le cadre d'analyse de la comptabilité de la croissance, développé initialement par Robert Solow en 1957, qui permet de décomposer les rôles respectifs des facteurs de production dans l'explication de la croissance économique. Il ressort de ces approches que l'essentiel de la croissance du vingtième siècle dans les principaux pays industrialisés est attribué à celle de la productivité globale des facteurs, qui est le résidu comptable de cette décomposition. La comptabilité de la croissance vise à quantifier les différents facteurs de croissance identifiés par Maddison. Le point de départ de cette analyse est la fonction de production qui relie le PIB réel aux facteurs de production, à savoir le capital et le travail, sans prendre en compte explicitement le stock de technologies. La productivité globale des facteurs mesure la production à quantités de travail et de capital données, et dépend de la technologie, du fonctionnement des marchés et de l'organisation du travail. Le stock de capital est construit par la méthode d'inventaire permanent, qui cumule les flux d'investissement passés déflatés par le coût de remplacement du capital. La décomposition du taux de croissance du revenu en fonction du taux de croissance de chacun des facteurs fait intervenir les élasticités qui représentent la part de la croissance de la production attribuable au capital et au travail, interprétées comme les contributions marginales des facteurs de production à la croissance du PIB.
Le résidu de Solow et ses interprétations
En 1956, Robert Solow fait un constat déstabilisant : lorsqu'il applique sa méthode aux données américaines, neuf dixièmes de la hausse de la productivité du travail lui échappent, sa théorie n'expliquant donc directement qu'un dixième de ce qu'elle est censée expliquer. Ce résidu, nommé en son honneur, représente le taux de croissance de la productivité globale des facteurs qui n'est jamais mesuré directement mais déduit par soustraction, comme ce qui reste une fois retirées la part du capital et la part du travail. Quatre lectures s'affrontent pour interpréter ce résidu : pour les uns, il s'agit bel et bien du progrès technique ; pour d'autres, c'est une manne tombée du ciel constituée d'externalités, d'économies d'échelle ou d'une meilleure organisation du travail ; pour d'autres encore, ce résidu n'est rien d'autre que la mesure de notre ignorance, ce qui signifie que plus il est grand, moins on comprend ce qui fait vraiment croître un pays ; et l'OCDE propose une synthèse plus englobante en parlant de technologie incorporelle, la somme des avancées scientifiques, du savoir-faire et de la qualité du management. Cette ambiguïté, ce résidu qui pesait quatre-vingt-dix pour cent dans les calculs originaux de Solow, va pousser toute une génération d'économistes à en percer le mystère.
Le modèle de Jones
Le modèle de Solow pose un problème : la contribution du capital semble sous-estimée dans la comptabilité de la croissance, car le capital n'est pas qu'un simple facteur de production mais incorpore aussi une partie du progrès technique. Le modèle de Jones, proposé en 1995, offre une solution élégante en distinguant deux types de travail : le travail de production qui produit des biens et services, et le travail de recherche qui crée de nouvelles connaissances et constitue le progrès technique. La fonction de production devient une expression où le stock de connaissances est lui-même produit par les chercheurs. Dans le modèle de Jones, la concurrence est imparfaite, et le capital ne reçoit pas tout son produit marginal car une partie du revenu doit rémunérer les chercheurs. La part du capital dans le revenu devient le carré de l'élasticité de la production au capital, la part rémunérant les chercheurs est le produit de l'élasticité de la production au capital et de l'élasticité de la production au travail, et la part du travail de production est l'élasticité de la production au travail. Le modèle de Jones réduit le résidu, la part inexpliquée de la croissance, en augmentant la contribution du capital, car le progrès technique est en partie caché dans le capital puisque les nouvelles machines incorporent des innovations. Contrairement au modèle de Solow où la concurrence est parfaite, la part du capital dans le revenu est de trente pour cent et l'élasticité de la production au capital est également de trente pour cent, dans le modèle de Jones la concurrence est imparfaite, la part du capital dans le revenu reste de trente pour cent mais l'élasticité de la production au capital devient cinquante-quatre virgule soixante-dix-sept pour cent, l'élasticité de la production au travail est de quarante-cinq virgule vingt-deux pour cent, et le résidu ne représente plus que quarante-cinq pour cent du progrès technique contre soixante-dix pour cent dans le modèle de Solow. Le modèle de Jones est important car il corrige un biais du modèle de Solow qui sous-estimait la contribution du capital, intègre la recherche comme activité productive rémunérée par une partie du revenu national, et ouvre la voie aux modèles de croissance endogène où le progrès technique résulte d'efforts conscients comme la recherche et l'éducation.
Les sources des gains de productivité
Le résidu de Solow reste un fourre-tout, et la question devient de savoir si l'on peut ouvrir la boîte noire et identifier concrètement ce qui s'y trouve. Deux stratégies s'offrent aux économistes : la première consiste à relier statistiquement la productivité globale des facteurs à des indicateurs de diffusion technologique comme le taux d'équipement en ordinateurs ou les abonnements internet, et à des indicateurs de savoir-faire comme le niveau d'éducation ou le nombre de diplômés ; la seconde regarde plutôt l'effort en amont comme les dépenses de recherche et développement ou d'éducation en pourcentage du PIB, et le nombre de brevets déposés. Mais ce lien entre le macro et le micro résiste étrangement aux données, et Solow lui-même résume ce paradoxe avec ironie en 1987 en constatant que les ordinateurs sont partout sauf dans les chiffres de productivité. Ce paradoxe s'atténue à la fin des années 1990 avec la nouvelle économie, lorsque la productivité globale des facteurs américaine accélère enfin, portée par les technologies de l'information. Robert Gordon montre que cette accélération est en réalité concentrée presque exclusivement dans le secteur informatique lui-même, le reste n'étant qu'un effet cyclique de la demande. Bartelsman et van Ark affinent le diagnostic secteur par secteur sur la période 1995-2002 en montrant qu'aux États-Unis, cinq secteurs comme le commerce de détail, le commerce de gros, les composants électroniques et l'intermédiation financière expliquent à eux seuls plus de la moitié des gains de productivité, tandis qu'en Europe, les cinq secteurs équivalents n'en expliquent même pas la moitié et leur productivité progresse deux fois moins vite que celle de leurs homologues américains.
Le calcul de la croissance potentielle
La comptabilité de la croissance permet de décomposer rétrospectivement la croissance réalisée entre capital, travail et résidu, et d'identifier secteur par secteur d'où viennent concrètement les gains de productivité. Cependant, un décideur public ne peut pas se permettre d'attendre les statistiques historiques pour agir : il a besoin de savoir en temps réel combien une économie peut produire sans déclencher de tensions inflationnistes. C'est exactement le rôle du PIB potentiel, qui est le prolongement naturel de la comptabilité de la croissance mais tourné vers l'avenir plutôt que vers le passé. L'écart entre ce potentiel et le PIB effectivement observé, l'écart de production, devient l'outil de diagnostic le plus utilisé par les banques centrales et les ministères des Finances, car il permet de distinguer un déficit public structurel d'un déficit simplement conjoncturel. Le déficit structurel est celui qui persisterait si l'économie était à son PIB potentiel et reflète les choix de politique budgétaire, tandis que le déficit conjoncturel résulte de l'écart de production et augmente en récession lorsque les recettes fiscales baissent et les dépenses sociales augmentent, puis diminue en expansion. Le multiplicateur budgétaire conjoncturel, compris entre zéro virgule trois et zéro virgule sept selon les pays et les périodes, mesure la sensibilité du solde public à l'écart de production, avec une valeur moyenne de zéro virgule cinq pour les pays avancés. Cet effet total résulte de deux canaux : les recettes fiscales qui représentent environ quarante pour cent du PIB dans les pays avancés et dont une baisse de un pour cent du PIB réduit les recettes d'environ zéro virgule quatre à zéro virgule cinq pour cent du PIB, et les dépenses sociales où une hausse de un point de chômage augmente les dépenses d'environ zéro virgule un à zéro virgule deux pour cent du PIB.
Les méthodes d'estimation du PIB potentiel
Le PIB potentiel n'est pas observable et doit être estimé selon deux grandes familles de méthodes. Les méthodes statistiques décomposent le PIB effectif en une tendance lisse et stable qui correspond au PIB potentiel, et une composante transitoire qui correspond à l'écart de production, en utilisant des outils comme le filtre de Hodrick-Prescott, le filtre de Christiano-Fitzgerald ou le filtre de Baxter-King. Ces méthodes sont simples à mettre en œuvre mais présentent l'inconvénient de ne pas avoir d'interprétation économique, car la croissance potentielle est juste une moyenne passée prolongée, et leurs résultats dépendent de la période choisie avec une estimation plus fragile pour les années récentes. Les méthodes économiques représentent l'économie par une fonction de production, généralement la fonction de Cobb-Douglas, et estiment le PIB potentiel en utilisant la productivité globale des facteurs estimée sur le passé, le stock de capital disponible, et l'emploi structurel qui correspond au chômage persistant même quand l'économie est à son potentiel. Ces méthodes offrent une interprétation économique des facteurs de croissance comme le progrès technique, la démographie et l'investissement, mais l'estimation de la productivité globale des facteurs repose souvent sur des méthodes statistiques avec leurs fragilités, et les prévisions de la productivité restent très incertaines. Dans la pratique, les organisations internationales comme le FMI, l'OCDE et la Commission européenne utilisent des méthodes hybrides qui combinent le cadre de la fonction de production avec une estimation statistique de la productivité globale des facteurs.
Les déterminants de la croissance potentielle
La croissance potentielle varie dans le temps et selon les pays, et ses deux principaux déterminants sont la productivité globale des facteurs et le taux de chômage structurel. La productivité globale des facteurs est influencée par les politiques d'innovation comme la recherche et développement et l'éducation, par les politiques de concurrence comme l'ouverture des marchés, et par la qualité des institutions comme l'État de droit et l'administration. Le taux de chômage structurel est influencé par la réglementation du marché du travail comme la protection de l'emploi et les contrats, par les prélèvements obligatoires sur le coût du travail comme les cotisations sociales, et par les politiques d'activation comme la formation et l'accompagnement des chômeurs. La politique économique peut donc influencer la croissance potentielle, mais ces effets sont lents et incertains : une réforme du marché du travail peut mettre une décennie à modifier le chômage structurel, et une politique d'innovation peut mettre des années à se traduire en gains de productivité.
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Ce chapitre, Le modèle de Solow-Swan, présente le modèle néoclassique de croissance développé indépendamment par Robert Solow et Trevor Swan en 1956, qui constitue le socle de la théorie de la croissance économique moderne. La comptabilité de la croissance nous a donné une photographie précise de la contribution du capital, du travail et du résidu inexpliqué, mais une photographie n'explique jamais le mouvement. Pour comprendre pourquoi la production par travailleur augmente dans le temps, et pour juger si une politique économique peut réellement infléchir cette trajectoire, il faut passer de la description à la théorie. Le travail lui-même n'est pas un facteur figé : même sur un horizon long, qui lisse les à-coups conjoncturels de l'emploi, sa composition change profondément d'un pays à l'autre, avec moins d'heures travaillées sur longue période, des études plus longues et l'entrée massive des femmes sur le marché du travail. La question est ancienne : dès 1798, Malthus faisait de la fécondité elle-même le régulateur de la croissance, s'ajustant au progrès technique pour maintenir le niveau de vie constamment bas. Entre 1950 et 1980, les économistes se concentrent plutôt sur l'accumulation de capital et arrivent à une conclusion plutôt décourageante : les rendements du capital étant décroissants, l'incitation à accumuler s'épuise d'elle-même, et seul un flux continu d'innovation peut soutenir la croissance dans la durée. Ce constat est si peu enthousiasmant que la théorie de la croissance tombe presque en désuétude dans les années 1960 et 1970. Le renouveau vient à la fin des années 1980 avec la croissance endogène, qui cherche enfin à expliquer plutôt qu'à constater la productivité globale des facteurs ; on redécouvre alors Schumpeter et son économie de l'innovation ; puis dans les années 1990 et 2000, l'économie géographique et le rôle des institutions viennent enrichir le tableau. La théorie de la croissance reste aujourd'hui l'un des champs les plus vivants de toute l'économie. Le modèle de Solow-Swan pose un cadre de concurrence pure et parfaite, sans externalités, sans biens publics, sans monopole : la croissance y est donc équilibrée, optimale, et surtout, c'est le point crucial, elle ne laisse aucune place à la politique économique. Le progrès technique y est un bien libre, tombé du ciel. L'ambition de ce modèle est simple à énoncer mais redoutable à démontrer : comprendre pourquoi certains pays sont riches et d'autres pauvres, et si un rattrapage est possible. Pour cela, Solow et Swan n'envisagent que deux explications à la hausse de la production par travailleur : plus de capital par tête, ou une meilleure technologie.
La fonction de production et les rendements
Le modèle repose sur une fonction de production agrégée qui combine le capital et le travail. Les rendements d'échelle peuvent être constants, comme dans la fabrication de produits manufacturés standardisés où doubler les ressources permet de doubler la production ; croissants, comme dans les technologies de l'information et de la communication où les effets de réseau et les coûts marginaux très bas permettent une augmentation plus que proportionnelle de la production ; ou décroissants, comme dans l'agriculture traditionnelle où au-delà d'un certain point, augmenter les facteurs de production conduit à une augmentation moins que proportionnelle en raison de la gestion inefficace et des contraintes environnementales. Les conditions d'Inada, formalisées en 1963, sont des hypothèses qui assurent certaines propriétés souhaitables de la fonction de production, notamment que les facteurs de production ne peuvent pas être substitués de manière illimitée les uns aux autres, que chaque facteur a une contribution essentielle à la production, que l'économie ne peut pas croître indéfiniment en augmentant uniquement un facteur, et que les rendements marginaux des facteurs sont décroissants à long terme. Ces conditions assurent la stabilité de l'économie à long terme et garantissent qu'il existe un niveau d'équilibre pour le capital et le travail où la croissance économique peut se stabiliser.
Les faits stylisés de Kaldor
Une grande force du modèle de Solow est qu'il reproduit la plupart des faits stylisés de Kaldor, établis en 1961 par l'économiste britannique Nicholas Kaldor. Ces observations empiriques sur les caractéristiques générales des économies en croissance incluent que le revenu par tête croît de façon continue, que le capital par tête est croissant au cours du temps, que le taux de rendement du capital est constant sur longue période, que le rapport capital sur produit est constant sur longue période, que les parts du capital et du travail dans le revenu national sont constantes, et que les taux de croissance de la productivité du travail différent entre les pays. Le modèle de Solow-Swan reproduit ces faits stylisés grâce à l'accumulation du capital et au progrès technique, avec un taux de croissance démographique et un taux de croissance du progrès technique qui déterminent l'évolution de l'économie.
L'accumulation du capital sans progrès technique
Le modèle procède en deux étapes en examinant d'abord la relation entre production et investissement, puis la relation entre investissement et accumulation de capital. Dans le cas sans progrès technique, l'état stationnaire existe et est unique : quelle que soit la position initiale de l'économie, elle tendra vers cet état stationnaire, et une fois atteint, l'économie reste stable dans cet état à long terme. Le rôle de l'épargne est crucial : si le taux d'épargne augmente, l'investissement dépasse l'amortissement, et le stock de capital par travailleur augmentera jusqu'à atteindre un nouvel état stationnaire. Le taux d'épargne joue un rôle crucial car les décideurs publics peuvent influencer le comportement d'épargne des ménages, alors qu'il est plus difficile d'agir sur le taux de dépréciation du capital. La règle d'or indique le taux d'épargne qui maximise la consommation par tête à l'état stationnaire, et l'écart est maximal lorsque les tangentes sont parallèles et ont des pentes identiques. Si le taux d'épargne varie, le nouvel état stationnaire correspondra nécessairement à un niveau de consommation inférieur à celui de la règle d'or. La version simplifiée du modèle de Solow présentée jusque-là permet d'expliquer la croissance uniquement pendant la phase d'accumulation, mais à l'état stationnaire, le capital et la production par travailleur restent constants malgré la croissance démographique, ce qui implique que le capital total et la production totale augmentent au taux de croissance démographique. Ce graphique nous apprend que les niveaux de PIB par tête sont inversement proportionnels à la croissance démographique.
Le progrès technique
Dans le modèle de Solow, le progrès technique est considéré comme la seule source de croissance à long terme car il permet une augmentation durable de la production par travailleur et, par conséquent, du niveau de vie. Contrairement à l'accumulation du capital, qui finit par rencontrer des rendements décroissants, le progrès technique peut conduire à une croissance continue de la productivité du travail. Cela signifie que même lorsque tous les facteurs de production sont à leur niveau d'équilibre à long terme, la croissance économique peut persister grâce à l'innovation technologique. Ainsi, dans le modèle de Solow, le progrès technique occupe une place centrale en tant que moteur principal de la croissance économique sur le long terme. Cependant, dans le cadre du modèle de Solow-Swan, le progrès technique est modélisé comme une variable exogène, c'est-à-dire qu'il n'est pas influencé par les forces économiques internes, mais qu'il est considéré comme une donnée externe qui affecte la croissance économique de manière autonome, ce qui implique que la croissance est également exogène. En considérant le progrès technique comme une variable endogène, on pourrait envisager d'expliquer la croissance de manière endogène.
Le processus de convergence
Le modèle de Solow-Swan explique le processus de convergence des économies vers un état stationnaire où le capital par travailleur, la production par travailleur et d'autres variables importantes deviennent constants. La convergence absolue suppose que toutes les économies, indépendamment de leurs conditions initiales, tendent vers le même niveau de revenu par tête à long terme, à condition qu'elles aient les mêmes taux d'épargne, de dépréciation du capital, de croissance démographique et de progrès technologique. La dynamique du capital par travailleur montre comment l'économie converge vers son état stationnaire. La convergence conditionnelle prend en compte les différences entre les économies en termes de taux d'épargne, de dépréciation, de croissance démographique et de progrès technologique, et dans ce cas, chaque économie converge vers son propre état stationnaire déterminé par ces paramètres spécifiques.
Le test empirique du modèle de Solow
Le modèle de Solow-Swan produit une prédiction chiffrée et testable : une hausse de un pour cent du taux d'épargne devrait se traduire par une augmentation d'environ la valeur de l'élasticité de la production au capital divisée par un moins cette même élasticité du PIB par tête, une élasticité directement liée au poids du capital dans la production. En 1992, trois économistes, Mankiw, Romer et Weil, décident de confronter cette prédiction aux données d'un large panel de pays. Le verdict est troublant : l'élasticité observée n'est pas celle attendue pour une valeur raisonnable de l'élasticité de la production au capital, mais d'environ un virgule cinq, ce qui, mathématiquement, ne peut s'expliquer que si cette élasticité valait environ zéro virgule six. Autrement dit, si l'on croit Solow tel quel, il faudrait que la rémunération du capital absorbe soixante pour cent de la valeur ajoutée d'un pays, alors que partout dans le monde, ce chiffre tourne plutôt autour de trente à quarante pour cent. Plutôt que de rejeter le modèle, Mankiw, Romer et Weil vont chercher ce qui lui manque : et s'il existait un deuxième facteur accumulable, aussi déterminant que le capital physique, que le modèle original oubliait tout simplement de compter ? Ils avancent alors l'explication selon laquelle la productivité globale des facteurs ne serait pas exogène, mais dépendrait d'un deuxième facteur accumulé, le capital humain. Il serait donc nécessaire de prendre en compte le fait qu'une partie de l'épargne nationale soit investie dans la formation et serve à financer ce capital humain, ce qui implique de considérer les dépenses d'éducation comme un investissement plutôt que comme une consommation. Dans ce modèle de Solow amélioré, il est démontré que l'élasticité du PIB par tête par rapport au taux d'épargne investi dans le secteur productif n'est plus la valeur précédente mais une nouvelle valeur où le capital humain est pris en compte. Pour une valeur du paramètre représentant la part du capital humain proche de un demi, le modèle redevient réaliste. Mankiw, Romer et Weil ont également constaté que les prédictions du modèle de Solow sont vérifiées avec une élasticité d'environ zéro virgule trente-six si l'on limite l'échantillon aux seuls pays membres de l'OCDE, ce qui confirme l'intuition selon laquelle la convergence est inconditionnelle au sein de l'OCDE, car les niveaux de capital humain sont comparables au sein de ce groupe de pays. Bien que le modèle de Mankiw, Romer et Weil ne constitue pas une explication totalement satisfaisante de la croissance, car comme le modèle de Solow et Swan dont il est une extension, il ne peut expliquer la croissance à long terme que par des facteurs exogènes tels que la démographie et le progrès technique, il met en évidence l'importance du capital humain comme facteur de croissance.
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Ce chapitre, Vers la croissance endogène, explore les fondements théoriques de la croissance endogène, qui émerge dans les années 1980 et 1990 en réponse aux limites du modèle de Solow-Swan. Mankiw, Romer et Weil ont démontré que, en intégrant le capital humain et en le considérant en dehors de la trajectoire de croissance équilibrée pour tenir compte des disparités initiales, le modèle de Solow-Swan parvient à expliquer une part significative des différences de croissance entre les pays. En 1992, ces trois économistes ont estimé sur un panel de pays une équation empirique issue directement du modèle de Solow-Swan, suggérant qu'une meilleure compréhension des origines de la croissance nécessite de remettre en question l'idée que la productivité globale des facteurs est exogène, comme le suppose le modèle de Solow-Swan. Les théories qui ont émergé pour explorer cette notion sont désignées sous le terme de croissance endogène.
Les arguments pour une PGF endogène
Deux arguments solides soutiennent l'hypothèse selon laquelle la productivité globale des facteurs est déterminée par des mécanismes économiques. Premièrement, l'efficacité de la production dépend des interactions entre les acteurs économiques, ainsi que du niveau et de la nature du développement. Par exemple, regrouper l'ensemble d'une chaîne de production dans une même ville engendre des économies d'échelle ; la concentration d'activités technologiques favorise les échanges de connaissances ; de plus, un vaste marché intérieur permet des économies d'échelle significatives. Ces effets externes doivent être pris en compte dans les théories économiques pour comprendre comment l'organisation des marchés influence la croissance et déterminer dans quelle mesure l'intervention publique est nécessaire. Deuxièmement, le progrès technique est le résultat d'une série d'inventions majeures et d'innovations marginales qui sont influencées par le contexte socio-historique et, peut-être, par une dose de chance. Cependant, ces avancées technologiques et leurs applications industrielles ne seraient pas réalisables sans un ensemble d'incitations économiques. Les États consacrent une partie de leurs dépenses à la recherche fondamentale et à l'éducation, et encouragent le secteur privé à innover au moyen d'aides et d'incitations fiscales diverses. Les entreprises investissent dans la recherche et le développement pour créer des produits innovants qui les démarqueront de leurs concurrents, tandis que les chercheurs sont motivés par des considérations financières, éthiques ou sociales dans leurs travaux de recherche. Le chapitre approfondit ces deux mécanismes : l'augmentation de la productivité globale des facteurs grâce à des effets externes et l'investissement en recherche et développement permettant la conception et la diffusion de nouveaux produits.
Typologie des modèles de croissance endogène
Les modèles de croissance endogène se déclinent en plusieurs grandes familles. Les modèles de la première génération, comme le modèle AK et le modèle à deux secteurs, reposent sur l'idée que le capital a des rendements constants, ce qui permet une croissance perpétuelle sans progrès technique exogène. Les modèles de la deuxième génération, comme le modèle de Romer et le modèle de Jones, intègrent explicitement la recherche et développement comme activité productive créatrice de nouvelles connaissances. Les modèles de la troisième génération, comme le modèle d'innovation de Schumpeter et le modèle d'Apprentissage par la Pratique, mettent l'accent sur les processus d'innovation et de destruction créatrice, ou sur l'amélioration de la productivité par l'expérience accumulée dans la production.
Le modèle AK
Le modèle AK est le modèle le plus simple de croissance endogène. Il repose sur une idée radicale : si le capital a des rendements constants et non décroissants, alors la croissance peut être perpétuelle sans avoir besoin de progrès technique exogène. La fonction de production s'écrit simplement comme le produit de la productivité du capital par le stock de capital. Cette hypothèse de rendements constants du capital signifie que l'accumulation de capital à elle seule peut générer une croissance durable, contrairement au modèle de Solow-Swan où les rendements décroissants du capital conduisent à un état stationnaire. L'absence de rendements décroissants dans le modèle AK peut être justifiée par des externalités positives : l'investissement d'une entreprise augmente non seulement son propre capital mais aussi le stock de connaissances générales de l'économie, ce qui bénéficie à toutes les entreprises. Le modèle AK prédit qu'une augmentation du taux d'épargne ou une amélioration de la productivité du capital entraîne une augmentation permanente du taux de croissance de l'économie, ce qui a des implications importantes pour les politiques économiques. Cependant, le modèle AK est critiqué pour son manque de réalisme et pour le fait qu'il ne distingue pas les différents types de capital.
Les modèles à deux secteurs
Les modèles à deux secteurs distinguent un secteur de production de biens de consommation et un secteur de production de biens d'investissement ou de connaissances. Le modèle de Rebelo, par exemple, suppose que le secteur de la production de biens d'investissement utilise des facteurs de production qui peuvent être reproduits, ce qui permet une croissance endogène. Le modèle d'Uzawa-Lucas distingue le capital physique et le capital humain, où le capital humain est accumulé par l'éducation et la formation, et constitue le moteur de la croissance. Dans ces modèles, la croissance est endogène car elle résulte des choix d'allocation des ressources entre les différents secteurs, et les politiques éducatives ou d'investissement peuvent avoir un effet durable sur le taux de croissance.
Le modèle de Romer
Le modèle de Romer, développé en 1990, intègre explicitement la recherche et développement comme activité productive. Dans ce modèle, la connaissance est un bien non rival et partiellement excluable, ce qui signifie qu'une idée peut être utilisée simultanément par plusieurs entreprises sans perdre son utilité, mais que son utilisation peut être limitée par des brevets. Le secteur de la recherche produit de nouvelles connaissances qui augmentent la productivité du secteur de la production de biens finals. La croissance est endogène car elle dépend de l'allocation du travail entre la recherche et la production, et des incitations à innover. Le modèle prédit qu'une augmentation de la main-d'œuvre consacrée à la recherche ou une amélioration de l'efficacité du secteur de la recherche conduit à un taux de croissance plus élevé. Le modèle de Romer a l'avantage de donner un rôle central aux politiques d'innovation et de propriété intellectuelle.
Le modèle de Jones et la semi-endogénéité
Le modèle de Jones, développé en 1995, critique le modèle de Romer pour ses implications concernant l'effet de la taille de la population sur la croissance. Dans le modèle de Romer, une population plus nombreuse signifie plus de chercheurs et donc un taux de croissance plus élevé, ce qui ne semble pas vérifié empiriquement. Le modèle de Jones propose une fonction de production de connaissances où le progrès technique dépend du nombre de chercheurs mais avec un rendement décroissant, ce qui conduit à une semi-endogénéité : la croissance peut être soutenue par la recherche, mais son rythme est déterminé par des facteurs exogènes comme la croissance démographique. Le modèle de Jones distingue le travail de production et le travail de recherche, et la répartition du revenu entre le capital, le travail de production et les chercheurs est explicitement modélisée, comme cela a été présenté dans le chapitre sur la comptabilité de la croissance.
Le modèle d'innovation de Schumpeter
Le modèle d'innovation de Schumpeter, développé par Aghion et Howitt en 1992, s'inspire de la notion de destruction créatrice : l'innovation technologique rend obsolètes les technologies existantes, mais elle est à l'origine de la croissance économique. Dans ce modèle, les entreprises investissent en recherche pour obtenir des brevets et des profits de monopole temporaires. La croissance est endogène car elle résulte de l'effort d'innovation des entreprises, qui est lui-même déterminé par les incitations économiques. Le modèle prédit qu'une augmentation des subventions à la recherche ou une amélioration de la protection des brevets peut accroître le taux d'innovation et donc le taux de croissance. Le modèle de Schumpeter met l'accent sur le rôle des institutions et des politiques de concurrence dans la stimulation de l'innovation.
L'apprentissage par la pratique
Le modèle d'apprentissage par la pratique, développé par Arrow en 1962, repose sur l'idée que les travailleurs et les entreprises deviennent plus efficaces en produisant, et que cette expérience accumulée améliore la productivité. L'apprentissage par la pratique est un effet externe positif : l'expérience acquise par une entreprise bénéficie à l'ensemble de l'économie. La productivité du travail augmente avec l'expérience cumulée, mesurée par exemple par le stock de capital accumulé. Ce mécanisme génère des rendements croissants du capital et peut conduire à une croissance endogène, même sans progrès technique explicite. L'apprentissage par la pratique est particulièrement important dans les industries de haute technologie et dans les pays en développement qui peuvent bénéficier du transfert de technologies et de l'expérience acquise par les pays avancés.
Implications pour les politiques économiques
Les modèles de croissance endogène ont des implications importantes pour les politiques économiques. Contrairement au modèle de Solow-Swan, où les politiques économiques n'ont pas d'effet sur la croissance de long terme, les modèles de croissance endogène suggèrent que les politiques d'innovation, d'éducation et de concurrence peuvent avoir un effet durable sur le taux de croissance. Les subventions à la recherche et développement, la protection des brevets, l'investissement dans l'éducation et la formation, les politiques de concurrence favorisant l'entrée de nouvelles entreprises innovantes, et les politiques d'ouverture commerciale facilitant le transfert de technologies sont autant de leviers que les gouvernements peuvent utiliser pour stimuler la croissance. Cependant, les modèles de croissance endogène soulèvent également des questions sur l'optimalité des résultats de marché : en présence d'externalités positives, comme les retombées de la recherche, les marchés ont tendance à sous-investir dans l'innovation, ce qui justifie une intervention publique pour corriger ces défaillances de marché.
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Ce chapitre, Le modèle AK — Croissance endogène et accumulation du capital, présente le modèle AK, le plus simple des modèles de croissance endogène, qui constitue une alternative radicale au modèle de Solow-Swan. Le modèle AK repose sur une idée fondamentale : si le capital a des rendements constants et non décroissants, alors la croissance peut être perpétuelle sans avoir besoin de progrès technique exogène. Dans ce modèle, la productivité marginale du capital est constante : chaque unité de capital supplémentaire rapporte toujours la même chose, ce qui signifie qu'il n'y a pas de rendements décroissants et donc pas d'état stationnaire inéluctable. Le nom "AK" vient de la fonction de production qui s'écrit simplement comme le produit de la productivité du capital par le stock de capital. Le capital est défini au sens large, incluant non seulement les machines et les usines, mais aussi les compétences, les connaissances et le capital humain, ce qui permet de justifier l'hypothèse de rendements constants.
Le modèle AK avec croissance de la population
Le chapitre présente d'abord la version du modèle AK avec croissance démographique. Les hypothèses fondamentales incluent une fonction de production où la production est proportionnelle au capital, un taux d'épargne constant, une dépréciation du capital et une croissance démographique positive. En passant en variables par tête, on montre que le niveau de vie est proportionnel au capital par tête : plus un pays a de capital par habitant, plus son niveau de vie est élevé. L'équation d'accumulation du capital par tête révèle que le taux de croissance du capital par tête est égal à la productivité du capital multipliée par le taux d'épargne, diminuée de la dépréciation et de la croissance démographique. La condition de croissance soutenue est que l'investissement par unité de capital doit être supérieur à ce qu'il faut pour maintenir le capital par tête, c'est-à-dire remplacer le capital qui s'use et équiper les nouveaux travailleurs. Si cette condition est vérifiée, l'économie connaît une croissance positive et durable du niveau de vie ; si elle est égale, la croissance est nulle ; si elle n'est pas vérifiée, l'économie s'appauvrit. Un exercice concret illustre ces mécanismes avec des paramètres numériques, montrant comment une croissance démographique plus élevée diminue la croissance du niveau de vie, car une plus grande partie de l'investissement est absorbée par l'équipement des nouveaux travailleurs.
Le modèle AK avec épargne endogène
La deuxième partie du chapitre introduit le modèle AK avec épargne endogène, également appelé modèle de Ramsey. Dans la version précédente, le taux d'épargne était exogène, c'est-à-dire fixé de l'extérieur. Mais en réalité, les ménages choisissent combien ils épargnent en fonction de leurs préférences, comme leur patience ou leur aversion au risque. Le modèle de Ramsey rend donc le taux d'épargne endogène : il résulte d'un arbitrage intertemporel des ménages qui maximisent leur utilité sur l'ensemble de leur vie. L'équation d'Euler, qui est la condition d'optimalité intertemporelle, décrit comment la consommation évolue dans le temps. Elle montre que la consommation augmente si la productivité nette du capital est supérieure au taux de préférence pour le présent. Sur le sentier de croissance équilibrée, toutes les variables croissent au même rythme, et la condition de croissance positive est que la productivité du capital dépasse la somme de la dépréciation et du taux de préférence pour le présent.
Les déterminants de la croissance
Le chapitre identifie les principaux déterminants de la croissance dans le modèle AK. La productivité du capital a un effet positif sur la croissance, car un capital plus productif incite à épargner davantage. Le taux de préférence pour le présent a un effet négatif, car des ménages plus impatients consomment plus aujourd'hui et épargnent moins. L'aversion au risque a également un effet négatif, car une plus grande réticence au report de consommation réduit l'épargne. Enfin, la dépréciation du capital a un effet négatif, car un capital qui s'use plus vite est moins attractif pour l'investissement. Deux exercices corrigés permettent de comprendre concrètement ces mécanismes, en calculant les taux de croissance de la consommation, du capital et de la production par tête, et en analysant l'effet d'une hausse de l'aversion au risque ou d'une baisse du taux de préférence pour le présent.
Comparaison avec le modèle de Solow
Le chapitre propose une comparaison claire entre le modèle AK et le modèle de Solow. Dans le modèle de Solow, la croissance de long terme du niveau de vie provient uniquement du progrès technique exogène, qui "tombe du ciel" et n'est pas expliqué par le modèle. Le rôle des politiques économiques est limité à un effet de niveau transitoire. Dans le modèle AK, la croissance du niveau de vie est positive même sans progrès technique exogène, car elle résulte de l'accumulation du capital qui a des rendements constants. Cette accumulation est le fruit des choix des agents économiques : épargner, investir, s'éduquer, accumuler des compétences. Le rôle des politiques économiques est permanent : une hausse du taux d'épargne a un effet durable sur le taux de croissance, contrairement au modèle de Solow où l'effet n'est que temporaire. Le modèle AK fait ainsi de l'éducation et de la formation des leviers de croissance durable, et non plus seulement des investissements sociaux.
Le rôle de l'éducation et la mesure du capital
Le chapitre justifie l'importance des politiques d'éducation et de formation dans le modèle AK. Comme le capital est défini au sens large, l'éducation et la formation augmentent le capital humain, ce qui augmente le capital total, la production, et soutient la croissance durablement. Contrairement au modèle de Solow où l'éducation n'a qu'un effet de niveau transitoire, dans le modèle AK elle contribue au taux de croissance permanent. Le chapitre aborde également les défis de la mesure du capital au sens large. Mesurer le capital physique par la méthode de l'inventaire permanent est relativement simple, mais mesurer le capital humain est beaucoup plus complexe. Les problèmes incluent l'étalonnage de la qualité de l'éducation, l'agrégation de compétences très différentes, la dépréciation des connaissances, les externalités difficiles à mesurer, le risque de double comptage, et les données manquantes dans de nombreux pays. Les estimations empiriques doivent donc être interprétées avec prudence.
La dérivation de l'équation d'Euler
Pour les étudiants les plus avancés, le chapitre propose une dérivation complète et rigoureuse de l'équation d'Euler à l'aide du formalisme de l'hamiltonien. Cette dérivation montre comment le problème du consommateur, qui consiste à maximiser l'utilité intertemporelle sous contrainte d'accumulation du capital, se résout en conditions de premier ordre qui aboutissent à l'équation d'Euler. Cette approche illustre la puissance des méthodes de contrôle optimal en économie et permet de comprendre les fondements microéconomiques de la croissance.
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Ce chapitre, AK et capital humain — Le modèle de Lucas, présente le modèle AK avec capital humain, également connu sous le nom de modèle de Lucas, qui enrichit l'analyse de la croissance endogène en introduisant un facteur supplémentaire : les compétences, les connaissances et la formation des travailleurs. Le modèle AK simple, bien qu'utile pour comprendre les mécanismes de la croissance endogène, présentait une limitation majeure : il traitait le capital comme un facteur homogène, sans distinguer le capital physique du capital humain. Le modèle de Lucas, développé en 1988, corrige cette lacune en montrant que la croissance durable ne vient pas seulement du capital physique, mais surtout de l'accumulation de compétences et de connaissances.
L'arbitrage central du modèle
Le cœur du modèle est un arbitrage intertemporel fondamental : les agents doivent choisir comment allouer leur temps entre le travail aujourd'hui et la formation pour demain. Si les agents consacrent une fraction élevée de leur temps au travail, la production est plus élevée aujourd'hui mais le capital humain croît lentement, ce qui conduit à une croissance future plus faible. À l'inverse, si les agents consacrent plus de temps à la formation, la production est plus faible aujourd'hui mais le capital humain croît rapidement, ce qui génère une croissance future plus forte. L'agent optimal choisit donc d'équilibrer ces deux effets en fonction de ses préférences, c'est-à-dire son aversion au risque et son degré de patience, et des rendements de l'éducation et de la production.
Les équations fondamentales du modèle
Le modèle repose sur plusieurs équations clés. L'accumulation du capital humain est régie par une équation selon laquelle le capital humain croît d'autant plus vite que les agents consacrent du temps à la formation et que le secteur éducatif est productif. La fonction de production peut prendre deux formes : une version Cobb-Douglas générale où la production dépend du travail efficace et du capital physique, ou une version AK simplifiée où la production est proportionnelle au capital physique, avec un coefficient de proportionnalité qui dépend du temps consacré au travail et du niveau de capital humain. L'accumulation du capital physique est égale à ce qui reste de la production après consommation et dépréciation. En variables par tête, l'équation d'accumulation du capital par tête tient compte de la production par tête, de la consommation par tête, et de ce qu'il faut pour maintenir le capital par tête, c'est-à-dire remplacer le capital usé et équiper les nouveaux travailleurs.
Le problème d'optimisation intertemporelle
Le ménage représentatif maximise son utilité sur l'ensemble de sa vie, en choisissant à la fois combien consommer aujourd'hui versus épargner pour demain, et combien travailler aujourd'hui versus se former pour demain. La résolution de ce problème par la méthode de Pontryagin, qui utilise un outil mathématique appelé hamiltonien, permet d'obtenir les conditions d'optimalité. La condition sur la consommation relie le prix fictif du capital physique à l'utilité marginale de la consommation. La condition sur l'allocation du temps est particulièrement importante : à l'optimum, la valeur marginale d'une unité de temps consacrée à la production doit être égale à la valeur marginale d'une unité de temps consacrée à la formation. L'équation d'Euler, qui en résulte, montre que la consommation croît si la productivité nette du capital est positive, c'est-à-dire si la production générée par unité de capital dépasse la dépréciation, la dilution démographique et le taux de préférence pour le présent.
Les résultats clés du modèle
Le taux de croissance de la consommation dépend positivement de la productivité du capital et du temps consacré au travail, et négativement de la dépréciation, de la croissance démographique et du taux de préférence pour le présent. La règle optimale pour l'allocation du temps est que la valeur marginale du travail doit être égale à la valeur marginale de la formation. La croissance du capital humain est d'autant plus rapide que les agents se forment et que le secteur éducatif est productif. Un exercice numérique corrigé illustre ces mécanismes avec des paramètres concrets, montrant que si les agents consacrent 75 pour cent de leur temps au travail et 25 pour cent à la formation, le capital humain croît de 1 pour cent par an et la consommation de 13,75 pour cent par an. Ce taux de croissance est toutefois extrêmement élevé et peu réaliste, car dans la réalité, les rendements de la formation diminuent et d'autres frictions ralentissent la croissance. La condition de soutenabilité est que les agents consacrent au moins une fraction de temps à la formation, car tant qu'ils se forment, le capital humain croît indéfiniment et la croissance est durable.
Le modèle de R&D de David Romer
Le chapitre introduit également le modèle de R&D de David Romer, qui répond à une limite des modèles AK et Lucas. Ces modèles traitaient le progrès technique comme une externalité, un sous-produit involontaire de l'accumulation de capital ou de l'éducation, sans expliquer comment les connaissances sont produites ni pourquoi les entreprises investissent dans la recherche. Le modèle de R&D va plus loin en faisant du progrès technique une activité intentionnelle. Les caractéristiques principales sont qu'il y a deux secteurs, un secteur de production et un secteur de recherche, et que l'allocation des facteurs entre ces secteurs est modélisée. L'idée centrale est que le progrès technique ne tombe pas du ciel : il est produit par des travailleurs et des capitaux investis dans la recherche et le développement.
Les leçons clés du modèle
Le modèle enseigne que le capital humain est un moteur de croissance durable. Sans capital humain, la croissance dépend uniquement du taux d'épargne, de la productivité et de la dépréciation, et la productivité est constante, ce qui conduit à une croissance constante. Avec capital humain, la croissance dépend du temps consacré au travail, du capital humain, et le capital humain croît, ce qui conduit à une croissance accélérée. L'épargne n'est plus le seul levier d'action : la formation devient un levier supplémentaire. Le modèle met en évidence un cercle vertueux où la formation augmente le capital humain, qui augmente la productivité, qui augmente la production, qui fournit plus de ressources pour la formation, et ainsi de suite. Ce cercle vertueux peut durer indéfiniment car le capital humain a des rendements constants dans sa propre accumulation. Les politiques publiques peuvent agir sur plusieurs leviers : les subventions à l'éducation augmentent la productivité du secteur éducatif, les incitations à la formation continue réduisent le temps consacré au travail au profit de la formation, l'investissement public en éducation augmente le capital humain initial, et les politiques de R&D augmentent la productivité du capital.
Les limites du modèle
Le modèle présente plusieurs limites. L'hypothèse de rendements constants à l'infini est peu réaliste, car les compétences ont des limites biologiques et sociales. Dans la réalité, l'accumulation de capital humain a des rendements décroissants, car plus on sait, plus il est difficile d'apprendre. Le modèle ignore les externalités du capital humain, comme les effets de réseau et le partage des connaissances. Il n'explique pas l'innovation technologique, car le progrès technique y est absent. Enfin, les paramètres du modèle sont difficiles à estimer empiriquement.
Ce qu'il faut retenir
Le chapitre synthétise l'essentiel à retenir autour de cinq équations clés. La première équation indique que la production est proportionnelle au capital physique et au capital humain. La deuxième équation montre que le capital humain croît quand on se forme. La troisième équation décrit l'accumulation du capital par tête. La quatrième équation donne le taux de croissance optimal de la consommation. La cinquième équation exprime l'arbitrage optimal entre travail et formation. Cinq idées-clés complètent cette synthèse : le capital humain est un facteur de production à part entière ; les agents arbitrent entre travailler aujourd'hui et se former pour demain ; si les agents consacrent ne serait-ce qu'une fraction de temps à la formation, le capital humain croît indéfiniment, ce qui génère une croissance auto-entretenue ; les politiques d'éducation et de formation sont des leviers de croissance durable ; et le modèle justifie l'investissement public dans l'éducation comme politique de croissance.
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Ce chapitre, R&D et innovation — Le modèle de David Romer, présente le modèle de recherche et développement de David Romer, qui constitue l'une des contributions majeures à la théorie de la croissance endogène. Les modèles AK et de Lucas avaient montré qu'une croissance durable est possible sans progrès technique exogène, mais ils traitaient le progrès technique comme une externalité, un sous-produit involontaire de l'accumulation de capital ou de l'éducation. Ils n'expliquaient pas comment les connaissances sont produites, ni pourquoi les entreprises investissent dans la recherche. Le modèle de Romer répond à cette lacune en faisant du progrès technique une activité intentionnelle : il ne tombe pas du ciel, il est produit par des travailleurs et des capitaux investis dans la recherche et le développement. L'idée centrale est que la connaissance est un bien non rival et partiellement excluable, ce qui signifie qu'une idée peut être utilisée simultanément par plusieurs entreprises, mais que son utilisation peut être limitée par des brevets. Ce modèle ouvre la voie à une analyse fine des politiques d'innovation, de brevet et de concurrence.
La structure du modèle de R&D
L'économie est divisée en deux secteurs distincts. Le secteur de production de biens utilise une fraction du capital et du travail pour produire des biens de consommation et d'investissement. Le secteur de recherche et développement utilise l'autre fraction du capital et du travail pour produire de nouvelles connaissances. La fonction de production de biens dépend du capital alloué à la production, du travail alloué à la production, et du stock de connaissances existant. La fonction de production de connaissances dépend du capital alloué à la recherche, du travail alloué à la recherche, et du stock de connaissances existant, avec des élasticités qui mesurent les rendements de chaque facteur dans la production de nouvelles idées. L'accumulation du capital physique est financée par une fraction constante de la production, et la population croît à un taux constant. Le comportement du modèle dépend crucialement de la valeur de la somme des élasticités du capital et des connaissances dans la production de connaissances, qui mesure les rendements d'échelle dans les inputs produits.
Les trois cas du modèle
Le modèle distingue trois cas selon la valeur de cette somme. Dans le premier cas, où les rendements sont décroissants, l'économie converge vers un état stationnaire et la croissance est exogène, dépendant de la croissance démographique. Ce cas réplique les dynamiques du modèle de Solow, mais avec un taux de progrès technique déterminé de manière endogène par la croissance démographique. Dans le deuxième cas, où les rendements sont constants, une croissance endogène est possible même sans croissance démographique, et les politiques économiques peuvent affecter le taux de croissance de manière permanente. Ce cas génère un effet d'échelle selon lequel une population plus nombreuse conduit à une croissance plus rapide, car plus de personnes signifie plus de chercheurs potentiels et plus d'innovations. Dans le troisième cas, où les rendements sont croissants, l'économie connaît une croissance explosive, ce qui est considéré comme peu réaliste et conduit les économistes à considérer que les rendements constants ou décroissants sont une condition nécessaire pour un modèle bien comporté.
Les effets des politiques économiques
Le modèle montre que les politiques économiques peuvent influencer le taux de croissance de manière durable. Une augmentation de la productivité du secteur de recherche, par exemple grâce à de meilleures universités ou à un plus grand nombre de scientifiques formés, accroît le taux de croissance de long terme. Une augmentation du taux d'épargne finance non seulement le capital physique mais aussi la recherche, ce qui constitue un levier permanent de croissance. En revanche, une augmentation de la fraction du capital allouée à la recherche a un effet ambigu : elle augmente la production de connaissances mais réduit la production de biens, et l'effet final dépend de la productivité relative du capital dans la recherche par rapport à la production. Cet arbitrage entre produire aujourd'hui et innover pour demain est au cœur des choix de politique économique.
Le problème de l'appropriabilité
Une question fondamentale se pose : pourquoi les entreprises investiraient-elles dans la recherche si les connaissances sont non rivales et non excluables ? Dans sa version simplifiée, le modèle montre que si la connaissance est non-excluable, les entreprises ne peuvent pas s'approprier les bénéfices de leurs investissements en recherche, ce qui les prive d'incitation à investir. Pourtant, dans la réalité, les entreprises investissent massivement en recherche. Cela est rendu possible par des mécanismes d'appropriabilité comme les brevets, qui accordent un droit exclusif d'exploitation pendant une période, le secret industriel qui permet de garder la connaissance confidentielle, les licences qui permettent de vendre le droit d'utiliser la connaissance, et l'avantage du premier entrant qui récompense l'innovation par une position de marché temporaire. Les brevets sont un mal nécessaire : ils résolvent le problème de l'appropriabilité en rendant les connaissances excluables, mais ils créent un monopole temporaire qui peut réduire le bien-être des consommateurs et freiner l'innovation ultérieure. Leur efficacité dépend du secteur, de la durée et de la largeur du brevet, et la politique optimale est un compromis délicat entre incitation à innover et concurrence.
Le modèle d'apprentissage par la pratique
Le chapitre présente également le modèle d'apprentissage par la pratique, ou learning by doing, développé par Arrow en 1962 et repris par Romer en 1986. L'idée centrale est que les entreprises apprennent en produisant : plus elles produisent, plus elles accumulent de connaissances et deviennent efficaces. Dans la version de Romer, l'apprentissage est lié à l'accumulation de capital, et le stock de connaissances est proportionnel au stock de capital agrégé. La fonction de production intègre cette externalité, et le comportement du modèle dépend de l'intensité des externalités d'apprentissage. Si les externalités sont suffisamment fortes, la croissance est endogène et dépend positivement du taux d'épargne, de la productivité du capital, et de la taille de la population. Une conséquence importante est que le taux de croissance socialement optimal est plus élevé que le taux de croissance de marché, car les entreprises ne prennent pas en compte l'externalité positive qu'elles créent sur le stock de connaissances agrégées. Chaque entreprise ne capture qu'une fraction des bénéfices de son investissement, le reste étant une externalité positive pour les autres entreprises. Cela justifie les subventions à l'investissement et à la recherche, ainsi que les politiques d'éducation et de formation.
Synthèse des idées-clés
Le chapitre synthétise l'essentiel à retenir autour de dix idées-clés. Le progrès technique est produit par un secteur spécifique, pas une externalité passive. Le modèle a deux secteurs : production de biens et production de connaissances. La clé du modèle est la somme des élasticités du capital et des connaissances dans la production de nouvelles idées, qui mesure les rendements d'échelle dans les inputs produits. Si ces rendements sont décroissants, l'économie converge vers un état stationnaire et la croissance est exogène. Si les rendements sont constants, la croissance est endogène et les politiques économiques ont un effet durable. Si les rendements sont croissants, la croissance est explosive et peu réaliste. Les politiques affectent le taux de croissance, pas seulement le niveau. L'effet d'échelle, selon lequel une population plus nombreuse conduit à une croissance plus rapide, est une prédiction controversée. Le sous-investissement privé en recherche est dû aux externalités positives et à la non-appropriabilité des connaissances. Les mécanismes d'appropriabilité, comme les brevets et le secret, sont nécessaires pour inciter à la recherche. Enfin, les dépenses publiques productives peuvent stimuler la croissance si elles sont financées par un taux d'imposition optimal.
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Ce chapitre, Dépenses publiques et croissance — Le modèle de Barro, présente le modèle de Barro (1990), qui analyse le rôle des dépenses publiques productives dans la croissance économique. La question centrale est de savoir si les dépenses publiques peuvent stimuler la croissance. La réponse de Barro est oui, mais à deux conditions essentielles : que les dépenses soient productives, comme les infrastructures, l'éducation, la recherche et la sécurité, et que leur financement par l'impôt ne soit pas excessif. L'intuition est simple : une autoroute, un réseau ferroviaire ou des télécommunications rendent les entreprises privées plus productives. Le capital public est donc un complément du capital privé. Cependant, ces biens sont collectifs, non rivaux et non excluables, ce qui constitue une défaillance de marché : le secteur privé ne peut pas les produire en quantité suffisante. L'État doit donc intervenir, financer ces biens par l'impôt, et les mettre à disposition des entreprises. Le modèle de Barro montre qu'il existe un taux d'imposition optimal qui maximise la croissance, et que ce taux est égal à l'élasticité de la production au capital public.
Les hypothèses fondamentales du modèle
Le modèle repose sur une fonction de production qui combine deux inputs : le capital privé et les dépenses publiques productives. Le capital privé a des rendements décroissants, ce qui signifie qu'à dépenses publiques constantes, chaque unité supplémentaire de capital privé rapporte moins. En revanche, le capital public augmente la productivité du capital privé en déplaçant la fonction de production vers le haut. Si les dépenses publiques croissent en même temps que le capital privé, les rendements peuvent être constants au niveau global. Les dépenses publiques sont financées par un impôt proportionnel sur le revenu, et le budget de l'État est équilibré à chaque période. Le taux d'imposition est donc à la fois le taux de prélèvement et la part des dépenses publiques dans le PIB. L'agent représentatif maximise son utilité intertemporelle en répartissant son revenu net d'impôt entre consommation et investissement, ce qui détermine l'accumulation du capital privé.
L'équilibre décentralisé et l'arbitrage fondamental
Dans l'équilibre décentralisé, chaque agent prend ses décisions de manière individuelle, en considérant les dépenses publiques comme données. La productivité marginale du capital privé dépend du rapport entre les dépenses publiques et le capital privé, qui est lui-même fonction du taux d'imposition. La condition d'optimalité, ou équation d'Euler, donne le taux de croissance de la consommation, qui dépend de la productivité nette du capital après impôt. Une augmentation du taux d'imposition a deux effets opposés sur la croissance. L'effet négatif est que l'impôt réduit le revenu disponible pour l'investissement. L'effet positif est que les dépenses publiques augmentent la productivité du capital privé. La relation entre l'impôt et la croissance prend donc la forme d'une courbe en cloche. Si le taux d'imposition est trop faible, l'État ne finance pas assez de dépenses productives et la croissance est limitée. Si le taux d'imposition est trop élevé, l'impôt pèse excessivement sur l'investissement et la croissance est également limitée. Le taux d'imposition optimal, qui maximise la croissance, est atteint lorsque les deux effets s'équilibrent, et il est égal à l'élasticité de la production au capital public.
L'équilibre centralisé et la sous-optimalité de l'équilibre décentralisé
Dans l'équilibre centralisé, l'agent prend en compte l'effet de son investissement sur les recettes fiscales et donc sur les dépenses publiques. La fonction de production devient alors linéaire en capital, une fonction de type AK. La productivité marginale du capital dans l'équilibre centralisé est plus élevée que dans l'équilibre décentralisé, car l'agent internalise l'externalité positive. La productivité marginale privée est égale à une fraction de la productivité marginale sociale, ce qui signifie que les agents privés sous-investissent par rapport à l'optimum social. Ils ne prennent pas en compte l'effet positif de leur investissement sur les recettes fiscales, qui permettent de financer davantage de dépenses publiques productives. Le taux de croissance de l'équilibre décentralisé est donc inférieur au taux de croissance optimal, ce qui justifie une intervention publique pour corriger cette défaillance de marché.
Les politiques correctrices
L'État dispose de plusieurs options pour corriger le sous-investissement privé. La première option est de subventionner l'investissement, ce qui augmente la productivité marginale privée et incite les agents à investir davantage. Le problème est de calibrer la subvention au bon niveau : trop faible, elle n'est pas efficace ; trop forte, elle prive l'État des recettes nécessaires pour financer les dépenses publiques. La deuxième option est de changer la fiscalité en utilisant un impôt forfaitaire plutôt qu'un impôt proportionnel. L'impôt forfaitaire ne dépend pas du revenu, il ne pénalise donc pas l'investissement à la marge, ce qui donne aux agents une incitation plus forte à investir. Le problème est de calibrer le montant optimal de l'impôt forfaitaire. La troisième option est la centralisation complète, où l'État gère l'investissement de manière planifiée. Cette option internalise complètement l'externalité, mais elle souffre de pertes d'efficacité dues à l'absence de mécanismes de marché, de problèmes d'information et de motivation. Cette solution est généralement écartée dans les économies de marché.
La nature des dépenses publiques
Toutes les dépenses publiques ne se valent pas. Les dépenses productives, comme les infrastructures, l'éducation, la recherche et la sécurité, augmentent la productivité du capital privé et ont un effet positif sur la croissance. Les dépenses improductives, comme les transferts sociaux et la consommation publique, ne créent pas de productivité mais sont financées par l'impôt, ce qui pèse sur l'investissement et a un effet négatif sur la croissance. Les dépenses de maintien de l'ordre et de sécurité ont un effet particulier : elles améliorent la sécurité des transactions, réduisent l'incertitude et le risque, et augmentent la productivité du capital privé en permettant aux agents d'investir sans crainte d'être spoliés. Un État qui assure la sécurité des biens et des contrats crée donc un environnement favorable à l'investissement et à la croissance.
Les estimations empiriques
Plusieurs auteurs ont estimé l'élasticité du capital public pour différents pays. Les estimations varient entre 0,17 et 0,39, avec une majorité proche de 0,30, la valeur utilisée par Barro pour sa calibration. Cela signifie qu'une augmentation de un pour cent des dépenses publiques productives augmenterait la production d'environ 0,2 à 0,4 pour cent. Le cas de la France est particulièrement intéressant : le poids total de l'État y est supérieur à l'élasticité estimée, mais toutes les dépenses ne sont pas productives. Les dépenses de transfert, comme les retraites, la santé et les allocations, sont improductives au sens de Barro. Le poids élevé de l'État en France peut donc expliquer une croissance potentielle plus faible, mais cela dépend de la structure des dépenses, pas de leur niveau global. Seules les dépenses qui augmentent la productivité du capital privé sont véritablement productives.
Ce qu'il faut retenir
Dix idées-clés synthétisent l'essentiel du modèle. Les dépenses publiques productives sont des inputs de la fonction de production et augmentent la productivité du capital privé. Leur financement par l'impôt a un effet négatif sur l'investissement, ce qui crée une relation en cloche entre l'impôt et la croissance. Le taux d'imposition optimal est égal à l'élasticité de la production au capital public. Dans l'équilibre décentralisé, les agents sous-investissent car ils ignorent l'externalité positive de leur investissement sur les recettes fiscales. L'État peut corriger cette défaillance par des subventions à l'investissement ou une fiscalité forfaitaire. Les dépenses improductives, comme les transferts sociaux, freinent la croissance. En revanche, les dépenses de sécurité et de justice sont productives car elles réduisent l'incertitude. Les estimations empiriques donnent une élasticité du capital public comprise entre 0,2 et 0,4.
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Ce chapitre, Les fluctuations économiques — Cycles, politiques de stabilisation et relations macroéconomiques, marque une transition fondamentale dans l'analyse macroéconomique. Après avoir étudié la croissance à long terme et les mécanismes par lesquels les pays s'enrichissent sur plusieurs décennies, nous abordons désormais les fluctuations conjoncturelles qui rythment l'activité économique. La croissance n'est pas un chemin lisse : elle connaît des accélérations, les expansions, et des ralentissements, les récessions. Ces mouvements, qui durent généralement de deux à huit ans, sont appelés cycles économiques. La question centrale est donc de comprendre pourquoi l'économie connaît ces fluctuations et, surtout, de déterminer ce que la politique économique peut faire pour lisser ces cycles et stabiliser l'activité.
Long terme versus court terme : une distinction fondamentale
Les économistes distinguent systématiquement deux horizons temporels, car les mécanismes économiques et les effets des politiques y sont radicalement différents. À long terme, tous les prix et salaires sont flexibles, ce qui permet à l'économie de tendre vers son équilibre naturel. La politique économique ne peut pas influencer la production réelle au-delà de son potentiel, elle affecte seulement les prix. C'est le principe de neutralité de la monnaie à long terme. À court terme, en revanche, les prix et salaires sont rigides, ce qui permet à l'économie de s'écarter durablement de l'équilibre. La production et l'emploi s'ajustent aux variations de la demande, et la politique économique peut influencer la production réelle. Cette distinction est au cœur du débat entre classiques et keynésiens. Les classiques considéraient que les marchés s'ajustent spontanément par les prix et que la politique économique est inutile. Keynes a révolutionné cette vision en montrant que les prix et salaires sont rigides à court terme, que la demande peut être insuffisante de manière durable, et que la politique économique peut stimuler la demande et réduire le chômage. Le consensus moderne reconnaît que les classiques ont raison à long terme, mais que Keynes a raison à court terme. La célèbre phrase de Keynes, "à long terme, nous sommes tous morts", exprime l'idée que l'économie ne servirait à rien si elle ne pouvait pas expliquer ce qui se passe dans l'intervalle entre un choc et le retour à l'équilibre, car ces ajustements peuvent prendre des années pendant lesquelles les conséquences sociales et humaines sont désastreuses. Le PIB potentiel est le niveau de production qu'une économie peut réaliser sans générer de tensions inflationnistes, et l'écart de production mesure la différence entre le PIB effectif et le PIB potentiel. Un écart positif indique une surchauffe et des pressions inflationnistes, tandis qu'un écart négatif révèle une sous-utilisation des capacités avec du chômage.
Le cycle économique et ses théories
Le cycle économique est l'ensemble des fluctuations de l'activité autour de sa tendance de long terme, et il se caractérise par quatre phases successives. L'expansion voit le PIB croître, l'emploi augmenter et l'inflation rester modérée, avec des agents confiants qui investissent et consomment. Le pic marque le maximum du PIB, avec des tensions sur les capacités et un optimisme parfois excessif. La récession est caractérisée par une baisse du PIB, une hausse du chômage et une possible déflation, avec des agents apeurés qui contractent leur demande. Le creux correspond au minimum du PIB, avec des capacités inutilisées et un pessimisme extrême, mais aussi une reprise potentielle. Les économistes ont proposé de nombreuses théories pour expliquer ces fluctuations. La théorie keynésienne met l'accent sur les fluctuations de la demande globale amplifiées par des rigidités. La théorie monétariste, associée à Friedman, souligne le rôle des variations de la masse monétaire. La théorie du cycle réel, développée par Kydland et Prescott, attribue les fluctuations à des chocs d'offre technologiques ou sur les prix des matières premières. La théorie financière, représentée par Minsky et Borio, examine les cycles du crédit et de l'endettement. Enfin, la théorie politique, proposée par Nordhaus, analyse les cycles électoraux où les politiques manipulent l'économie pour être réélus. Les chocs à l'origine des fluctuations peuvent être de plusieurs types. Les chocs de demande, comme les variations de confiance ou les politiques budgétaires et monétaires, modifient l'écart de production. Les chocs d'offre, comme les variations du prix du pétrole ou les catastrophes, modifient le PIB potentiel. Les chocs financiers, comme les crises bancaires ou les bulles spéculatives, amplifient les fluctuations existantes. Les chocs de politique, comme les changements de fiscalité ou de régulation, modifient les incitations et les comportements. La distinction entre chocs d'offre et chocs de demande est cruciale car les politiques de stabilisation appropriées sont différentes dans les deux cas.
Les trois relations fondamentales du court terme
La loi d'Okun est une relation empirique robuste qui lie la croissance économique au chômage. Pour que le chômage baisse, la croissance doit dépasser un seuil correspondant à l'augmentation de la population active et de la productivité. Le coefficient d'Okun, d'environ 0,4 à 0,5 dans les pays avancés, mesure l'efficacité de la croissance pour réduire le chômage. Depuis les années 1990, cette relation s'est affaiblie, en raison des "jobless recoveries" où la croissance reprend sans embauche, de l'automatisation qui réduit le besoin de main-d'œuvre, de la globalisation qui permet la délocalisation, et de l'hétérogénéité sectorielle où les secteurs en croissance ne sont pas ceux qui créent le plus d'emplois. La courbe de Phillips montre un arbitrage entre inflation et chômage à court terme : quand le chômage est faible, l'inflation tend à augmenter, et inversement. Avec les anticipations, si le chômage est inférieur à son taux naturel, les salaires montent et l'inflation augmente. Si le chômage est supérieur au naturel, l'inflation diminue. La courbe de Phillips s'est aplatie depuis les années 1990, rendant l'arbitrage moins favorable, en raison de la globalisation qui rend les prix importés moins sensibles aux conditions domestiques, des anticipations ancrées qui réduisent l'effet des tensions sur le marché du travail, et de la technologie qui réduit les marges des entreprises. La courbe d'offre agrégée de court terme montre une relation positive entre le niveau des prix et la production. Elle est croissante car les prix et salaires sont rigides à court terme : quand la demande augmente, les entreprises peuvent embaucher plus facilement et la production augmente sans que les prix augmentent proportionnellement. À long terme, cette courbe est verticale, conformément au principe de neutralité de la monnaie.
La politique économique face aux fluctuations
La politique monétaire agit par les taux directeurs et l'assouplissement quantitatif, avec un délai de transmission de six à dix-huit mois. La politique budgétaire agit par les dépenses publiques, les impôts et les transferts, avec un délai de un à quatre trimestres. La politique de change agit par le taux de change et les interventions. Les difficultés des politiques de stabilisation incluent les délais de transmission, qui peuvent rendre les politiques pro-cycliques si elles sont mal calibrées. Les incertitudes sur l'état de l'économie et l'écart de production peuvent conduire à des politiques inadaptées. L'arbitrage entre court et long terme implique qu'une politique expansionniste peut stimuler la croissance à court terme mais créer de l'inflation ou alourdir la dette à long terme. La distinction entre chocs d'offre et chocs de demande est difficile à faire empiriquement. L'endettement public constitue une contrainte majeure : une politique de relance trop généreuse peut dégrader durablement la soutenabilité des finances publiques. La règle d'or des finances publiques veut que les déficits soient acceptés en récession mais résorbés en expansion.
Les évolutions récentes des relations macroéconomiques
La loi d'Okun s'est affaiblie dans les pays avancés depuis les années 1990, et la courbe de Phillips s'est aplatie. Les décideurs ne peuvent plus s'appuyer mécaniquement sur ces relations pour prévoir l'évolution du chômage ou de l'inflation. L'émergence du cycle financier, distinct du cycle économique traditionnel, est une autre évolution majeure. Le cycle financier, d'une durée de dix à vingt ans, concerne le crédit, les prix des actifs et l'endettement. Il amplifie les fluctuations : en expansion, le crédit augmente et les prix des actifs montent ; en contraction, le crédit se raréfie et les prix chutent. Les politiques de stabilisation doivent donc prendre en compte le secteur financier et les prix des actifs, pas seulement l'inflation et le chômage. La question de l'hystérésis est également cruciale : une récession peut avoir des effets permanents sur le PIB potentiel par la destruction de capital, la déqualification des travailleurs et le ralentissement de l'innovation. C'est une raison supplémentaire de lutter contre les récessions.
Synthèse et conclusions
Dix idées-clés résument l'essentiel du chapitre. À long terme, les prix sont flexibles et l'économie revient à l'équilibre ; à court terme, les prix sont rigides et les déséquilibres persistent. Les cycles économiques sont des fluctuations autour de la tendance de long terme, avec quatre phases : expansion, pic, récession et creux. Les chocs de demande, d'offre, financiers et politiques sont les moteurs des fluctuations. La loi d'Okun établit que la croissance au-dessus du seuif fait baisser le chômage. La courbe de Phillips montre un arbitrage entre inflation et chômage à court terme, mais cette relation s'est affaiblie. L'offre agrégée de court terme est croissante. Les politiques de stabilisation sont confrontées à des délais et des incertitudes. Les relations macroéconomiques évoluent, et les politiques doivent intégrer les marchés financiers, les prix des actifs et le risque d'hystérésis.
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