Commençons par l'hypokhâgne
"En toute chose les commencements sont modestes" Aristote, De la divination par les songes, 463 a
"En toute chose les commencements sont modestes" Aristote, De la divination par les songes, 463 a
Le cours de philosophie en hypokhâgne est une phase de transistion, qui consolide et approfondit celui de la classe de terminale tout en préparant à celui de la khâgne. Il couvre six domaines : la métaphysique, la science, l’art et la technique, la politique et le droit, la morale, les sciences humaines (homme, langage, société). Cette année sera également l’occasion de renforcer la méthodologie de la dissertation.
Peut-on douter de tout ?
Entraînement à la dissertation et rappels de méthode
Introduction composée en trois moments d'inégale importance:
une amorce pas trop longue: 4/5 phrases. Ex: "Zhuangzi raconte qu'au réveil, après avoir rêvé d'un papillon, s'est demandé s'il c'était bien lui qui avait rêvé d'un papillon ou si ce n'était pas plutôt un papillon qui était en train de rêver qu'il était Zhuangzi. Il est certains moments vertigineux en effet où nous avons l'impression de ne plus savoir, où nous sommes perdus, où la moindre certitude semble hors de portée. Mais peut-on ainsi réellement douter de tout ? Ce pourrait en effet n'être qu'un sentiment qui nous fait croire que
l'énoncé de la question et la problématisation qui doit être explicite, précise, développée.
l'annonce du plan
Le plan, en 3 parties, doit obéir à quelques règles impératives:
pas de partie uniquement définitionnelle (sauif si le sujet l'exige)
progressivité
cohérence logique.
Lecture suivie de La République de Platon
Le début d'année sera consacrée à l'étude intégrale de la République de Platon. Le texte français est notamment disponible ici : Platon, La République, traduction E. Chambry
Composition de la République :
Livre I : Premières discussions autour de la nature de la justice ainsi que des avantages et des inconvénients de la vie juste.
Livres II-IV : Réorganisation générale de la Cité : éducation et justice
Livre II : utilité de transposer au niveau de la Cité la discussion sur la nature de la justice.
Livre III : vaste réforme de l'ensemble du programme éducatif.
Livre IV : la justice comme mesure et équilibre dans un tout.
Livres V-VII : Mettre la connaissance du Bien à la tête de l'Etat
Livre V : grands principes d'organisation de la société : égalité des sexes, "communisme" et philosophes au pouvoir.
Livre VI : vrais vs. faux philosophes et théorie des Idées.
Livre VII : analyse du parcours philosophique
Livres VIII-IX : Aucun régime ne vaut celui où les philosophes règnent
Livre VIII : les différents régimes politiques au tribunal de la philosophie
Livre IX : phantasmer la vie de tyran ? C'est le philosophe qui est le plus heureux
Livre X : Choisir sa vie
Livre I
Prologue. La scène se passe tah l'époque au Pirée, le port commercial d'Athènes, le lendemain d'une fête. Le décor est posé. Ce décentrement permet peut-être un certain recul sur la Cité. En outre Socrate est empêché de rentrer chez lui et doit répondre à des attentes - ce qui pourrait nous inciter à nous demander: ne philosophe-t-on que sous contrainte ?
Socrate est en effet interpellé par le vieux et riche commerçant Céphale qui, au "seuil de la vieillesse", se trouve à faire le bilan de son existence. Il semble très satisfait de lui, certain de valoir plus que les autres. C'est surtout qu'il est débarrassé de tout souci : il n'éprouve plus les passions et les désirs sensuels qui l'agitaient dans sa jeunesse et semble être heureux de ne pas ressentir d'angoisse devant la mort (quoique, ce n'est peut-être pas si clair...). Céphale en effet pense qu'il a été juste car il a été quitte, c'est-à-dire qu'il a réglé ses dettes. Objection de Socrate (il semble y avoir des contre-exemples: ainsi serait-il juste de rendre à son ami devenu fou l'arme qu'il nous a confié en prêt ? ) mais l'entretien tourne court, car Céphale fuit, comme s'il ne voulait pas se questionner davantage. N'est-ce pas ce que nous faisons tous quand les questions deviennent trop dérangeantes ?
Interprétons le comportement de ce personnage : Céphale n'a lésé personne, certes. En un sens, il est honnête. Mais s'il a la conscience si tranquille, pourquoi aller solliciter Socrate ? Ne cherche-t-il pas une sorte d'approbation morale, une validation qu'il ne peut pas se donner lui-même? Etre apaisé, être quitte comme un comptable, ne pas être troublé..., c'est "bien", assurément, en un certain sens, mais est-ce suffisant pour mener une vie juste et accomplie, sans regret ? Céphale a bien rempli ses obligations mais il est finalement un enfant sage et docile qui a fait les devoirs. Mais il n'est pas allé cherché plus loin, par lui-même, ce que pourrait être une vie bonne et accomplie, ni même si elle repose sur la réalisation de certaines actions : il n'a pas de regard critique, il refuse de penser. Il a une morale de boutiquier et, malgré sa richesse, a une conception très appauvrie de l'existence humaine réussie.
Et la présence de cet échange au début de la République peut être interprété comme un avertissement adressé au lecteur : attention, on peut passer toute sa vie ainsi, à faire ce qu'on nous dit de faire et s'estimer méritant mais n'y a-t-il pas autre chose dans l'existence ? On le voit avec ses désirs éteints : lui-même se réjouit de cette extinction, mais seulement parce qu'il est vieux et qu'il la subit, il n'en est pas responsable et n'a pas su se servir de ses désirs pour en faire quelque chose de bien. Il n'est que l'effet de la fortune.
Socrate s'entretient ensuite avec Polémarque qui infléchit ou précise la position de son père: "être juste consiste à rendre à chacun son dû", mais au lieu d'examiner ce que chacun mériuterait il s'empresse de retraduire cette idée, dans un vocabulaire presque guerrier, en déclarant que cela consiste faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis. Mais sait-on jamais qui sont réellement ses amis et qui sont ses ennemis ? Et nuire à des gens (fussent-ils des ennemis) les rendra encore plus mauvais. -> c'est plutôt là la conception d'un vengeur ou d'un stratège qui cherche à accroître son pouvoir, et non celui de quelqu'un qui veut bien agir, qui serait animé par le souci du bien... Faire valoir ses intérêts, ce n'est pourtant pas la même chose qu'être juste ! En creux, même si ce n'est pas dit dans le texte: on pourrait imaginer (et espérer) une autre conception des rapports humains où les uns et les autres ne s'affrontent pas mais, au contraire, s'aident et collaborent, non ?
<Pour l'anecdte, la famille de Céphale finira ruinée et Polémarque mis à mort par les Trente Tyrans...>
Mais quoi alors ? Voici que Thrasymaque se jette sur Socrate comme une bête fauve pour exiger de lui qu'il arrête ses bavardages et qu'il en vienne au fait, concrètement !
NB: Socrate lance "vous, les habiles" à Thrasymaque. Les habiles sont-ils les sophistes ? Est-ce ironique ?
Dans un premier temps, Thrasymaque semble sûr de lui: ce qui est juste, c'est l'intérêt des plus forts, à entendre au sens de : ceux qui sont au gouvernement (à entendre négativement: il n'existe aucune justice en dehors de ce que le plus fort décide, car c'est lui qui impose sa loi et les fragiles qui protestent en disant "non, c'est pô juste !" ne sont que des morveux pleurnichards)
Socrate objecte : mais gouverner, est-ce servir ses propres intérêts ? Car un médecin est en réalité au service de ses patients et, si l'on y réfléchit bien c'est-à-dire pas comme Thrasymaque, même le berger (à ne pas confondre avec le boucher) est au service de ses moutons. Gouverner, c'est exercer une charge et c'est même la raison pour laquelle elle doit être rémunérée. Il y a différents types de rémunération: l'argent, l'honneur, ou l'absence de honte.
Thrasymaque avance une deuxième thèse, passant d'une position qu'on peut qualifier de "conventionnaliste" à une position plus nettement "immoraliste": la vie injuste est plus avantageuse (plus "nobre" c'est-à-dire plus classe, plus heureuse, plus libre) que la vie juste.
Là encore, Socrate n'est pas d'accord: il va défendre l'idée qu'il est dans notre intérêt de vivre de manière juste. NB: il ne dit pas seulement que c'est plus moral mais bien que c'est plus profitable !
Dans un deuxième temps, Thrasymaque considère qu'il est plus avantageux de se comporter de manière injuste que de manière juste (ce qui suppose qu'il existe bien une certaine forme de justice, que celle-ci n'est pas qu'une illusion). Il faudrait tirer avantage de tous les autres.
Socrate objecte 3 choses: 1) seul l'injuste cherche à l'emporter sur les autres, le juste cherche plutôt à collaborer avec eux ; 2) personne ne désire pleinement l'injustice car pour vouloir être injuste il faut s'associer avec d'autres malfaiteurs et même dans les associations de malfaiteurs il y a des règles d'honnêteté à respecter; 3) l'âme à une "fonction propre" (comme l'oeil a pour fonction de voir, l'oreille d'entendre) et cette fonction est la justice...
Thrasymaque n'est pas franchement convaincu mais n'a plus rien à rétorquer...
Livre II
Le livre II s'ouvre sur un sentiment d'inachevé, d'insatisfaction. Certes, Socrate a triomphé de Thrasymaque au sens où il l'a réduit au silence... mais on ne sait toujours pas ce qu'est la justice. Galucon et Adimante vont reprendre le fil de la discussion, de manière moins agressive quye Thrasymaque mais en soutenant la même position que lui... en attendant de voir ce que Socrate a de mieux à proposer.
357b-362d : Entretien avec Glaucon
Glaucon propose une tripartition des biens: ceux qu'on veut pour eux-mêmes et non pour leurs conséquences (ex: un moment de joie), ceux qu'on veut pour eux-mêmes et pour leurs conséquences (ex: la santé) et ceux qu'on veut pour leurs conséquences seulement (ex: la prise d'un médicament).
Ainsi la justice serait instituée entre les hommes. pour neutraliser la soif de domination des uns et des autres. <Socrate : mais ce ne peut pas être ça la justice, ce n'est pas cela que nous voulons vraiment, c'est plutôt ce dont nous ne voulons pas> Conséquence: la justice serait donc conventionnelle et non naturelle.
Recours au mythe de Gygès pour montrer qu'on ne veut jamais que l'impunité et non la justice en tant que telle... Ce n'est que la crainte d'être sousn le regard des autres qui nous retient d'accomplir les pire des méfaits. Oui au vice, tant qu'il reste inaperçu : notre comportement juste ne serait qu'apparent, hypocrite et intéressé. Attention toutefois à bien comprendre que le mythe de Gygès est raconté par Glaucon et non par Socrate : rien ne dit que Platon considère en effet que les hommes sont foncièrement méchants et que ce sont les règles de la société qui linstaure la justice (auquel cas il ne serait pas utile de réformer la Cité, qui fonctionnerait du mieux possible).
On voit bien que les injustes s'enrichissent et favorisent leurs amis tandis que les justes ne sont pas honorés.
362d-366d : Entretien avec Adimante
En réalité, il faut agir comme un renard et faire semblant, publiquement, de vouloir la justice... tout en agissant en privé de manière injuste. Paraître juste mais être injuste, donc.
C'est ce que font la quasi-totalité des gens, et la littérature même ne dit pas autre chose ! Homère, Eschyle, Pindare, etc. : les poètes font semblant de vanter la justice mais en réalité ils tiennent un double discours et véhiculent une mauvaise image du juste et valorisent la vie que mènent les scélérats (comme dans les films de gangsters ou les clips de rap qui vantent la vie de thug, ndlr). Et les dieux eux-mêmes se laissent amadouer par des sacrifices, des prières et des flatteries, comme si on pouvait acheter leurs faveurs et éviter les châtiments qu'on aurait mérité !
366d-374d : L'origine des cités
La réflexion n'avance pas beaucoup car nous sommes englués dans un exposé de toutes les opinions sur le juste et l'injuste et nous n'y voyons toujours pas clair. Ce n'est pas facile de lire ce qui se passe à l'intérieur d'une âme ! Pour sortir de l'embarras dans lequel les interlocuteurs sont plongés, Socrate propose d'étudier la justice à un autre niveau : non plus à l'échelle de la vie individuelle mais à celle de la Cité
Qu'est-ce qu'une Cité ? Il faut revenir aux fondamentaux.
Mini exposé de Socrate sur la Cité saine et parfaite (Callipolis ou Kallipolis Καλλίπολις)... et sur sa décadence. À l'origine, Une Cité est l'association entre quelques individus qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes: un laboureur, un tisserand, un maçon... auxquels s'ajoutent quelques autres métiers. Tellle est la Cité saine, auto-suffisante, limitée dans ses désirs.
372d : objection de Glaucon : n'est-ce pas là une triste et austère société de "pourceaux" ? (= n'en attend-on pas davantage de la vie humaine, ne veut-on pas des paillettes dans sa vie ?) Réponse de Socrate : tu en veux plus, tu veux du confort et du luxe ? C'est l'entraîner dans une logique de dangerereuse démesure, (et de dégénerescence d'un point de vue moral) : la Cité devra grossir, grossir, grossir, et va devoir s'étendre aux Cités voisines : elle aura besoin de soldats professionnels, les gardiens. Attention, nous ne sommes déjà plus dans la Cité saine mais dans la Cité malade, enfiévrée, qui est nécessairement conduite à s'étendre indéfiniment .... sauf si une puissance vient la limiter.
374d- Portrait du gardien
Les gardiens doivent être dotés de certaines dispositions naturelles. Comme les bons chiens de garde, ils doivent reconnaître les amis et les ennemis (les flairer? de manière innée?), faire preuve de discernement en se montrant hostiles avec les uns et bienveillants avec les autres. Un mélange, un subtil équilibre entre l'ardeur et la douceur.
Il faut aussi bien les éduquer, dès le plus jeune âge. Et ne pas les effrayer avec des fables invraisemblables qui font peur ou prêtent aux dieux de mauvais comportements ! C'est scandaleux de raconter cela à des enfants très influençables ! Il faut donc aussi réformer toute l'éducation. Procès politique contre Hésiode, Homère et Eschyle qui présentent les dieux sous des traits erronés, ce qui est gravement irresponsable, c'est une véritable faute morale
Livre III
La priorité politique, c'est l'éducation ! Mais il va falloir sérieusement encadrer et même expurger/purifier la culture. Le programme de Platon a pu sembler autoritaire voire fasciste, au sens d'une lutte contre l'art décadent ou dégénéré. Pourtant Platon n'est pas traditionnaliste, il est même très radical et révolutionnaire.
1. Réforme de la littérature (ou de la poésie)
Platon entend censurer ou littéralement retirer ou supprimer (donc canceler) un certain nombre d'éléments qu'on trouve trop souvent dans les oeuvres, y compris celles d'Homère par exemple : la crainte de la mort, les lamentations, les fous rires, les mensonges, les faiblesses, la cupidité, la débauche, les passions. Ce contenu n'est pas propre à faire de bons citoyens, ce genre de choses pourraient impressionner les jeunes esprits, c'est-à-dire mal les façonner, les rendre peureux... C'est dangereux de laisser faire les poètes, il faut donc les expurger. Hésiode, Homère, Pindare... Risque de confusion entre la fiction et la réalité (à la manière dont aujourd'hui on voudrait prévenir des dangers de l'exposition à la pornographie, à la violence, mais aussi au sexisme ou au racisme). Platon se méfie de la puissance des artistes qui donnent le mauvais exemple, qui pourraient exercer une mauvaise influence sur les fragiles âmes des enfants. L'éducation doit être plus strictement encadrée <un peu à la manière dont l'alimentation des nourrissons et enfants est aujourd'hui strictement encadrée par l'Etat.>
<NB: Aristote au contraire défendra la vertu cathartique de l'imitation dans sa Poétique.>
Les histoires racontées par les nourrices durant l'enfance ne sont pas anodines et sans conséquences : elles font la promotion de modèles qui ne sont pas de bons modèles, elles façonnent politiquement les jeunes, même sans s'en rendre compte. Or tout cela n'a pas été pensé. Il faudrait reprendre cela en main, surtout si l'on veut former des gardiens courageux.
On ne peut donc rester indifférents Les poètes imitateurs seront glorifiés... mais, en même temps, exclus de la cité. A certaines conditions, la poésie a sa place cependant mais seuls les poètes "austères" et "moins plaisants" (mais plus utiles), restent les bienvenus. Ce qui est condamné, ce n'est donc pas la poésie en elle-même mais la poésie dans la cité, dans la dimension politique qu'elle ne peut pas ne pas avoir.
<Cf. l'art est ainsi mis au pas, mis au service de la politique: ce qu'on appelle aujourd'hui le soft power et, par exemple, le formatage idéologique par la culture américaine, notamment le cinéma et la musique qui véhiculent une certaine représentation du monde et des valeurs >
2. Réforme de la musique 398c
Le travail de "purification" (épuration ?) se poursuit avec la musique, car elle aussi est "infectée". Platon en reconnaît la puissance et sa capacité dans pénétrer dans l'âme grâce aux harmonies et aux rythmes. Mais c'est ce qui peut la rendre dangereuse : certaines musiques amollissent l'âme tandis que d'autres la laissent ne l'atteindront pas autant. Il faut faire une distinction entre :
- des musiques dionysiaques capables de soumettre l'âme au corps et de provoquer certaines transes, certains délires. Les paroles y sont moins importantes que le bpm. Ex: certaines musiques techno.
- des musiques plus sobres, apolliniennes, qui ne sont pas dangereuses et ne font pas perdre le contrôle de soi. Ces musiques-là visent l'amour du beau. Ex: certaines musiques classiques, plus contemplatives qu'entraînantes.
3. Réforme de la gymnastique (autrement dit de l'éducation physique) 403c
Il ne s'agit pas de vouloir transformer les citoyens en athlètes (qui s'épuisent et se rendent malades dans leur culte de la performance) mais de pratiquer des exercices physiques pour être en bonne santé. Une question d'équilibre : il faut une nourriture simple. Ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé.
410 a "Quant à ceux qui ne disposent pas d'une bonne constitution physique, on leur permettra de mourir": eugénisme?
4. Le recrutement des chefs et le(s) "beau(x) mensonge(s)" 412b
Comment choisir ceux qui commandent et ceux qui sont commandés ? Certains tests seront passés pour évaluer les aptitudes des uns et des autres, notamment la résistance dans l'épreuve.
De manière inattendue, Socrate énonce alors un "beau" ou "noble" mensonge, selon lequel tous les citoyens seraient frères et tous enfants de la terre, la mère-patrie, même si on sait que ce n'est pas vrai. A cela s'ajoute un second mensonge sur la nature des dirigeants:
les âmes mêlées d'or seront les dirigeants,
les âmes mêlées d'argent seront les auxiliaires ou assistants (= les gardiens),
les âmes mêlées de fer ou d'airain seront les producteurs (= les artisans et les agriculteurs).
Pourquoi de tels mensonges ? Sans doute pour renforcer la solidarité entre les citoyens (cf. le "roman national" qui célèbre artificiellement la grandeur d'une nation pour fabriquer de la cohésion) et justifier la place qu'occupe chacun dans la hiérarchie sociale. A moins qu'il ne s'agisse d'annoncer le mythe de la caverne, comme une allégorie de notre naissance souterraine ?
Livre IV
Une fois la tentation dionysiaque dénoncée et écartée, Platon peut penser la Cité selon un modèle apollinien de maîtrise de soi et de mesure (dans quoi Nietzsche verra une expression du ressentiment contre la vie, contre la santé véritable).
1. 420a-427c Contre Adimante : il faut regarder l'intérêt général et non l'intérêt individuel
Adimante proteste contre la dureté du sort réservé aux gardiens, qui seront privés de tout bien personnel. Mais, rétorque Socrate, ils ne sont que les éléments du tout et seul le tout importe. La richesse (qui engendre le goût et la paresse) et la pauvreté (qui engendre la bassesse et la méchanceté) sont toutes deux nuisibles: ce sera la sobriété pour tout le monde, une sorte d'équilibre qui donne suffisamment à chacun pour qu'il puisse les moyens de bien faire son travail mais sans lui donner trop pour éviter qu'il ne s'ammolisse.
2. 427c-444a : Discussion avec Glaucon : les vertus et la tripatrition de l'âme
Il y a trois vertus politiques principales :
la sagesse est la vertu qu'on attend des dirigeants (les gardiens accomplis) amis du savoir et donc "philosophes" ;
le courage est la vertu qu'on attend des guerriers (= des gardiens auxiliaires) ;
la tempérance (ou modération, maîtrise de soi) est la vertu qu'on attend de tous, mais surtout des producteurs.
On peut s'amuser à transposer cette répartition des fonctions dans la société française actuelle avec :
la sagesse n'est pas n'est pas nécessairement le propre des élus mais celui des conseilleurs scientifiques, des experts et des Hautes Autorités avec le risque de technocratie <même si chez Platon les sages ont plus la connaissance du bien qu'une maîtrise tecchnique> ;
le courgae caractérise les institutions républicaines qui donnent de la solidité à l'appareil d'Etat, avec l'armée mais aussi tous les fonctionnaires qui servent l'Etat avec dévouement, de manière fiable et fidèle ;
la tempérance est assurée par les normes de régulation sociale et fiscale qui limitent les inégalités.
Et la justice dans tout ça ? Elle n'est pas une vertu supplémentaire mais plutôt le couronnement. Elle est ainsi définie en 433 a: "la justice consiste à s'occuper de ses tâches propres sans se dispeser dans des tâches diverses". Dès le début de la conception de la Cité, nous avons conçu une cité juste puisque chacun occupait une fonction qui correspondait à ses aptitudes. Chaque chose à sa place ! Mais cette conception de la justice comme ordre ou organisation pose problèmes. Ainsi Karl Popper y voit le modèle d'une société fermée, antidémocratique et autoritaire voire totalitaire, Hannah arendt explique que la conflictualité sert la justice et ne la contredit pas, John Rawls que la justice n'est pas tant un état de fait que le fruit du respect d'une procédure (conception procédurale de la justice).
NB: ces doctrines des 3+1 vertus a été transformée et est devenue la doctrine des 4 vertus cardinales (la sagesse est parfois devenue prudence sous l'effet des traduiction, et le courage devenu fortitude), qu'on retrouve abondamment dans l'histoire de l'art et de l'architecture. Les chrétiens ont ajouté les 3 vertus théologales (foi, espérance et charité). ->on aboutir à la théorie des 7 vertus.
Livre V
1. 451c-457b : Un exemple de mesure révolutionnaire : l'égalité des sexes
Socrate ne voit tout au plus qu'une différence de degré et pas une différence de nature entre les aptitudes des hommes et celle des femmes, qui ne diffèrent pas plus qu'entre les chauves et les chevelus. Elles peuvent donc s'entraîner nues au gymnase au même titre que les hommes et rien n'interdit qu'elles puissent prétendre aux même métiers qu'eux. Qu'importe la coutume ! Et n'ayons pas peur des moqueries !
2. 4517c-466d : Autre exemple de mesure : la mise en commun des femmes et des enfants
Règlementatoon des unions. La vie privée est encadrée, voire totalement supprimée puisque régie par l'Etat. La vie sexuelle est réglementée elle aussi (voir aussi cet article en ligne). Les enfants seront élevés en commun et ne connaîtront pas leurs parents: la suppression de la famille supprimera aussi une source de dissension.
Mais tout cela est-il bien sérieux ? Ce ne serait pas accepté, à l'évidence. Sans parler des problèmes d'inceste... <NB: Aristote fait au contraire de la famille le noyau à partir duquel la Cité se comprend, comme par extension >
Eugénisme.
La guerre est bénéfique si elle est menée contre un ennemi extérieur, car alors elle soude un peu plus la Cité. Mais pas si c'est une guerre civile entre Grecs !
Les enfants devront assister au spectacle des guerres: c'est une épreuve qui va révéler leur valeur.
3. 473a-480a Tout cela serait possible... si seulement les philosophes étaient rois (ou les rois philosophes) !
Mais qu'est-ce qu'un philosophe ? L’amateur de spectacles, c'est-à-dire l'esthète cultivé, aime les belles sonorités, les belles couleurs, les belles figures, c’est-à-dire l’existence des belles choses mais non celle du beau en soi ; il est un philodoxe qui aime ce que Platon va présenter comme l’objet de l’opinion. Or l'opinion a pour caractéristique de changer, de varier, d'être intermédiaire entre l'être et le non-être. Le philosophe, en revanche, est celui qui reconnaît et aime le beau un, unique : l'Idée du beau.
<on peut comparer cela au passage du stade esthétique au stade éthique chez Kierkegaard.>
Livre VI
Mais qu'est-ce réellement qu'un philosophe ? À quoi peut-on le reconnaître?
1. Portrait du philosophe parfait brossé par Socrate (le "naturel philosophe", pilosophos phusis)
Il s'intéresse à tout, aime la vérité et déteste le mensonge, est courageux et ne craint pas la mort, a une bonne mémoire et des facilités pour apprendre, etc. Attention, ces dispositions ne suffisent pas à faire un philosophe, il faut encore et surtout un très long apprentissage
2. Mais alors pourquoi les philosophes ont-ils si mauvaise réputation ?
Adimante : pourtant, parmi la population, les philosophes ne sont pas du tout vus comme Socrate les décrit mais comme d'habiles mais inutiles manipulateurs de raisonnements ! Que l'on pratique la philosophie comme un loisir dans sa jeunesse, passe encore, mais qu'on persiste par la suite et qu'on reste philosophe à l'âge adulte, c'est bizarre... et peut-être un peu pervers.
Socrate prend la défense de la philosophie : non, c'est le système politico-social actuel qui est pervers ! Comparaison avec le bateau (= la peuple), dans lequel des marins autoproclamés (= les démagogues) se disputent pour prendre le commandement sans y rien connaître, alors que celui qui a la compétence pour le piloter n'est pas écouté. On préfère s'en remettre aux sophistes... Les philosophes ne sont pas reconnus pour ce qu'ils sont, ils sont incompris et se retrouvent marginalisés !
3. L'idée du Bien
Et si les philosophes peuvent être véritablement utiles à quelque chose, c'est à définir le "Bien", au-delà de tout souci limité à la sphère de la justice (car on ne peut pas se contenter de viser le juste). Bien au sens "moral" ou bien au sens de la réussite, de l'accomplissement ?Deux opinions circulent sur la nature du bien : celle des vulgaires, c'est-à-dire celle des hédonistes qui l'identifient au plaisir, et celle des "raffinés", autrement dit les gens cultivés qui misent sur l'intelligence. Mais Socrate dépasse ces deux opinions sur le Bien et, tout en reconnaissant qu'il est incapable de le connaître, il affirme cependant que le Bien :
est ce qui éclaire toute chose (sans être vu lui-même), de manière analogue à ce que fait le Soleil pour ce qui concerne le monde visible.
est cause de toute chose.
Mais que signifie que le Bien soit "au-delà de l'essence" ? La formule suscite une moquerie de la part de Glaucon...
4. La ligne
C'est la deuxième image pour faire comprendre la nature du Bien, après l'analogie avec le Soleil et avant l'allégorie de la caverne.
Livre VII
1. La (célèbre) allégorie de la caverne
Cette fois c'est bien un parcours que décrit Socrate, un parcours ascensionnel. Quelques remarques :
Ce n'est pas un mythe (comme celui d'Er qui clôt la République) mais bien une allégorie, c'est-à-dire une représentation sensible d'une réalité abstraite (ici, en l'occurrence, un parcours intellectuel) dont on peut traduire la signification.
C'est un processus de conversion philosophique. Le prisonnier se convertit = se détourne des images des choses (c'est-à-dire les apparences des choses sensibles) pour tourner son regard vers la réalité (les Idées)
Ce n'est ni librement ni seul que le prisonnier sort : il se fait trainer car il ne veut d'abord pas quitter la caverne et son ascension est pénible et douloureuse.
En revanche l'individu affranchi ne veut pas retourner dans la caverne, pour laquelle il éprouve un grand mépris.
Les philosophes n'ont donc a priori aucun désir de gouverner la Cité. Surtout qu'ils y seront très mal reçus et même mis à mort.
Il y a - force est de le reconnaître - une certaine logique complotiste dans cette allégorie. Qui sont d'ailleurs les manipulateurs ? Des Illuminati ? Vincent Bolloré et ses médias ? Plutôt les poètes, qui étaient alors en charge de toute l'éducation des jeunes Grecs. Mais aussi les politiques qui leur confient la charge de cette éducation.
2. Les sciences philosophiques
Il va s'agir de suivre un cursus précis composé de cinq disciplines propédeutiques (préparatoires) puis de la dialectique, pour fabriquer des dirigeants et des guerriers :
l'arithmétique: une discipline élémentaire très commune mais qui a déjà une dimension philosophique puisqu'en recourant aux nombres, elle nous conduit à penser des concepts au-delà de ce que nous donne à voir la sensibilité (ex: je vois un pouce, un index et un majeur mais j'ai le concept de " trois doigts"). NB : c'est de manière très novatrice que Platon accorde une telle place aux mathématiques.
la géométrie plane : nous donne un aperçu des essences, au-delà ,des apparences
la stéréométrie ou géométrie en 3D : nous montre qu'il y a une profondeur, une réalité derrière celle que nous voyons.
l'astronomie : pas seulement comme ce qu'il y a au-dessus de nous mais comme mouvement éternel parfait.
l'harmonique : nous montre que ce qui nous beau n'est pas que subjectif et obéit à des lois de composition.
la dialectique, enfin : couronnement de toute cette éducation et seule discipline à mériter vraiment le nom de "science" car elle seule ne suppose aucune hypothèse.
3. Formation et sélection des philosophes
Pas de sélection par le genre mais par les aptitudes naturelles : ténacité, endurance, courage, persévérance et solidité du désir, de l'appétance pour la vérité. Attention : danger de donner des rudiments de philosophie à ceux qui n'en sont pas dignes et qui risquent de devenir des esprits contestataires qui se servent mal de la dialectique pour pinailler (sophistes ? avocats ? sceptiques ?).
NB : l'activité politique est désignée comme un emploi secondaire par rapport à la pratique de la philosophie
Livre VIII
Après cette longue analyse de ce qui est désormais dénommé "l'aristocratie" (au sens étymologique du terme) où les philosophes règneraient, passage en revue des quatre autres formes de gouvernement, qui ne sont pas rationnelles et qui ne sont que des formes malades et dégradées. Chacune correspondent à un type d'individu, autrement dit à un caractère bien déterminé.
la timocratie ou timarchie correspond au règne de l'homme ambitieux, du guerrier soucieux d'honneur;
le régime dégénère en oligarchie qui est le règne des cupides: certains s'accaparent les richesses tandis qu'augmente le nombre des pauvres et oisifs, les faux bourdons (mendiants et criminels) ;
une révolte mène à la "démocratie", où chacun entend être libre. Mais cette démocratie est d'une grande confusion qui, en réalité, la fait relever de l'anarchie la plus chaotique ;
aspiration à un pouvoir plus autoritaire : la démocratie verse dans la tyrannie.
Livre IX
S'agit-il encore de dresser le portrait du tyran ? Oui, mais surtout de développer une théorie du désir. Ne rêvons-nous pas tous de vivre comme un tyran ? Sans doute, oui, c'est un fantasme courant: Platon, comme Freud plus tard, estime qu'en tout individu se cachent des désirs terribles - de ceux qui se révèlent dans les songes... Le tyran est celui qui vit ces fantasmes de manière éveillée. Mais est-il heureux pour autant ? Non !
Première démonstration : le tyran est balloté entre tous ses désirs mon maîtrisés (et changeants) qu'il ne peut jamais pleinement satisfaire, il est seul (voire paranoïaque) parce qu'il est entouré de rivaux, ... bref il est très malheureux.
Deuxième démonstration sur la base de la comparaison entre différents types de vie qui reprend la division de l'âme en trois entités (l'esprit qui connaît, la coeur qui s'irrite/qui veut, le ventre qui éprouve des appétits, qui correspondent à trois genres de vie. Qui a raison ? En quoi consiste la meilleure vie ? Apparemment le débat n'est qu'une opposition d'opinions, chacun défendant la supériorité de sa propre vie, enfermé dans sa propre perspective. Mais peut-être existe-t-il une issue à ce relativisme, car il y a pourtant des arguments qui montrent que c'est la vie philosophique qui est la plus heureuse :
- seul le philosophe a l'expérience de toutes les sortes de plaisirs (donc il a tous les éléments de comparaison, alors que les autres n'ont pas matière à comparer, ne savent pas d'expérience de quoi il retourne).
- seul le philosophe maîtrise l'instrument permettant de mener à bien cette comparaison, à savoir le raisonnement.
- troisième démonstration : les plaisirs du ventre ne sont pas des plaisirs purs comme les plaisirs de la connaissance (mais aussi ceux de l'odorat par exemple) car ils ne sont que l'envers d'une souffrance antérieure ou postérieure. Le beauté, elle, ne se paie pas de douleur ; et la contemplation de l'être relève d'une certaine forme de beauté.
NB: Celui qui se comporte de manière injuste, qui vole, agit de manière aussi stupide et inconsidérée que celui qui vendrait ses enfants car il échange ce qu'il a de plus précieux (sa partie rationnelle, donc divine) contre quelque chose de moins de valeur.
Il est donc rentable de se comporter de manière juste. Et la meilleure chose qui puisse arriver au voleur, c'est de se faire attraper. Ainsi peut-il espérer que la bête en lui (la partie bestiale de son âme) soit calmée et non encouragée comme ce serait le cas s'il restait impuni (cf. anneau de Gygès).
Concours Blanc n°1 : "Le juste et l'injuste ne sont-ils que des conventions ?" Voir ici un corrigé possible.
Concours Blanc n°2 : "Art et vérité"
Concours Blanc n° 3: "L'ordre"
Sujets d'entraînement : "Le glaive et la balance", "La limite".