Enfin, la khâgne
"C'est la plus grande passion de la pensée que de découvrir quelque chose qu'elle ne puisse penser" Kierkegaard
"C'est la plus grande passion de la pensée que de découvrir quelque chose qu'elle ne puisse penser" Kierkegaard
Programme de l'année 2025-2026 - La science
Bibliographie sur « La science »
1. Ouvrages généralistes
Il en existe de multiples ! Le plus classique est celui d’Alan Chalmers : Qu’est-ce que la science ? mais il en existe d’autres comme Pascal Nouvel, Philosophie des sciences, Bruno Jarrosson, Invitation à la philosophie des sciences (beaucoup moins bien), Laugier & Wagner, Philosophie des sciences, Anouk Barberousse, Max Kistler & Pascal Ludwig, La philosophie des sciences au XXe siècle, etc.
2. Ouvrages d’auteurs
Platon : République (livres VI & VII)
Ménon
Théétète
Francis Bacon : Novum organum
Descartes : Règles pour la direction de l’esprit (les 8 premières règles)
Pascal : Préface au Traité du vide, De l’esprit géométrique
Diderot : De l'interprétation de la nature
Kant : Critique de la raison pure (préface à la seconde édition)
Augustin Cournot : Matérialisme, vitalisme, rationalisme (3° & 4° sections)
Gaston Bachelard : La formation de l’esprit scientifique (ch. 1 à 5)
Le nouvel esprit scientifique
Le rationalisme appliqué
Bergson : La pensée et le mouvant
Husserl : La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale
Poincaré : La valeur de la science
La science et l'hypothèse
Heidegger : « Science et méditation » dans Essais et Conférences
Duhem : La Théorie physique, son objet, sa structure
Karl Popper : La logique de la découverte scientifique (ch. I à IV)
Conjectures et réfutations
La connaissance objective (ch. 1 & 2)
Ilya Prigogine, Isabelle Stengers : La nouvelle alliance
Alexandre Koyré : Du monde clos à l’univers infini
Études d’histoire de la pensée scientifique (articles « La pensée moderne », « Les origines de la science moderne », « le ‘‘De motu gravium’’ de Galilée », « Perspectives sur l’histoire des sciences »)
Thomas Kuhn : La structure des révolutions scientifiques
Bruno Latour : La science en action
Biologie
Claude Bernard : Introduction à la médecine expérimentale (première partie)
Georges Canguilhem : La connaissance de la vie
Études d’histoire et de philosophie des sciences
François Jacob : La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité
Jacques Monod : Le hasard et la nécessité
Sciences humaines, sociologie
Emile Durkheim : Les règles de la méthode sociologique
Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie
Heinrich Rickert : Sciences de la nature et sciences de la culture
Introduction du cours
La philosophie a-t-elle véritablement quelque chose de pertinent à dire sur la science ?
Il n'est pas évident que la philosophie soit qualifiée pour parler de science, pas certain qu'elle puisse aujourd'hui être prise au sérieux quand elle s'empare de ce sujet. Est-elle réellement compétente, est-elle autorisée alors que le fossé n'a cessé de grandir dans l'histoire entre elles ? La science ne doit-elle pas plutôt être laissée aux scientifiques ? Il n'en va pas en sciences comme en morale ou en métaphysique : en ce domaine, il se pourrait que les philosophes n'y comprennent plus rien, peut-être sont-ils largués... Malaise... Non pas qu'ils soient plus mauvais que les autres ! Il faut bien l'admettre : d'une manière plus générale, ce n'est pas seulement les philosophes mais le grand public, même cultivé, qui a "décroché" par rapport aux progrès considérables de la science, notamment en physique. Seule la science classique, celle du XIXe siècle, est enseignée dans les écoles... La science n'est-elle pas devenue trop compliquée à penser pour ceux qui n'en ont pas experts ?
<+ problème très pragmatique : comment faire pour parler dans ma copie d'un domaine que je maîtrise mal ?>
Mais la science peut quand même encore rester l'affaire de la philosophie pour trois raisons :
Au nom de leur riche histoire commune (passée, ok, mais ça compte quand même et ça peut suffire pour faire une bonne copie).
Parce que la science n'appartient pas qu'aux scientifiques, elle n'est pas leur domaine exclusif et réservé : aujourd'hui ses applications sont multiples dans notre environnement quotidien envahi par la technique issu des avancées scientifiques. Elle nous intéresse tous, ne serait-ce que de manière très pratique.
Parce que la philosophie est réclamée par la science qui, aussi bien qu'elle fonctionne au quotidien, a cependant besoin, de l'extérieur, d'avoir du recul sur le sens de ce qu'elle fait, c'est-à-dire d'être éclairée sur ses propres fins. Cf. les comité des bioéthiques sur le clonage par exemple, qui permettent d'encadrer et d'aider les chercheurs.
Chapitre 1 : la science avant la science
Suivons Aristote, Métaphysique, livre A, chap. 1-3
L'être humain est mû par un vaste appétit de savoir, une curiosité qui naît avec le simple plaisir de la sensation, qui se développe en expérience et s'épanouit pleinement en science (laquellese caractérise par le fait qu'elle est connaissance de la cause). La science répond donc à un besoin naturel et universel et se situe dans le prolongement de la connaissance sensible dont elle est la forme plus aboutie. Ainsi "c'est pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes [...] poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire". La science est à elle-même sa propre fin, elle ne doit pas servir une quelconque utilité pratique !
Or ces premiers penseurs, Aristote les appelle aussi les "physiciens" ou les "physiologues", par opposition aux "théologiens" qui, avec leurs mythes cosmogoniques, fondent la tradition de l'éducation grecque. Peut-on considérer que leur savoir était véritablement de la science ?
NB : Aristote semble ici utiliser indifféremment les termes d'épistémê ("science") et de sophia ("connaissance)
A. Les Milésens du VIe siècle
Thalès, Anaximandre, Anaximène (il y a d'autres Ioniens comme Héraclite ou Anxaagore mais ils ne viennent pas de Milet). Ces trois-là ont formulé une hypothèse à partir d'observations... Est-ce là d'un coup le surgissement de la science ? Pour la première fois en tout cas, l’organisation du monde et les phénomènes naturels reçoivent des explications naturelles et non plus surnaturelles.
< À peine croyable : Anaximandre a même eu l'intuition - non démontrée, mais est-ce si important ? - que sur la terre réchauffée seraient apparus des sortes de poissons desquels seraient ensuite issus les humains ! Et, selon le prix Nobel Werner Heisenberg, en substituant "énergie" à "feu" dans la doctrine héraclitéenne, on aboutirait à la physique contemporaine ! >
Donc, même s'ils n'ont inventé ni les mathématiques, ni l'astronomie, ni la médecine (cf. avant eux les Babyloniens et les Egyptiens), ont-ils inventé la science ? Avec le recul des siècles, nous sommes en mesure de reconsidérer le jugement aristotélicien. Et peut- on affirmer que le "miracle grec" a eu lieu ?
Lecture de Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque : oui, grâce à eux s'est opérée une "révolution intellectuelle", un changement d'attitude par lequel on se met à faire confiance aux pouvoirs autonomes de l'intelligence au lieu d'interroger la religion, ce qui n'est possible que dans un climat social qui lui-même autorise la discussion.
Lecture de Karl Popper, Conjectures et réfutations, chap V "Retour aux Présocratiques" : oui, Anaximandre notamment a montré une formidable audace - on dirait aujourd'hui "disruptive" - quand il a osé contredire son maître Thalès. Même si sa théorie était fausse, il a innové ! La science repose sur cette possibilité de critique ouverte et contestataire (au contraire des Ioniens, les Pythagoriciens fonctionnaient comme une secte où toute contestation était interdite).
Lecture de Francis Bacon, Novum Organum, préface et §71 : non, les Grecs étaient surtout des professeurs. Le bavardage stérile et la servilité de tous qui les ont suivi ont empêché la science de faire de réels et tangibles progrès. Elle stagne et doit être renouvellée grâce à un usage plus méthodique de l'expérience.
<n'est-ce pas un lieu commun de tous les scientifiques de réclamer d'une part davantage de prise en compte de l'expérience (par méfiance à l'égard des raisonnements creux) et d'autre part davantage de rigueur ?>
B. Platon
3 niveaux de lecture:
Platon oppose régulièrement dans ses oeuvres l'opinion (changeante, subjective, relative) et la connaissance véritable. L'existence des mathématiques montre clairement qu'il existe une vérité absolue au-delà des opinions diverses, un être au-delà du devenir.
Au livre VII de La République, il présente le cursus censé faire des gardiens de véritables philosophes aptes à diriger la Cité. Après avoir étudié cinq mathemata (arithmétique, géométrie plane, géométrie des solides, astronomie, harmonique), l'enseignement culmine dans la science supérieure = la dialectique. Nb: oui, la dialectique est au-dessus des maths, qui ne constituent qu'une étape préparatoire qui éveille l'âme. La dialectique est anhypothétique alors que les mathématiques s'appuisent toujours sur des suppositions, des hypothèses, un cadre initial. La dialectique est la science même, la science souveraine qui n'a aucun présupposé. Mais comment cela fonctionne-t-il : comme une illumination, une grâce ? Car la dialectique n'est qu'après tout qu'une activité de dialogue, une interaction de questions et de réponses qui semble assez empirique. Le texte est peu explicite...
Etude du Ménon. C'est un dialogue censé répondre à la question "la vertu peut-elle s'enseigner ?" Plusieurs hypothèses sont envisagées: la vertu pourrait s'acquérir par l'éducation, ou par l'exercice, ou il pourrait s'agit d'un don naturel. Mais les interlocuteurs échouent à définir la vertu... ce qui, étrangement, ne les empêche pas de poursuivre la discussion, comme cela se produit dans d'autres dialogues platoniciens ! Voilà qui révèle un paradoxe intéressant: si on cherche quelque chose, c'est qu'on ne l'ignore pas complètement. Elargissement à la doctrine de la réminiscence, illustrée avec l'exemple de la duplication du carré par un esclave ignorant, qui y parvient de lui-même en étant seulement un peu guidé. Le cas de la vertu n'est donc qu'un cas particulier d'une question plus large: peut-on enseigner quoi que ce soit ?
Assurément les maîtres de vertu ne sauraient être ceux qui prétendent l'être, à savoir les sophistes (ex. ironique d'Anytos, l'un des accusateurs de Socrate !) Objections implicites : comment ceux-là pourraient-ils enseigner ce dont ils n'ont pas véritablement science ? Et est-ce en faisant des leçons de morale qu'on rend vertueux ? Ex. de la route pour aller à Larisse: une "opinion vraie" (= celle qui est énoncée littéralement sans raison) peut être exacte et donc avoir une valeur pratique identique à la véritable connaissance mais il n'en demeure pas moins qu'elle n'est pas solidement attachée à un raisonnement, donc elle est instable, pas fiable. Voir aussi le Théétète sur la différence entre "opinion vraie" et "science".
Réponse: attention à bien comprendre ce que signifie "enseigner" et "apprendre": cela ne consiste pas à déverser un savoir d'une tête dans une autre tête (cf. la même comparaison se retrouve à la fin du Banquet quand Alcibiade ne comprend pas pourquoi Socrate se refuse à lui...) mais à donner occasion d'un travail personnel pour approfondir ce qu'on sait déjà mais confusément. Apprendre, c'est en réalité faire l'effort par soi-même de se ressouvenir... ce qui ne signifie pas qu'on a une connaissance intuitive immédiate pleine et entière (de la vertu ou d'autre chose), car il y a bien un travail à fournir.
C. Aristote
Aristote est à la fois savant (au sens de scientifique) et philosophe. Comme savant, il a une oeuvre considérable dans de nombreux domaines: physique, logique, astronomie et biologie (ou, du moins, en zoologie). Ex: théorie des 3 âmes ou de l'opposition entre monde sublunaire et monde supralunaire, chacun étant régi par son propre fonctionnement.
Contre Platon, il met en valeur le rôle de l'expérience... même si 2000 ans plus tard on lui reprochera de ne pas avoir fait suffisamment de place à l'expérience: c'est qu'Aristote est un observateur, pas un expérimentateur.
Aristote est aussi un théoricien de la science, notamment dans les Seconds Analytiques
Voir Seconds Analytiques, I, 2: la science est une connaissance par la (ou les) cause(s), ou plus exactement "nous pensons connaître scientifiquement" quand nous notre connaissance du fait s'accompagne de ce que nous pensons être la cause du fait. -> la science n'est pas un corps de doctrines, elle se caractérise d'abord comme un certain état mental ou cognitif du sujet connaissant.
Connaissance pas la (ou les) cause(s) = comme un syllogisme démonstratif, c'est-à-dire un raisonnement qui parvient à une conclusion nécessaire à partir de prémisses vraies et déjà connues. On pourrait dire - même si Aristote ne le dit pas ainsi - que c'est un raisonnement catégorico-déductif et non, comme les mathématiques, hypothético-déductif.
Mais comment connaît-on les prémisses/principes ? Certainement pas par une forme de connaissance innée ! Aristote laisse entendre qu'il existe un second type de connaissance qui est lui aussi scientifique, mais qui ne s'appuie par sur une démonstration (car les prémisses/principes doivent être indémontrables), et qui nous les fait connaître.
Est-ce de l'induction ? Mais la perception sensible ne livre jamais que du particulier, pas de l'universel. Or c'est bien l'universel qui donne à voir la cause... Et l'induction n'est pas un raisonnement infaillible, alors que les prémisses sont censées être immédiates et vraies. cf. la critique de Hume.
Est-ce de l'abduction ? Ce type de raisonnement, que Charles Peirce considérait comme le troisième genre de raisonnement scientifique, s'appuie sur l'expérience mais sans se réduire à de l'induction puisqu'il peut aboutir à la formulation d'une hypothèse nouvelle, comme le font les médecins et les enquêteurs. Mais là non plus le procédé n'est pas infaillible. En revanche il permet de lancer des hypothèses "plausibles" qui ne sont pas encore "probables" et qui demanderont à être testées (pragùatisme de ëirce qui ressemble à celui de Popper). Et d'où vient cette capacité de formuler des hypothèses nouvelles ? D'une forme d'"instinct"quasi animal !
Dans le dernier chapitre des Seconds Analytiques, le chapitre II, 19, Aristote parle d'une "intuition" ou d'une "intellection" qui "produit en nous l'universel" et nous donne à connaître les principes/prémisses . Mais ce passage reste assez énigmatique: comment fonctionne-t-elle exactement ? Existe-t-il une faculté dédiée à cette activité ? Les animaux en sont-ils capables ?
> Bilan assez étrange. On a un modèle "parfait" de science... mais dont les fondements semblent mal définis puisque la connaissance des principes n'est pas claire. De fait, des 3 sciences théorétiques qu'Aristote envisage (mathématiques comme science de l'immobile et non-séparé, théologie/métaphysique comme science de l'immobile et du séparé, physique comme science du mobile), toutes ne s'appuient-elles pas sur des fondements qui ont été mis en doute au cours de l'histoire ?
D. La science au Moyen Âge
Est-ce un âge sombre pour la science ? Non! Il y a des inventions et des progrès. En revanche il est vrai que la pratique scientifique n'est pas autonome. Ex. de l'alchimie (qui n'est pas de la chimie puisqu'elle se mêle de considérations symboliques et théologiques). Scientia ancilla theologiae ?
NB: En revanche, non, on n'était pas platiste au Moyen Âge ! Voir le documentaire d'Arte: https://www.youtube.com/watch?v=s2ogHDYKOJc
Bilan de ce chapitre 1 : tout cela était-il déjà de la science ou pas ? de la proto-science ? Y a-t-il une différence de dégré ou de nature entre la science et la non-science ? La science est-elle quelque chose d'éternel qui a toujours existé ou est-elle apparue à un moment donné de l'histoire, dans un certain contexte. Et si elle est apparue, son apparition 0était-elle nécessaire ou contingente ?
Chapitre 2 : la "révolution scientifique" (ou prétendue telle) du XVIIe siècle
Attention: si révolution il y a, elle ne concerne pas la chimie (il faudra attendre Lavoisier) ou la biologie (Pasteur, ou Lamarck/Darwin) mais seulement en astronomie (et donc la physique). Mais le terme de révolution appliqué à la science est peut-être galvaudé, même s'il est constamment utilisé. Qu'est-ce qui justifie qu'on parle de "révolution"? Est-ce à cause de la mathématisation ? A cause du nouveau rôle accordé à l'expérimentation ? Non, plutôt parce que la nouvelle astronomie a entraîné une transformation de la manière de se représenter la nature. C'est aussi (surtout ?) une révolution d'ordre anthropologique sur la place de l'homme dans la nature !
A. "Du monde clos à l'univers infini" (pour reprendre le titre d'un livre célèbre d'Alexandre Koyré)
Voir la nature comme un cosmos bien organisé et hiérarchisé, un monde clos = c'est la perspective cosmologique du géocentrisme d'Aristote, de Ptolémée et de tout le Moyen Âge, qui présente 4 avantages:
elle fonctionne assez bien pour prévoir les trajectoires des astres, même s'il a fallu pour cela aménager plusieurs fois le modèle (avec les épicycles pour compléter les cycles).
elle semble s'accorder assez bien avec les textes sacrés, notamment l'idée d'un paradis dans l'au-delà (au-delà de quoi ? des cieux, de la sphère des étoiles fixes) + l'affirmation que le Soleil suit sa course dans le Livre de Josué
elle correspond à l'expérience immédiate que chacun peut faire : la Terre nous apparaît effectivement immobile, les astres semblent décrire des trajectoires immuables.
elle semble plutôt flatteuse pour l'amour-propre humain (cf. interprétation de Freud sur les 3 grandes blessures narcissiques infligées à la pauvre petite humanité, la deuxième étant Darwin et la troisième lui-même, qui ainsi se place sur un même pied d'égalité que les deux autres grands savants).
Et pourtant, cette conception va subir des attaques qui vont progressivement l'ébranler.
Sur le plan philosophique d'abord, Nicolas de Cues pense l'infinité de l'univers. Ce n'est pourtant pas Nicolas qui paie (le prix de cette innovation intellectuelle), mais plutôt Giordano Bruno qui, soutenant quelques autres hérésie, finit sur le bûcher. Mais ne parlons pas de Bruno, non, non, non.
Autrement plus importante est la figure de Nicolas Copernic. Attention, il est un savant et c'est essentiellement pour des raisons mathématiques et non astronomiques qu'il juge plus efficace d'aller dans le sens de l'héliocentrisme. Mais c'est déjà beaucoup: est-ce aux mathématiques de décider de notre vision du monde? Sont-ce elles qui vont nous dicter la manière dont nous devons le considérer ?
Galilée se sert d'une lunette astronomique pour faire des observations nouvelles et étranges : la lune semble avoir une surface irrégulière, le soleil aussi, et jupiter apparaît comme un centre de rotation pour ses propres satellites -> non, le monde céleste n'est pas un monde parfait ! Il pourrait même être infini puisque certains étoiles semblent plus éloignées que d'autres. Ses théories sont étayées par des faits.
Et la religion là-dedans ? Galilée entend la remettre à sa place: elle doit ne se préoccuper que de notre salut, pas de décrire le monde... La science moderne = la science sûre d'elle-même, triomphante, arrogante, qui entend mettre au pas toutes les autres formes de savoir et d'intelligence ? Alors ça peut faire plaisir à Brecht et aux anticléricaux quant l'adversaire est l'Eglise intolérante et dogmatique (même si elle a fait amende honorable depuis) mais... est-ce que cette attitude ne va pas être généralisée à tout : politique, philosophie, éthique, etc. ?
Kepler et sa mise en équation de la nature avec ses 3 lois qui décrivent le mouvement des planètes autour du Soleil, qui marque une étape importante dans la quantification du monde.
Newton et sa capacité à enterrer la division entre le monde sublunaire et le monde supralunaire puisqu'il uniformise la loi à laquelle obéissent tous les corps sans exception : la gravitation est universelle !
Descartes et sa réduction de la matière à l'étendue.
Ainsi le paradigme mécaniste triomphe au 18e et 19e siècles (autonomie à l'égard de l'autorité religieuse, mise en équation de la nature).
B. L'abstraction scientifique et la classification des sciences
NB: Abstraire, c'est procéder à un certain mouvement de l'esprit consistant à isoler un élément pour permettre la généralisation mais qui conduit à négliger tout les autres. Ex: abstraire le "blanc" à partir d'une feuille blanche, d'un tableau blanc et d'un nuage blanc. Mais de quelle manière ce concept universel de blanc existe-t-il ? Comme une réalité "séparée", une essence, une idée distincte des choses blanches ? Comme une qualité présente dans toutes les choses blanches mais que notre esprit peut extraire ? Ou n'est-ce qu'un mot vide de sens, puisque seules les réalités (blanches) existent, mais pas le blanc en tant que telle ?
Cette ambivalence de l'abstraction se retrouve au niveau de ses rapports à la science elle-même. L'abstraction est-elle la condition de toute science (qui ne commencerait à devenir sérieuse qu'à partir du moment où elle passe de la sensation concrète immédiate à l'universel abstrait, comme le pense Bachelard ? Ou est-elle un danger au sens où elle nous éloigne de la réalité (Cf. la critique que Bergson fait d'une certaine intelligence scientifique qui rate le flux, le mouvement, la durée parce qu'elle ne sait fonctionner que de manière discontinue par abstractions successives) ? A moins qu'elle ne soit l'horizon de la science. Faut-il se réjouir que la science devienne de plus en plus abstraite, comme semble le faire Bachelard (même si lui aussi admet que l'abstraction peut être néfaste, quand elle est fait sans discernement ) ?
L'abstraction scientifique est également ce qui "déconnecte" le discours scientifique de notre réalité prosaïque, de la condition humaine concrète. Cf. Husserl et ce qu'il appelle la "crise" des sciences européennes. Revenir à la Lebenswelt pour redonner un fondement rigoureux aux sciences, qui se contentent trop facilement de recouvrir le réel d'un "vêtement d'idées" qu'elles prennent pour le fonde de l'être alors que ce n'est qu'une abstraction dérivée.
Cf. aussi le choc de la découverte des mathématiques non-eucliennes (Lobatchevski, Lobyai, Riemann). Ce qui nous semble intuitif n'est pas nécessairement réel.
Il y a d'autres manières de penser l'abstraction en science:
pour Auguste Comte, il faut distinguer les sciences concrètes (qui ne sont que des sciences appliquées et subordonnées) des 6 sciences abstraites, fondamentales et générales, qui forment une série ascendante allant du plus simple au plus complexe: mathématique - astronomie - physique - chimie - physiologie/biologie - et sociologie ou "physique sociale". Ainsi la sociologie est chez lui le point culminant de la scientificité ! C'est la science la plus complexe mais
pour Herbert Spencer, il y a certes des sciences abstraites (logique et mathématique) et des sciences concrètes (astronomie, biologie, géologie, ....) mais cette opposition est trop schématiques et il faut introduire la catégories de sciences... abstraites-concrètes (mécanique, physique, chimie) !
On voit la difficulté qu'il y a à classer les sciences. Le classement d'Aristote (théorétiques/poiétiques/pratiques, voir supra) , celui de Decartes ("l'arbre de la connaissance"), celui de Francis Bacon repris par les encyclopédistes qui s'appuie sur les facultés de l'esprit (voir image ci-dessous), la division de Dilthey entre sciences de la nature et sciences de l'esprit : on voit qu'une classification n'est jamais un simple tableau objectif et neutre et cache toujours un classement, une hiérarchie. Avec toujours le problème du statut qu'on accorde aux "sciences humaines".
Il y a aussi le "cercle des sciences" de Jean Piaget (ou la spirale) qui a l'avantage de ne pas installer de hiérarchie. Et le modèle émergentiste, qui présente certaines affinités avec le modèle comtien.
C. Et si la révolution du 17e n'en était pas une au regard de celle, plus perturbante et dont nous n'avons pas fini de prendre la mesure, du 20e ?
"L'interprétation de Copenhague" impose non seulement que nous changions notre vision du monde (en mettant des probabilités et de l'incertitude dans la nature à son niveau le plus fondamental) mais que nous révisions nos concepts, comme par exemple ceux d'objectivité et d'objet. Si une observation modifie le comportement d'une "particule" quantique, les concepts d'objectivité et d'objet ont-ils encore un sens ? Heisenberg lui-même semble embarrassé...
Le philosophe Whitehead a bien essayé d'inventer une nouvelle "métaphysique" qui puisse s'accorder avec la physique du XXe siècle: ne plus parler de substance mais de processus, plus de choses stables mais d'entités qui s'actualisent, etc.
Pire: la physique quantique n'invalide-t-elle pas le principe fondamental de tout savoir, ce qu'Aristote appelle dans sa Métaphysique le "Principe de Non-Contradiction" (pour faire simple: une même chose ne peut pas être à la fois ainsi et autrement, en même temps et sous le même rapport) ? La superposition quantique n'affirme-t-elle pas qu'une particule quantique peut-être dans deux états à la fois ? Si cle PNC n'est plus valable, alors c'est une révolution considérable qui s'étend à notre manière de penser.
Chapitre 3 : faire une expérience
Attention à ne pas parler immédiatement de la science, même si c'est au programme. La règle d'or: NE PAS se précipiter pour PLAQUER ses connaissances.
On distingue souvent trois sens du mot expérience :
l'expérience comme la source des données sensibles, quand on s'interroge sur l'origine de nos idées. Ex: pour les empiristes comme Hume, toutes nos connaissances viennent de l'expérience
l'expérience vécue (Erlebnis en allemand), déposée comme un forme savoir-faire ou une forme de sagesse. Ex: on dit de quelqu'un qu'il a beaucoup d'expérience pour dire qu'il a vu beaucoup de choses, mais sans qu'on puisse dire très précisément ce que cette expérience lui apporte. Cf. lien avec l'induction
l'expérience provoquée, organisée délibérément, orchestrée: c'est l'expérience scientifique ou expérimentation (Experiment en allemand ou en anglais) qui vise à tester la validité d'une hypothèse: une mise à l'épreuve.
-> problématique possible n°1 : quelle est la part qui revient à l'expérience dans notre savoir ? NB : sauf que cette problématique est trop vague et générale et ne tient pas compte du "faire"
-> meilleure problématique, n°2, d'abord présentée sous forme d'alternative puis développée en explorant la difficulté qu'il y a à soutenir chacun des membres de l'alternative : en quoi cela consiste de "faire" une expérience: s'agit-il de la vivre ou la fabriquer? S'agit-il d'observer et de constater ce qui nous entoure (une réalité déjà donnée, préexistante) ou de produire, d'inventer quelque chose de nouveau ? La simple réception passive constitue-t-elle déjà une expérience ou celle-ci commence-t-elle quand on intervient activement sur le réel ? Le simple fait de vivre n'est-il pas amplement suffisant pour faire des expériences, est-il besoin d'en organiser artificiellement, d'en produire une de toute pièce ? Dans le premier cas, on risque de s'en remettre au hasard et à la contingence, sans pouvoir en tirer une quelconque leçon. Mais dans le second cas on risque de passer à côté de ce que l'expérience peut apporter de nouveau puisque l'on anticipe déjà le résultat et l'on s'expose à n'évoluer que dans son propre univers sans rencontrer l'altérité véritable, dans son propre monde, celui qu'on s'est construit, au risque de l'artifice, comme une construction théorique matérialisée dans un dispositif expérimental.
-> autre problématique possible, n°3 : n'est-ce pas plutôt l'expérience qui nous forme et qui nous fait, plutôt que nous qui la faisons ? Quel est le véritable sujet de l'expérience ? En quoi consiste ce faire: est-ce une action plutôt au sens de la poiesis ou plutôt au sens de la praxis, pour reprendre la distinction aristotélicienne ? NB: cette problématique est bonne mais elle pointe moins vers la science à proprement parler.
-> Privilégions donc la problématique n°2 pour faire notre dissertation.
La première partie ne doit pas être audacieuse mais avant tout autre chose solide, rassurante, qui à être basique. Vous aurez le temps par la suite de montrer toute la puissance de votre pensée mais pas de précipitation ! Prenez ce temps de partir de choses simples, et faites le bien ! Ici , partons donc du niveau élémentaire :
I. Faire une expérience consiste tout simplement à observer la manière dont la réalité se comporte, dans le but d'accroître son savoir
C'est l'occasion ici de se servir des 3 sens du mot expérience, qu'on développera chacun dans une sous-partie:
A. Les empiristes nous montrent en effet que toutes nos idées sont issues, directement ou indirectement, de l'expérience sensible (=comme source de nos connaissances).
B. Mais toutes les expériences ne se valent pas et à elles seules ne suffisent pas. Elle doit être encore réfléchie, pensée, pour qu'elle puisse servir à fonder un véritable savoir, ou une sagesse. C'est en ce sens qu'il y a, selon Aristote, une connaissance par expérience, qui relève de l'induction.
C. Et c'est surtout l'expérience scientifique qui est la plus instructive : elle nous livre un savoir qui n'était pas immédiatement accessible, comme Pavlov avec le réflexe conditionné (ça permet de faire un peu de SHS: un peu de psychologie et même de psychologie canine, ce qui n'est pas si courant dans une dissertation de philosophie).
La deuxième partie, ici, peut reprendre le deuxième membre de l'alternative proposée dans la problématique
II. Faire une expérience consiste plutôt à interroger la nature en allant au-devant d'elle
A. La formule polémique de Bacon qui enjoint de "faire violence" à la nature pour la forcer à livrer ses secrets, pour ne pas attendre qu'elle s'offre. Il utilise le terme de "vexatio", que l'écoféministe Carolyn Merchant interprète comme une sorte d'appel au viol: la fameuse "révolution scientifique" du 17e serait en réalité une sorte de transformation de regard posé sur la nature, qui n'est plus vue comme la Terre-mère mais une ressource morte (d'où le titre de son livre: La mort de la nature) que l'on peut librement exploiter. Dans quelle mesure « faire une expérience » consiste-t-il à forcer la nature à répondre à nos questions plutôt qu'à simplement l'observer ?
B. Galilée lu par Kant et la distinction entre expérience passive et expérience active
C. Toute expérience s'inscrit dans un cadre théorique et n'a de sens que par rapport à lui. Cf. Thomas Kuhn ou Claude Bernard.
Pour faire la troisième partie, on peut ici faire une synthèse qui constitue un véritable dépassement vers une thèse nouvelle pour ne pas se contenter d'une troisième partie qui ne viserait qu'à compléter la IIe (du type: mais quel rôle précis joue l'expérience par rapport à la théorie: elle permet de trancher (cf. la notion d'"expérience cruciale"), de valider mais en fait non seulement d'infirmer car aucune validation n'est définitive (Popper))
En l'occurrence ne plus penser l'expérience avant la théorie (I) ou après elle (II) mais indépendamment d'elle.
III. Faire une expérience c'est "intervenir"... voire créer ?
A. Bachelard et le concept de phénoménotechnique : phénomènes microscopiques et atomiques, qui ne sont pas immédiatement donnés et qui ne se rencontrent pas directement dans la nature, mais qui sont « inventés, construits » dans des circonstances spéciales en laboratoire.
B. Ian Hacking distingue la représentation et l'intervention. Dans la pratique expérimentale, on manipule sans se préoccuper du fondement qui la soutient, c'est-à-dire même si aucune théorie n'est associée (il ne s'agit donc pas de la "vérifier" après qu'elle a été formulée). En réalité, il y a une autonomie de l'expérience scientifique qui progresse indépendamment de tout cadre théorique. Hacking met ainsi en avant la primauté de la pratique expérimentale.
C. Donc faire une expérience c'est faire surgir de nouvelles particules, créer des événements, etc. Les objets scientifiques sont « interactifs » au sens où ils émergent avec les outils et les pratiques.
Conclusion: Faire une expérience est plus important qu'on ne l'a cru. L’expérience a une valeur ontologique — elle fait advenir des phénomènes — et pas seulement une valeur épistémique.
Méthode pour la conclusion: ne pas tout reprendre et tour résumé mais tirer le bilan en montrant la valeur du point d'aboutissement: la dissertation a servi, elle a permis de faire comprendre quelque chose d'important !
Chapitre 4 : critiquer la science
Ce chapitre vise à réintroduire un regard critique sur la science, sans la dénigrer ni la sacraliser, dans un contexte où elle jouit d’un fort prestige social et symbolique, afin d’interroger ses prétentions à l’objectivité, à la vérité absolue et à la neutralité. Il s’agit de penser la science comme une pratique située, historiquement et socialement, porteuse d’enjeux éthiques et politiques. On a déjà vu Husserl, mais on doit approfondir.
I. Critiques épistémologiques : les limites internes
A. Thomas Kuhn – L’incommensurabilité des paradigmes : la science progresse par ruptures historiques entre paradigmes incompatibles et incommensurables, et non par accumulation linéaire, ce qui relativise l’idée de progrès continu vers une vérité ultime et introduit une certaine forme de relativisme (à discuter et à nuancer dans une copie).
B. David Hume – Le problème de l’induction : les lois scientifiques reposent sur l’habitude et la croyance en la régularité de la nature: elles ont donc un fondement psychologiques et non, comme on a tendance à le croire naïvement, une nécessité logique irréfutable et démontrable. Kant répond en fondant la science sur les structures a priori de l’esprit.
C. Karl Popper – Le falsificationnisme : une théorie scientifique n’est jamais vraie définitivement, mais seulement provisoirement non réfutée, la science avançant par conjectures et réfutations.
D. Paul Feyerabend – L’anarchisme épistémologique : il n’existe pas de méthode scientifique universelle ; le progrès scientifique suppose souvent des transgressions méthodologiques, et justifie un pluralisme des savoirs, sans monopole absolu de la science sur la rationalité. Les plus grands physiciens ont eux-même été malhonnêtes dans leur démarche, ces grands coquins. Voyez cet article: https://www.thearticle.com/paul-feyerabend-and-the-dangers-of-a-scientific-clerisy et retenez la formule : "Anything goes" ! Avec son goût pour la provocation, Paul Feyerabend conteste l'existence d'une méthode scientifique universelle avec son célèbre et tonitruant slogan « anything goes ». « Il n’existe rien qu’on puisse nommer une méthode scientifique, ou plutôt si, ce seraient ces trois mots : tout est bon » = non pas "tout se vaut" mais il n'y a pas une unique manière de procéder et historiquement, le progrès naît souvent de la violation des règles établies. L'innovation est anarchique et n'obéit à aucune loi (c'est une enfant bohème, dirait Carmen). Fereyerabend dénonce l'hégémonie de la science, perçue non comme une nécessité logique mais comme un fait de pouvoir, à l'image d'un « nouveau clergé » dogmatique. Cette critique s'illustre par le réductionnisme de la biomédecine qui, en se focalisant sur des protocoles standardisés, néglige les dimensions écologiques et sociales de la santé. Pourquoi enseigner aux enfants les lois de la gravitation universelle plutôt que celles de la lévitation en état de transe ? Voir aussi cet article intéressant sur le sujet: "faut-il avoir peur du relativisme ?" (qui ferait un très bon sujet de dissertation): https://journals.openedition.org/traces/199?lang=en
A. Feyerabend II, le retour. Feyerabend prône alors une séparation radicale entre la Science et l'État, sur le modèle de la laïcité, pour rompre avec l'autorité transcendante et protéger la démocratie. Exemple historique de théorie scientifique instrumentalisée par le pouvoir: le lyssenkisme, ou comment Lyssenko a voulu développer une biologie conforme au marxisme. Le citoyen doit retrouver sa capacité critique face à l'expert pour éviter que la technocratie ne confisque le débat public. La science, loin d'être une autorité morale suprême, doit redevenir un service public soumis au contrôle et au pluralisme des visions du monde.
B. L'École de Francfort (Adorno et Horkheimer) dénonce la « raison instrumentale », comme dévoiement de la raison critique: une pensée obsédée par l'efficacité technique qui finit par traiter l'humain et la nature comme de simples objets de gestion (réification). Jürgen Habermas oppose à cette raison instrumentale la raison communicationnelle et promeut une "éthique de la discussion" qui s'articule sur des valeurs. Alors que dans le rationalisme classique (Ex Descartes et Spinoza), la raison souveraine donne accès à des connaissances certaines et indiscutables, avec ce modèle d’un rationalisme inter-argumentatif, la raison est l'instrument modeste permettant aux idées de se confronter dans l'écoute et la construction collective. La rationalité communicationnelle est un processus intersubjectif d’argumentation, orienté vers l’entente et la compréhension (Verständigung). C'est une autre figure de la rationalité, moins monologique: la raison ne met pas fin au débat mais le rend possible.
C. Donna Haraway et les savoir situés. Elle rejette le « God Trick » — l'illusion d'une neutralité absolue — pour proposer des « savoirs situés » : toute connaissance est produite depuis un corps et une histoire spécifique. Cette approche révèle des biais majeurs, comme l'utilisation du corps masculin comme standard universel en médecine au détriment des femmes. Voir aussi cet article récent de Caroline Ibos paru dans le Monde sur la "neutralité" scientifique:
D. La critique décoloniale analyse la science comme un outil de l'expansion impériale ayant servi à classifier les races et à invisibiliser les savoirs non-occidentaux ("épistémicide"). Ces perspectives ne visent pas à détruire la science, mais à la « dé-provincialiser » et à l'humaniser. L'enjeu est de passer d'une science de domination à une connaissance plurielle, éthique et véritablement démocratique.
E. La critique nietzschéenne peut-elle être rangée ici ? En partie oui, car certaines de ses raisons sont historiques.
Gai savoir § 244: la science s'enorgueillit de refuser toutes les croyances mais elle ne voit pas qu'elle repose sur la croyance qu'il faut rejeter toutes les croyances (mdr). La volonté de vérité n'est pas désintéressée: elle exprime la peur d'être trompé et de se tromper et, en dernière analyse la volonté de mort et la haine de la vie (dans ce qu'elle a de changeant, imprévisible et contradictoire).
Par-delà bien et mal § 14 : la physique n'est pas une explication du monde mais plutôt une interprétation parmi d'autres... et encore, une interprétation rudimentaire qui valorise les (grossiers) sens du toucher et de la vue.
Généalogie de la morale, III, § 25: la science est la dernière version de l'idéal ascétique, après la philosophie et le christianisme
pré-F. Michel Foucault est l'un de ceux qui initient ce qu'on appelle le "tournant pratique" dans l'étude des sciences mais un plus clair représentant est surtout Latour
F. Bruno Latour: regarder la science en action, la science en train de se faire. Comment une idée devient vraie se stabilise grâce à des réseaux politiques, universitaires, etc.
III. Critiques existentielles, écologiques et politiques :
A. Heidegger distingue le calcul scientifique de la pensée : la science traite des étants, mais présuppose sans les interroger une certaine conception (objet mesurable, séparé du sujet), et prépare ainsi le terrain au Gestell (arraisonnemment) où tout – nature, animaux, humains – devient « ressources » exploitables
B. Hans Jonas déplace ce diagnostic vers l'éthique : la technoscience donne à l'humanité un pouvoir global, différé et irréversible sur le vivant, qui exige une nouvelle éthique de la responsabilité, attentive aux générations futures et au vivant non humain, et fondée sur un principe de retenue (ou prudence).
C. Arendt et Anders ajoutent que la division technoscientifique du travail dissout la responsabilité, et que notre puissance de production dépasse notre capacité d'imagination et de jugement, produisant un « décalage prométhéen » et une honte de l'humain devant ses propres machines.
D. Bruno Latour II, le retour, il revient et il n'est pas content : il critique le « Grand Partage » moderne entre nature et société, qui fait croire que la science décrit des faits purs tandis que la politique gère les valeurs. Selon lui, cette séparation est a: les objets contemporains (climat, OGM, pandémies) sont des hybrides mêlant science, technique et politique. Avec l’Anthropocène et la figure de Gaïa, la Terre apparaît comme une puissance réactive, obligeant la science à devenir située, engagée et diplomatique. Il s’agit alors de « redevenir terrestres » et de penser une science incarnée, ouverte à la délibération démocratique, notamment via le « parlement des choses ».
E. Isabelle Stengers prolonge et radicalise cette critique en dénonçant la Science (avec un grand S) comme autorité qui disqualifie les autres savoirs et ferme le débat démocratique. Elle défend une « écologie des pratiques », où les formes de savoirs sont diverses et les sciences tenues par des obligations internes, sans tomber ni dans le scientisme ni dans le relativisme. Sa cosmopolitique insiste sur le rôle des « concernés » et sur la nécessité de ralentir les décisions technoscientifiques. Face à la capture capitaliste de la recherche, elle appelle à une science résistante, pensée comme un bien commun, responsable de ses effets sur le monde.
Chapitre 5 : splendeurs et misères de la démonstration
Montrer c’est présenter quelque chose, indiquer, désigner, pointer du doigt et pas seulement observer passivement. S’oppose à être caché ou n’être pas aperçu, n’être pas vu: on montrera une chose pour prouver qu’elle est, qu’elle existe, qu’elle est réelle alors qu’on la démontrera pour prouver qu’elle est vraie. On ne démontre pas avec des faits, mais avec un discours, une suite de proposition, une argumentation. La démonstration est donc une opération discursive, dans un discours qui déduit les propositions les unes des autres. Démonstration : opération par laquelle une proposition est établie à partir d’une ou plusieurs autres. Démontrer un énoncé consiste à l’insérer dans un enchaînement à l’intérieur duquel il deviendra nécessaire <ne peut pas ne pas être>.
D'où la définition: la démonstration est une opération qui s'appuie sur (un) certain(s) énoncé(s) admis pour en déduire logiquement qu'un autre s'ensuit, de manière nécessaire. "A implique nécessairement B", autrement dit "si A, alors il ne peut être autrement que B".
NB 1: Les mathématiques sont le domaine par excellence qui a recours à la démonstration, mais toutes les disciplines y aspirent (ex: l'Ethique de Spinoza rédigée à la manière des géomètres, comme pour décliner l'idéal démonstratif en morale).
NB 2: La démonstration ne nous apprend rien. Il ne faut pas compter sur elle pour augmenter nos connaissances. (Cf. Descartes et l’existence du sujet. On le savait déjà.) Même mieux : avant de démontrer, il faut en effet connaître déjà ce que l’on veut démontrer. Cf. quand on demande : « que cherchez-vous à démontrer ? Dites-le moi et après on va voir comment procéder » : on connaît déjà la conclusion.
NB 3: En revanche la démonstration rend une proposition certaine (avant : hypothétique, douteuse). Elle ne modifie pas l’énoncé ou la proposition elle-même, elle change notre rapport avec elle.
I. Petite histoire de la démonstration, entre grandeur et décadence
Aristote fait la théorie de la démonstration, et identifie bien le point faible de la démonstration: le point de départ, les prémisses. Comment sont-ils connus et comment s'assurer qu'ils sont vrais, alors que par définition ils sont indémontrables. ?
Cf. le trilemme de Munchaüsen: la solution d'Aristote consiste à affirmer qu'il faut arrêter la régression à l'infini et ne pas chercher des principes toujours plus originaires. Révision sur Aristote: voir le cours du début d'année (chap. 1) qui expliquait que Aristote faisait intervenir une faculté spécifique, l'intellect ou "noûs" qui serait capable de saisir les principes, plus ou moins à partir d'un procédé inductif bizarre + cet article sur la démonstration chez Aristote.
Pascal: de même qu'il y a des "mots primitifs" indéfinissables à partir desquels tous les autres sont définis, il y a des points de départs absolus dans le domaine de la connaissance. Mais ce n'est pas la raison ou l'un de ses avatars qui peut les connaître ou les produire. C'est une autre faculté, le coeur, une forme d'évidence intérieure (qu'on se gardera d'appeler "intuition" car ce terme est toujours très compliqué à définir) qui sent mais ne raisonne pas, quine conclut pas.
Programme de (David) Hilbert (1862-1943) : réduire toutes les mathématiques à une base logique, c'est-à-dire axiomatiser la géométrie dans Les Fondements de la géométrie (1899). Hilbert espère ainsi les mathématiciens ne se laissent plus aveugler par leur intuition au sens de l'observation (ex. en géométrie le 5e postulat d'Euclide) et ainsi abandonner l'idée d'une vérité au sens d'une correspondance au réel, à laquelle il veut substituer la validité logique, c'est-à-dire la cohérence, l'absence de contradiction.
Mais ce programme a été mis en échec par le théorème d'incomplétude de Gödel.
Théorème d'incomplétude de Gödel: tout système formel cohérent, et susceptible de formaliser en son sein l'arithmétique des entiers, est incomplet. Aucun système formel cohérent, et capable de définir l'arithmétique des entiers, ne peut prouver sa propre cohérence. La vérité est donc plus étendue que la cohérence.
II. Conséquences philosophiques de ces considérations sur la démonstration
Le programme formaliste de Hilbert marque une rupture en réduisant la mathématique à un jeu de symboles régi par des règles explicites. Cette mutation crée une crise de l'objectivité : la science devient une architecture logique pure plutôt qu'une description du monde.
Descartes défend la démonstration comme une chaîne d'intuitions, où chaque étape doit être « vue » par l'esprit pour être valide.
Pour lui, une science qui ne repose pas sur des évidences saisies par l'intelligence est une science « aveugle » ou factice.
Leibniz introduit la cogitatio caeca ("pensée aveugle", NB: cette expression est aussi frappante qu'intéressante et doit pouvoir être réinvestie dans plusieurs sujets de dissertation) : l'esprit utilise des signes substitutifs pour traiter une complexité qui dépasse l'intuition. Le signe devient un amplificateur de puissance (ex: le signe intégral ∫) permettant de calculer ce que l'on ne peut pas « voir ».
Carnap radicalise cette approche : la démonstration est une syntaxe pure, un assemblage de symboles indépendant de toute signification.
Son « principe de tolérance » affirme que "en logique, il n'y a pas de morale" ; on choisit ses axiomes par utilité et non par vérité.
Cf. déjà vu, Husserl dénonçant ce processus comme une crise du sens, où les signes mathématiques sont devenus des « vêtements d'idées » cachant le monde vécu.
Wigner: mais alors nous sommes confrontés au paradoxe de l'efficacité déraisonnable des mathématiques : si elles ne sont que syntaxe, pourquoi décrivent-elles si bien le réel, comment expliquer qu'elles permettent d'envoyer des fusées ?
La démonstration mathématique : est-elle analytique (tautologique) ou synthétique (créatrice de savoir) ? Pour Kant, elle est synthétique a priori : démontrer consiste à construire les concepts dans l’intuition (ex : tracer une figure), ce qui produit une véritable extension de la connaissance. Cavaillès dépasse cette approche en refusant de fonder les mathématiques sur le sujet : la démonstration devient un processus autonome des concepts eux-mêmes, qui évoluent historiquement. Elle ne se contente pas d’appliquer des règles, mais les transforme. Ainsi, la science progresse par un mouvement interne des concepts, et non par simple vérification. La démonstration est donc une expérience mathématique réelle, où la rationalité se développe historiquement.
Annexe 1 : le cas de la biologie
La biologie remet en cause le modèle classique de la science fondé sur les lois universelles et le déterminisme. Le vivant se caractérise par l’organisation, la finalité apparente et l’histoire, ce qui pose la question de son irréductibilité à la physico-chimie. Deux positions s’opposent : le réductionnisme (ex : Monod) et les théories de l’émergence ou de la normativité (ex : Canguilhem). La biologie mobilise aussi une logique spécifique mêlant causalité mécanique et finalité (distinction causes proximales/ultimes). Avec Darwin, elle devient une science historique et contingente, où l’évolution dépend d’événements non nécessaires. Ainsi, la biologie impose un pluralisme méthodologique (expérimentation, histoire, modélisation) et élargit la définition même de la science.
Annexe 2: la place des sciences humaines
Les sciences humaines peuvent-elles être aussi scientifiques que les sciences de la nature ?. Leur difficulté tient à leur objet : l’homme est à la fois sujet et objet, libre, réflexif et inscrit dans un univers symbolique. Contrairement aux sciences naturelles, elles doivent articuler explication (causes) et compréhension (sens), comme le montre Dilthey. Sa distinction est revisité par Rickert, Weber, Paul Ricoeur (avec son "arc herméneutique"), Gadamer (avec son bel et étrange concept de "fusions des horizons"). Durkheim tente d’objectiver le social en traitant les faits sociaux « comme des choses », tandis que d’autres insistent sur l’interprétation et la dimension historique. Les sciences humaines utilisent des méthodes variées (quantitatives, qualitatives, comparatives), révélant un pluralisme scientifique. Conclusion : elles ne sont pas moins scientifiques, mais reposent sur une autre conception de la rationalité.
Quelques expériences scientifiques :
L'expérience sur les enfants de Frédéric II
La découverte de Neptune par Le Verrier (ici la théorie précède et anticipe l'observation de la planète)
le chat de Schrödinger : une expérience DE PENSEE (aucun chat n'a été maltraité)
L'expérience (controversée) de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité (autre vidéo ici)
Galilée faisant rouler des sphères sur un plan incliné (exemple dont se sert Kant dans la seconde préface à la Critique de la raison pure), qu'il compléta avec une expérience de pensée pour aboutir à une réfutation d'Aristote. NB: la fausse expérience effectuée sur la Tour de Pise est également intéressante !
L'expérience cruciale de Newton sur la décomposition de la lumière blanche, un petit rappel du cours de physique (d'optique, pour être précis) en seconde
Sujets possibles pour un exposé :
L'expérience attribuée de Frédéric II sur les enfants pour connaître la langue naturelle
Le démon de Laplace
"Le fait social total" chez Marcel Mauss
Le point de vue scientifique selon Donna Haraway
Imre Lakatos
Le chat de Schrödinger
Herbert Spencer, ou peut-on transposer le darwinisme en sociologie ?
L'intrication quantique
Peut-on contester Darwin ?
La dérive des continents selon Wegener
La querelle du vide
Paul Feyerabend
La guerre des sciences ("science wars", donc littéralement les guerres de la science mais bon c'est comme star wars, personne ne traduit les guerres de l'étoile... voyez ça avec Mme Manfrini, moi je ne fais que m'aligner sur la formulation qui s'est imposée, ça sonne mieux en français me semble-t-il mais peut-être est-ce l'habitude ou peut-être n'est pas une raison suffisante...)
Sujets de dissertation :
"Ce n'est pas une science exacte !"
Que dit-on quand on dit "C'est scientifique !" ?
Tout est-il relatif ?
À quoi peut-on reconnaître une science ?
Combien y a-t-il de sciences ?
Le scientisme
La science ordinaire
La science naturelle / La science peut-elle être naturelle ?
La culture scientifique
La certitude
L'hypothèse
La science est-elle désintéressée ?
Science et sagesse
Science et raison
Science et intuition
Science et vérité (ou plutôt les variantes du type: "la science est-elle lancée à la recherche de la vérité ?"
La démonstration / Peut-on tout démontrer ? / Montrer et démontrer / "Prouve ta preuve"
Le génie scientifique
Qu'est-ce qu'un puits de science ?
Les sciences supposent-elles l'idée de nécessité ?
Nécessité fait-elle loi ?
La nature obéit-elle à des lois ?
De quoi parlent les sciences ?
L'abstrait et le concret / L'abstraction
Qu'est-ce qu'un fait ?
Conscience sans science
La science doit-elle chercher la simplicité ou s'en méfier ?
"Ferme ta gueule et calcule !"
Peut-on découvrir par hasard ?
La science, connaissance rigoureuse ? / La rigueur scientifique
La science est-elle sérieuse ?
Science et mythe
Qu'est-ce qu'un modèle scientifique ?
Savoir, est-ce pouvoir?
Théorie et pratique
Et des sujets de dissertation déjà abordés en classe :
Où commence la science ?
A entendre doublement: au sens de la délimitation (qu'est-ce qui sépare ce bqui est science de ce qui ne l'est pas, où se situe la frontière) et au sens du début, du commencement (ce qui initie la science: d'où elle part).
Attention : Il faut articuler ces deux axes puisqu'ils sont tous les deux pertinents.
CB3 : La forme démonstrative
Démontrer, ce n'est pas seulement établir qu'une proposition est vraie, mais le faire selon une certaine forme : explicitation des prémisses, enchaînement réglé d'inférences, progression nécessaire vers une conclusion. Parler de « forme démonstrative » revient alors à soutenir que la vérité ne s'énonce pas indifféremment, mais qu'elle exige des structures déterminées du discours et de la pensée. Pourtant, cette exigence soulève une difficulté : si la démonstration n'est qu'une forme, elle semble extérieure au contenu qu'elle présente, comme un vêtement qu'on pourrait ôter sans altérer le corps. Un même théorème pourrait alors être « mis en forme » démonstrativement, narrativement, rhétoriquement, sans que son contenu de vérité n'en soit affecté, comme s’il était connu d’abord puis ensuite revêtu d’un habit démonstratif, par exemple à des fins pédagogiques ou pour lui donner davantage de force de conviction. Si tel était le cas, la forme démonstrative ne serait qu'un dispositif d'exposition, un instrument pédagogique destiné à mieux faire voir ce qui, au fond, serait déjà su. Mais alors, comment expliquer que la science fasse de la démonstration non un simple ornement, mais son fondement même ? Comment comprendre que, selon Aristote, « nous pensons savoir chaque chose absolument [...] quand nous pensons connaître la cause par laquelle la chose est » (Seconds Analytiques, I, 2) — connaissance qui ne s'obtient précisément que par la démonstration ? Si celle-ci n'était qu'une mise en forme extérieure, le statut du savoir scientifique deviendrait fragile : son « fondement » ne serait qu'une manière de dire, non une manière d'être. C'est donc le rapport entre forme et vérité qui est en jeu.
- D'un côté, la forme démonstrative semble productive : elle ne se contente pas de présenter une vérité préexistante, mais constitue le savoir rationnel lui-même — il n'y aurait de science que là où il y a démonstration.
- De l'autre, cette prétention à l'universalité se heurte à la diversité des modes d'accès au vrai : l'intuition, l'expérience, le récit, la dialectique semblent posséder leur légitimité propre sans se réduire à la forme démonstrative. Dès lors : la forme démonstrative est-elle constitutive de toute vérité rationnelle, ou n'est-elle qu'un régime local de la pensée, historiquement situé et conceptuellement limité ? Faut-il, avec la tradition euclidienne et aristotélicienne, identifier rationalité et démonstration, ou reconnaître que celle-ci n'est qu'un mode parmi d'autres du rapport au vrai — certes puissant dans son domaine, mais ni unique ni absolu ?
Pourquoi nous trompons-nous?
L'analyse du sujet explore les différents sens : -ici le pourquoi peut signifier aussi bien la cause (ou l'origine) que le but
-et le nous peut renvoyer aussi bien au sujet individuel qui se trompe lui-même qu'au collectif (on se trompe mutuellement)
-quant au verbe tromper, il a également plusieurs sens: l'erreur, la faute, l'illusion, le mensonge, etc.
Pour problématiser, il faut passer de la pluralité des pistes au problème. L'erreur peut être expliquée aisément par l'ignorance ou l'inattention, la faute par l'inconséquence ou la précipitation, le mensonge pas l'intérêt égoïste et stratégique. mais l'illusion pose un problème plus profond: pourquoi s'obstiner dans le faux même quand on connaît la vérité ? Peut-on ne pas vouloir la vérité ?La tromperie peut-elle être désirée ou entretenue?
On dira par exemple: est-ce toujours de manière involontaire que nous nous trompons ou bien y aurait-il un désir plus ou moins inconscient de cacher la vérité, aux autres comme à soi-même? Comment sinon expliquer que certaines illusions persistent même quand la vérité est bien connue?
La démarche scientifique
Ne pas faire comme si la question était la question, plus classique, de la "méthode" scientifique. Distinguez au contraire démarche et méthode. pour mettre en avant ce qui fait la spécificité de la démarche par rapport à la méthode : pas l'application d'un protocole à suivre mais le principe d'une enquête ouverte à la recherche de quelque chose de nouveau...
CB2 : Les sciences s'appliquent-elles ?
Voir photocopie distribuée
Partie I : La vocation initiale des sciences est, comme l'affirme Aristote, de chercher le savoir pour le savoir, indépendamment de toute application pratique qui les dénatureraient.
Partie II : Mais à y regarder de plus près, la théorie pure n'est qu'un moment du déploiement de la science, qui naît d'un problème pratique (ex: l'arpentage en Egypte) et retourne sur le terrain (c'est son prolongement naturel, comme Bacon et Descartes l'ont établi)
Comment faire une 3e partie ?
option A: réaliser une synthèse : solution classique, qui peut se révéler brillante mais qui est souvent difficle à faire et parfois impossible (c'est le cas ici)
option B: radicaliser/dramatiser la thèse de la partie II: en réalité la science est constamment pratique
option C: contester le présupposé implicite du sujet : ici l'idée qu'il y aurait une séparation entre les sciences fondamentales et les sciences appliquées. Cf. Herbert Spencer et les sciences abstraites-concrètes, et/ou Bachelard avec le phénoménotechnique, et/ou Latour avec son regard sur la science en action.
option D: se focaliser un aspect jusqu'alors passé inaperçu du sujet et lui donner une grande importance : ici le "s'": est-ce que ce sont les sciences qui s'appliquent d'elles-mêmes et sont à l'initiative de cette application ou cette application leur est-elle imposée de l'extérieur (par exemple les intérêts économiques et industriels qui orientent les recherches académiques prétendument neutres et désintéressées).
L'irrationnel
Il faut distinguer un sens "pauvre" du concept (l'irrationnel comme ce qui échappe à la raison, ce qui la met en échec, ce qui se montre rétif à tout effort de rationalisation) et un sens plus riche où il apparaît comme un défi, un moteur ou un aiguillon, un excitant pour la raison.
Y a-t-il un irrationnel en soi, irréductible et absolu, ou seulement un irrationnel provisoire et relatif au sens de ce qui résiste encore à la raison (mais peut-être plus pour longtemps, car il a vocation à être rationalisé lui aussi, dans la mesure où l'histoire serait une rationalisation progressive du monde) ?
Très bonne référence ici: le surrationalisme de Bachelard : ce qui semble rebuter la raison oblige en réalité celle-ci à s'interroger sur ses propres normes trop figées.
CB1 : L'esprit scientifique
La formule est loin d'être limpide : il faut donc l'interroger, en déterminer le sens
Est-ce l'esprit au sens de l'esprit individuel ? Certains auraient l'esprit scientifique (ou la "bosse des maths") et d'autres non... Pourtant il y a aussi un esprit collectif, au sens où l'on perle d'un esprit d'équipe ou d'un esprit français : une certaine manière de faire et pas seulement un talent ou une compétence particulière
"L'esprit" s'oppose-t-il ici au corps ? Mais le corps scientifique désigne l'ensemble du personnel. A moins que l'on parle du corps des sciences = les connaissances acquises. L'esprit serait en ce sens la recherche intellectuelle ? En tout cas cela reviendrait à dire que dans la science il n'y a pas que la partie visible qui compte.
"L'esprit" s'oppose-t-il à la lettre ? Comme dans un texte de loi: il y a le contenu de la loi mais aussi l'intention qui l'anime et qu'on peut essayer de retrouver/deviner.
On peut penser à Gaston Bachelard, qui utilise régulièrement cette référence à l'esprit (même si elle ne lui appartient pas) comme rupture avec l'évidence première, le sens premier qui n'est pas neutre mais nous impose un certain nombre de croyances
--> problématiser en opposant ce principe de rupture à l'autre thèse, aristotélicienne, qui voit la science comme l'aboutissement logique et naturel de l'appétit de savoir que chacun porte en lui.
Iere partie: l'esprit scientifique est une tournure de l'esprit qui consiste à rompre avec l'évidence sensible
A. Définition de l'esprit scientifique selon Bachelard: penser contre l'opinion. etc.
Voir l'exemple de l'invention de la lampe électrique dans Le rationalisme appliqué, chap. VI, § 2, comme renversement de perspective.
"La technique qui a construit la lampe électrique à fil incandescent rompt vraiment avec toutes les techniques de l’éclairage en usage dans toute l’humanité jusqu’au XIXe siècle. Dans toutes les anciennes techniques, pour éclairer il faut brûler une matière. Dans la lampe d’Edison, l’art technique est d’empêcher qu’une matière ne brûle. L’ancienne technique est une technique de combustion. La nouvelle technique est une technique de non-combustion. Mais pour jouer de cette dialectique, quelle connaissance spécifiquement rationnelle ilfaut avoir de la combustion ! L’empirisme de la combustion ne suffit plus qui se contentait d’une classification des substances combustibles, d’une valorisation des bons combustibles, d’une division entre substances susceptibles d’entretenir la combustion et substances « impropres » à cet entretien. Il faut avoir compris qu’une combustion est une combinaison, et non pas le développement d’une puissance substantielle, pour empêcher cette combustion. La chimie de l’oxygène a réformé de fond en comble la connaissance des combustions." NB: en réalité ce n'est pas une non-combustion mais une combustion très ralentie
B. C'est aussi le sens des problèmes, la capacité à questionner, à lever les "obstacles épistémologiques". C'est une dynamique de questionnement qui doit rester toujours alerte sauf à dégénerer en savoir rigidifié et mort.
C. Il suppose aussi une forme de psychanalyse/catharsis/travail sur ses propres biais cognitifs.
IIe partie: mais en ce sens l'esprit scientifique n'est pas réservé aux seules sciences. "Vous n'avez pas le monopole de l'esprit scientifique !"
A. Il concerne aussi bien les sciences humaines: histoire, sociologie, etc.
B. Et la philosophie elle-même incarne ce sens des problèmes qu'évoque Bachelard.
C. Et pourquoi pas, la vie amoureuse ou la politique. La vertu démocratique exige elle aussi de mettre en doute les opinions etc.
IIIe partie: à force d'étendre à tout (et n'importe quoi) l'esprit scientifique, ne risque-t-on pas d'en perdre la véritable signification ? Le réduire à une certaine forme d'intelligence critique mais en perdant ce qui fait le propre de la science (= le recours à des preuves ou à des raisonnement nécessaires et pas seulement probables par exemple). Redéfinir plus strictement le sens de l'esprit scientifique, qui n'est pas seulement un esprit critique mais un esprit constructif qui élabore des hytpothèses, les soumet à l'épreuve de la réalité, etc!
OU BIEN : autre IIIe partie: il y a cependant des risques à exiger partout de l'esprit scientifique, même là où il n'a pas lieu d'être. Mettre des barrières à son expansionnisme et sa volonté de coloniser tous les domaines de l'esprit
A. Risque de scientisme. Grisée par ses succès, la science voudrait tout régenter et tout réduire à ce qui est conforme à son propre fonctionnement : n'admettre que des faits qui obéissent à des lois et exclure tout le reste. Ex : faire de la sociologie une simple "physique sociale" comme chez Comte., & dénoncer l'inanité de la métaphysique et de la morale comme des non-sens parce qu'elles ne se fondent pas sur des faits objectifs et empiriques (Cercle de Vienne)...
Risque d'appauvrir notre horizon d'existence. Désenchantement du monde (Max Weber) et oubli de l'être (Heidegger).
B. Quels sont les domaines où l'esprit scientifique n'est pas le bienvenu ? L'art ? Désolé, ça ne va pas être possible ! Vous ne passerez paaaaaass ! Quoique, même les IA se mettent à faire de l'art, de l'IArt...
C. Renouveler l'esprit scientifique grâce au "nouvel esprit scientifique" : Bachelard, le retour. Ce nouvel esprit scientifique, c'est l'esprit scientifique 3.0 : il n'y a pas "moins" d'esprit scientifique mais "plus", ou un "autre" esprit scientifique, qu'il appelle aussi "surrationalisme". Expression géniale (cousine du surréalisme) pour montrer la nécessité d'ouvrir, de faire exploser le cadre trop rigide de l'esprit scientifique classique = celui du mécanisme de Descartes et Newton. Il renouvelle la rationalité classique en admettant l'incertitude et l'inexactitude.
ex 1 : la lumière onde ou particule ? Pfff, cette alternative est décidément trop schématique et binaire avec sa manière de tout vouloir faire entrer dans des cases ! Le nouvel esprit scientifique sera plus ouvert, plus fluide, il admettra l'incertitude.
ex 2 : le chat de Schrödinger (un volontaire pour faire un exposé sur ce sujet ?)
ex 3 : l'espace-temps est-il une réalité ? N'importe quoi, c'est un outil mathématique construit pour faire des calculs !
ex 4 : la géométrie est-elle fondée sur les bases solides d'Euclide, absolues et universelles ! Mdr, quelle naïveté a été la nôtre quand nous l'avons cru !
Conclusion rédigée relative à la première proposition de partie III
L'esprit scientifique n'est donc pas tant une méthode figée qu'une dynamique de la pensée – une attitude exigeante qui, chez Gaston Bachelard ou ailleurs, impose le refus des évidences premières et la rupture avec l'opinion. Plus qu'un simple esprit critique, il est fondamentalement constructif : sa critique n'est jamais gratuite, mais vise à déconstruire les obstacles épistémologiques (préjugés, analogies trompeuses, etc.) pour mieux établir de nouveaux cadres théoriques et expérimentaux. En cela, l'esprit scientifique est l'âme même du progrès de la connaissance.
Cependant, à l'heure où les technologies issues de la science transforment radicalement nos sociétés, l'esprit scientifique ne doit-il pas nécessairement s'articuler à un esprit éthique et à un esprit politique pour garantir que ses puissantes découvertes servent l'émancipation humaine et non sa menace ?
Conclusion rédigée relative à la seconde proposition de partie III
L'esprit scientifique est une véritable ascèse de l'intellect, c’est-à-dire une attitude critique et constructive qui commence par la mise en doute radicale des certitudes spontanées. Cette tournure d'esprit est universelle dans son exigence, car elle impose, en tout domaine – des sciences exactes à la philosophie, et des sciences humaines à la politique – de penser contre soi et contre l'opinion, d'accepter l'idée que la vérité est toujours un chantier et jamais une possession définitive. Cependant, le risque est grand de diluer la spécificité de cet esprit à force de vouloir l'étendre à toutes les sphères de l'existence. Si l'on ne distingue plus l'exigence de rigueur et de réfutabilité propre à la méthode scientifique des simples vertus de l'ouverture d'esprit, on risque de le remplacer une simple forme de sagesse. L’esprit scientifique véritable est inquiet, contestataire et révolutionnaire !
Qu'est-ce qui échappe à la science ?
Attention à ne pas faire un catalogue ! Et cependant il faut bien passer en revue les différents candidats possibles : la foi religieuse, le génie artistique, la métaphysique, le hasard, le singulier, les émotions (et l'amour), la liberté humaine...
On peut évidemment s'en remettre au progrès des sciences: puisqu'elle repousse toujours plus loin les frontières du savoir, on peut "espérer que ce qui lui échappe actuellement ne lui échappera plus à moyen ou long terme. Mais existe-t-il quand même un domaine irréductible en droit (et pas seulement en fait) qui résistera toujours à sa voracité expansionniste ?
Une autre solution consiste à s'appuyer sur une certaine définition de la science pour traiter différentes réponses: par exemple faire une partie de type "Puisque la science est une connaissance des causes, alors ce qui échappe à la science est ce qui est incausé: Dieu, le hasard, la liberté". Mais cela suppose que l'on enchaîne différentes définitions de la science, ce qui peut être un peut mécanique..
Autre possibilité: faire varier les sens de "ce qui échappe à": est-ce ce que la science n'envisage pas du tout ? Ce qu'elle aborde mais qu'elle se trouve incapable d'expliquer dans sa totalité ?
La reine des sciences
les sciences seraient inégales et hiérarchisées ? Les sciences forment-elles une monarchie ou une démocratie (la conception pluraliste de la "république des savoirs", qui a le mérite de ne vexer personne)...
reine en quel sens ? comme la science-mère (la reine des fourmis) ? comme celle qui a autorité (en quel sens) sur les autres ? comme la science universelle, celle qui est partout présente ? comme celle qui est la science la plus science par rapport aux autres, la science par excellence, la plus haute sur une échelle de scientificité qu'il resterait à établir ?
il faut envisager plusieurs candidates: la métaphysique (objet le plus universel+ philosophie première selon Aristote, car son objet est premier), la théologie (objet le plus digne/ transcendant), l'astronomie (dans les sciences proprement dites, celle qui a l'objet le plus élevé), la logique ou les mathématiques (la science sur laquelle toutes les autres s'appuient mais c'est peut-être plus un langage qu'autre chose), la physique fondamentale (= la science à partir de laquelle les autres émergent progressivement: théorie émergentiste), et peut-être aussi l'anthropologie (au sens de Kant: toutes les questions se ramènent à une seule, "qu'est-ce que l'homme ?") voire la philosophie comme savoir critique général qui surplombe les sciences... Et sinon, pourquoi pas la biologie, comme le veut Jacques Monod (cf. fiche) ?
Bref elles méritent peut-être toutes ce titre, qui a pu varier au cours de l'histoire. Mais attention à ne pas verser dans la pure histoire de la philosophie !
idée amusante : et si la reine des sciences n'était elle-même pas une science ?
L'objet de la science
écarter l'acception objet =objectif = but. Le sens premier du terme "objet" ici est le "ce sur quoi" porte la science, son champ d'investigation.
y a-t-il un objet unique pour toutes les sciences ou chaque science a-t-elle son objet propre et particulier ? En effet Aristote: les sciences découpent dans la réalité une région, isolent un certain domaine d'études (le mouvement des corps pour la physique, les animaux pour la zoologie, etc.). Il y a une exception : la métaphysique dans sa prétention à être la science universelle qui traite de tout ce qui est, sans exception. Le problème est que la métaphysique n'est sans doute pas une science à proprement parler... Zut ! Cette voie est un impasse.
plutôt que "les différents objets des différentes sciences", il faut ici entendre "l'objet de la connaissance proprement scientifique". Aristote, Sec Anal., I, 31: "il n'y a de science que de l'universel" / "la science traite de l'universel". Mais quel est cet universel qui apparaît donc comme l'objet par excellence de la science ?
l’objet de la science est-il donné (préexistant à l’investigation) ou construit (résultant de l’activité scientifique elle-même) ? En d’autres termes, la science découvre-t-elle ou invente-t-elle son objet ?
Le progrès des sciences
qu'est-ce qui permet de parler d'un "progrès" et comment faut-il l'entendre ? : un simple accroissement dess connaissances ou autre chose ? une amélioration plutôt qu'une augmentation : mais de quel ordre ? qu'est-ce qui s'améliore?
Cf. Thomas Kuhn et le principe de "révolution scientifique": progression linéaire ou par rupture par changement de paradigme ? Et si révolution il y a, c'est un retour au point de départ.
progressent-elles toutes (pluriel des "sciences") à égalité et dans la même direction (singulier du "progrès") ?
les sciences permettent-elles un progrès de nature scientifique seulement ou un progrès général (dans le domaine du savoir/ pour l'humanité ? Bacon, Rousseau, etc...
est-ce le propre des sciences de progresser ? au sens où une science qui ne progresserait pas serait-elle encore une science ?