La poussière n'était pas encore retombée sur Mordheim.
Quelques semaines à peine s'étaient écoulées depuis que la comète à deux queues avait éventré le ciel avant de s'abattre sur le cœur du Reikland. Là où s'élevait autrefois la plus riche cité de l'Empire ne subsistait plus qu'un paysage de ruines fumantes, traversé d'une lumière maladive. L'air lui-même semblait corrompu, chargé d'une odeur persistante de pierre brûlée, de métal fondu et de chair calcinée. Chaque respiration irritait les poumons, chaque nuit apportait son lot de cauchemars. La cité, elle, restait silencieuse.
Pourtant, l'homme est une créature que la peur ne retient jamais longtemps lorsque la cupidité s’en mêle.
Autour de la cité, dans les faubourgs extérieurs miraculeusement épargnés, un immense campement avait vu le jour. Des tentes de fortune s'entassaient contre les remparts éventrés, des tavernes improvisées servaient un alcool aussi douteux que leurs propriétaires, tandis que des forgerons martelaient des armures rafistolées sur des enclumes plantées à même la boue. Marchands, aventuriers, charlatans, prêtres et brigands se mêlaient dans un tumulte incessant, chacun rêvant de mettre la main sur l’une des nombreuses richesses que comptait la cité.
Mais tous partageaient la même limite : les portes intérieures de la ville. Au-delà commençait un autre monde.
À la tombée de la nuit, des grattements résonnaient sous les pavés disloqués, accompagnés de cris impossibles à attribuer à une gorge humaine. Ceux qui avaient osé s'y aventurer revenaient rarement. Ils parlaient de silhouettes aux yeux rouges courant sur les murs, de tunnels grouillants de corps déformés et de monstres surgissant des ténèbres pour égorger les imprudents avant de disparaître sans laisser de traces.
La peur finit par paralyser les premiers chercheurs de fortune. Ils se contentaient désormais de fouiller inlassablement des zones déjà pillées, préférant une maigre trouvaille à une mort certaine dans le cœur maudit de la cité …
Des quelques pillards à être revenu de la ville, peu parlaient encore. Un homme s'était arraché les dents une à une parce qu'il prétendait sentir « les choses » les regarder à travers elles. Un autre dormait debout, une lame serrée contre sa gorge, jurant que les morts attendaient qu'il ferme les yeux.
On les avait traités de fous …
Puis, il y a quelques jours seulement, un homme est ressorti. Il était couvert de suie, de sang et de brûlures. Il avait perdu deux doigts et une partie de l'oreille. Il n'avait presque rien dit. Il avait simplement ouvert sa besace, et posé une pierre verte sur la table. Une gemme grosse comme le poing, luisante d’un vert vibrant, pulsatile. La malepierre.
Les rumeurs avaient fait le reste. On racontait qu'il avait vendu son morceau pour une somme capable de faire vivre un homme plusieurs années. Certains prétendaient même qu'il aurait pu en obtenir davantage s'il avait attendu …
… Le récit vient à peine de parvenir jusqu'à vous que votre décision est déjà prise.
Depuis des années, vous attendiez une occasion comme celle-ci. Une chance de faire fortune, de prouver votre valeur, de retrouver quelque chose de perdu… ou simplement de prendre enfin votre part de ce que Mordheim a laissé derrière elle.
Vous rassemblez ce que vous pouvez emporter. Quelques armes, quelques provisions, ce qui vous sera utile pour les premiers jours. Vous faites surtout appel à ceux en qui vous avez suffisamment confiance pour risquer leur vie à vos côtés.
Pour le reste, vous improviserez. Alors, sans attendre que la peur ou la prudence ne viennent vous faire changer d'avis, vous prenez la route.
Chapitre I
Personne ne connaît vraiment son nom. Certains disent qu'il était marchand, d'autres qu'il n'était qu'un simple pillard parti sans grande conviction. Ce qu'on sait, c'est qu'il a franchi les portes seul, un matin, et qu'il en est ressorti trois jours plus tard, hagard, à moitié mort de soif, serrant contre lui quelque chose enveloppé dans un morceau de tissu déchiré.
Une pierre. De la taille d'un poing, d'un vert profond qui semblait pulser doucement, comme animée d'un souffle propre. Elle dégageait une chaleur légère, une lueur qui ne devait rien aux flammes, et une odeur âcre qui rappelait à s'y méprendre celle qui montait encore des ruines de la cité.
L'homme n'a pas parlé. On dit qu'un marchand la lui a achetée pour une somme dérisoire, profitant de sa confusion et de son épuisement. On dit aussi que cette même nuit, cette pierre a changé de mains plus d'une fois, chaque nouveau propriétaire découvrant peu à peu ce qu'elle pouvait faire : guérir une blessure qui aurait dû s'infecter, rendre un bras plus fort qu'il n'aurait dû l'être. Très vite les alchimistes s’y intéressèrent et tout le monde compris que cette pierre magique valait à elle seule, plus d'or que n'importe quel butin ramené des faubourgs en six semaines.
La nouvelle s'est répandue plus vite que la fumée qui montait encore de la cité.
Une pierre-sorcière. Une preuve vivante que les rumeurs de richesse n'étaient pas de simples histoires racontées pour attirer les imprudents. Une preuve, surtout, qu'on pouvait entrer dans Mordheim et en ressortir vivant, changé peut-être, mais vivant, et surtout riche.
Dès le lendemain, les faubourgs commencèrent à changer.
Les charrettes arrivèrent. Les marchands aussi. Puis les mercenaires. Des bandes entières apparurent sur les routes menant à Mordheim. Certaines voyageaient depuis plusieurs jours. D'autres s’étaient constituées sur place, autour de quelques hommes suffisamment armés pour prétendre savoir ce qu'ils faisaient. On achetait des cordes, des lanternes, des torches, des outils. Des armes surtout. Les prix montèrent en quelques heures. Une bonne lame valait désormais deux fois son prix. Une arbalète trois fois. Les hommes capables de soigner une blessure sérieuse étaient encore plus recherchés.
Dans les tavernes, les cartes de Mordheim étaient étalées sur les tables. Aucune n'était vraiment fiable. Certaines dataient de plusieurs décennies. D'autres avaient été dessinées par des hommes qui prétendaient être revenus de la cité. Toutes comportaient des annotations contradictoires.
« Passage effondré. »
« Maison abandonnée. »
« Ne pas entrer. »
« Malepierre. »
« Morts. Tous. »
Les bandes observaient leurs futurs rivaux. On se jaugeait autour des feux. On échangeait quelques informations. On racontait des exploits imaginaires et on dissimulait soigneusement ses véritables intentions. Personne ne voulait être le premier à entrer … mais personne ne voulait non plus être le dernier.
Puis, la veille du départ, quelque chose changea. Les incendies diminuèrent. Pour la première fois depuis six semaines, la fumée commença à se dissiper. On aperçut les silhouettes des bâtiments derrière les remparts. Le vent porta moins souvent cette odeur de chair brûlée qui imprégnait les vêtements depuis des semaines.
Certains y virent un signe, d'autres simplement une occasion. Cette nuit-là, les faubourgs furent étrangement silencieux. Les dernières lames furent aiguisées. Les cordes vérifiées. Les carreaux comptés. Les lanternes remplies. Les quelques provisions emportées furent soigneusement réparties. Certains prièrent, d’autres burent.
Quelques-uns passèrent la nuit à écouter les rumeurs venues des remparts. On racontait qu'une silhouette avait été aperçue sur une tour. Qu'un cri avait retenti dans la cité. Qu'une lumière verte brillait quelque part derrière les maisons. Personne ne sut ce qui était vrai.
Au matin, le brouillard recouvrait les faubourgs. Les hommes se mirent en route. Les portes de Mordheim apparurent peu à peu dans la brume. Elles étaient plus grandes que ce que certains imaginaient. Et bien plus sinistres. Les vantaux avaient été arrachés en partie. Le bois était noirci, couvert de traces de griffes et de sang séché. Des corps pendaient encore à proximité, attachés par les poignets ou suspendus à des crochets. Certains étaient là depuis assez longtemps pour n'être plus que des silhouettes desséchées. Personne ne les décrocha. Personne ne s'arrêta pour les regarder.
Les bandes franchirent les portes, une à une. À l'intérieur, le silence était presque total. Pas de marchands, de chiens ou de conversations. Seulement le craquement des débris sous les bottes et le souffle du vent dans les ruines.
La ville semblait morte, mais elle ne sentait pas la mort. Elle sentait quelque chose de pire. Une odeur de cendre humide, de pierre brûlée et de viande avariée flottait encore dans les rues. Par endroits, une fine poussière verte recouvrait les pavés. Des rats morts étaient entassés dans les caniveaux, certains avec le ventre ouvert et les entrailles figées dans des formes impossibles. Plus loin, une maison éventrée laissait voir une pièce entière. Une table, trois chaises, et les restes de quelque chose qui avait autrefois été une famille.
Personne ne parla.
Les hommes continuèrent d'avancer. A quelques centaines de mètres des portes, l'un d’eux s'arrêta. Il regardait quelque chose au pied d'un mur. Il se pencha. et fouilla les gravats. Puis il se redressa, une lueur verte brillait entre ses doigts. Pendant un instant, personne ne comprit, puis son visage s'éclaira. Il leva la pierre au-dessus de sa tête.
« Une pierre ! »
Sa voix résonna entre les façades éventrées. Il éclata de rire.
« UNE PIERRE ! UNE PIERRE ! ON EST RICHES ! »
Le silence retomba. Les regards se tournèrent, les mains se figèrent lentement sur les pommeaux. Un homme regarda la pierre, puis celui qui la tenait et enfin les hommes qui l'entouraient.
Quelqu'un fit un pas en avant.
Un autre se plaça devant lui.
Une lame quitta son fourreau.
La première goutte de sang tomba sur les pavés.
Et, dans les ruines silencieuses de Mordheim, quelque chose se brisa.
La cité venait à peine d'accueillir ses nouveaux visiteurs …
… qu’elle allait déjà commencer à les dévorer.
Gloire
À Mordheim, l'or s'échange, la Malepierre se vole…
… mais la renommée se conquiert.
Chaque bataille enfante ses histoires. Elles naissent dans les ruelles encore fumantes, passent de bouche en bouche dans les tavernes des faubourgs, puis parcourent l'Empire avec les marchands, les mercenaires et les rares survivants ayant quitté la Cité des Damnés.
On raconte qu'un guerrier, seul au carrefour des Pendus, abattit tant d'ennemis que les pavés disparurent sous les cadavres. On jure qu'un capitaine, encerclé de toutes parts, refusa de céder un pouce de terrain jusqu'à ce que ses assaillants renoncent, persuadés d'avoir affaire à un démon. On chante les exploits de ces pillards revenant des profondeurs avec des sacoches débordant de Malepierre.
À Mordheim, ces récits ne sont pas de simples histoires, ils façonnent les hommes. Les combattants marchant sous la bannière d'un chef devenu célèbre se découvrent parfois un courage qu'ils ne soupçonnaient pas. Là où un milicien hésitait encore la veille, un héros s'avance désormais sans trembler. Comme si la grandeur de son capitaine éveillait en lui une étincelle longtemps enfouie. Plus un chef voit sa légende grandir, plus la mort semble éprouver des difficultés à réclamer son dû.
Mais la renommée a un prix. Plus une bande accumule les exploits, plus son nom résonne dans les faubourgs. Les jaloux se multiplient. Les chasseurs de primes flairent une récompense. Les capitaines vaincus rêvent de laver leur honneur. Même les bandes les plus prudentes comprennent qu'abattre une légende vaut davantage que piller un coffre rempli de couronnes. Bientôt, tous les regards convergent vers la même proie.
Dans la Cité des Damnés, la gloire n'est jamais un refuge. C'est un phare.
Et tout ce qui brille dans les ténèbres finit, tôt ou tard, par attirer les prédateurs.
Chaos dans les rues
Il est des combats qui se remportent…
… Et d'autres auxquels on survit.
Lorsque plusieurs bandes convergent vers le même quartier, attirées par la rumeur d'un trésor ou l'odeur du sang, toute stratégie vole en éclats. Les ruelles deviennent des pièges où les lignes de bataille n'existent plus. Une embuscade se transforme en mêlée sanglante, les flèches pleuvant depuis les toits tandis que les lames s'entrechoquent. Les alliances conclues dans l'urgence se brisent avant que le dernier corps ne touche le sol. Nul ne sait vraiment, au milieu de la poussière et des cris, qui se bat encore pour la victoire et qui se bat simplement pour rester en vie.
Dans ces affrontements, nul ne contrôle réellement le chaos des événements …
… et chaque survivant emporte avec lui une part de cette folie.
Les blessures cicatrisent, les armures se reforgent, mais la mémoire du carnage demeure. Ceux qui ont traversé cette boucherie en ressortent plus prudents, et plus impitoyables. L’un apprend à reconnaître le sifflement d'un carreau avant qu'il ne frappe. L’autre à distinguer un piège dans l'effondrement d'un mur, à sentir le moment précis où il faut abandonner pour ne pas mourir encerclé.
Le récit de la bataille se propage dans les faubourgs avant même que le sang n'ait fini de sécher sur les pavés. Quant à la bannière qui reste debout quand toutes les autres se sont effondrées, elle n'emporte pas qu'un simple butin. On la craint dans des quartiers qu'elle n'a jamais foulés, on la respecte dans des tavernes où elle n'a jamais mis les pieds. Une seule bataille, sanglante, disputée, suffit parfois à faire d'une bande de miséreux une légende naissante — et d'un chef parmi tant d'autres, un nom que l'on commence à redouter.
Dans la Cité des Damnés, on ne compte pas les morts après une telle bataille…
… On compte ce qu'elle a changé.