Métamorphose
Je flotte à mi-chemin entre l’éveil et le sommeil. Cet état que j’apprécie beaucoup durant lequel la conscience est encore là, mais où les contours du réel s’effilochent. Un moment où d’autres possibles peuvent se manifester, dans le confort du lit moelleux et de la nuit. Un moment de lâcher-prise, pour se laisser surprendre.
L’image de mon premier livre "Les chemins du vent" s’impose à moi. A ma grande surprise, je la vois soudain se transformer. A l’instar de Pinocchio, la marionnette en bois créée par les mains calleuses de Gepetto le menuisier, qui, sous l’effet de la baguette magique de la fée, devient un vrai petit garçon, mon livre s’ouvre au monde. Cet objet inerte, façonné de mes mains, que j’ai posé sur un bout de table, a pris vie pendant la nuit.
A travers l’espace et le temps, il lance un long bras très mince, visqueux et pâle, comme un tentacule de pieuvre, pour s’infiltrer dans le nouveau livre en gestation. Je comprends qu’il veut poursuivre son aventure.
Il refuse la séparation, d’être scindé, posé sur l’étagère d’une bibliothèque, fermé, réduit à l’état d’objet. Dans l’attente du bon vouloir d’un lecteur curieux.
Il est là, s’impose à moi par sa présence. Il veut faire de moi sa servante. Comme Pinocchio avec la fée, il attend un dernier coup de baguette magique pour le libérer de son statut de livre, d’objet inanimé. Qu’il puisse à son gré parcourir le vaste monde, s'installer, devant une personne qu’il aura choisie, élue.
Le livre a revêtu une combinaison claire aux reflets moirés. Des plis de tous côtés le font ressembler à un écolier qui porte un vêtement un peu trop grand.
Une femme est là, simplement attablée à la terrasse d’un café, disponible, esseulée, en attente peut-être d’une rencontre improbable.
Le long bras tentaculaire se déplie, traverse la salle et vient s’enrouler amoureusement autour d’elle.
Des pages d’écritures reliées venues d’ailleurs, comme un don du ciel, s’ouvrent devant elle. Le livre l’a choisie, dans cet instant, pour se donner à elle, se confier, lui murmurer ses secrets les plus intimes. Elle ne peut que se soumettre, accepter de bonne grâce ce présent un peu particulier qui lui est destiné.
"Que dirais-tu, ma belle, de passer quelques heures dans mes bras. Je te conterais une histoire. Elle ressemble à la tienne par certains aspects, je le sens. Tu t’y reconnaîtras, tu vas voir. J’ai bien senti que nous étions de la même espèce. Des résilients capables de transformer un crapaud en prince charmant."
D’un coup d’épaule enluminé, il se débarrasse de son lourd manteau pour redevenir un simple livre posé là, innocent, ouvert à la bonne page. Celle qui va accrocher l’œil de la lectrice hypnotisée, pour la transporter dans un ailleurs virtuel, fictif, une autre histoire.
La musique s'élève comme une ligne très pure, s'étire dans l'espace, reste un instant suspendue. Elle dessine des courbes autour desquelles les corps des danseurs viennent s'enrouler. Elle vient chercher Caroline, qui comme une somnambule, en état d'hypnose, ne peut que la suivre. Elle s'empare d'elle et en fait son esclave, une esclave consentante.
En devenir
Les champs régurgitent le trop plein d'eau qui est tombée sans discontinuer depuis de nombreux jours, en petits bouillons nerveux. Comme un bébé gavé, la terre dégorge cet excédent, dans l'impossibilité de le digérer. Des ruisseaux d'eau claire stagnent dans les fossés, en attente de pouvoir pénétrer plus profond.
Je marche sur un sol spongieux, qui m'aspire vers les profondeurs. Comme si je cheminais sur le dos d'un gigantesque animal marin, une baleine, dans laquelle je pourrais être engloutie, enfouie sous la surface lisse de sa peau.
Caroline avance sur son chemin au rythme de mes pas. Mon passé potentiel devient un présent parallèle. Il se révèle à moi en même temps que j'avance dans son histoire. Impossible de me projeter trop en avant. Comme sur un sentier de montagne, la vue ne se dévoile qu'au détour du prochain tournant. Je ressens quelquefois une vague inquiétude sourdre en moi. Maintenant que le décor et les personnages semblent bien campés, va-t-il se passer quelque chose digne d'être raconté ? Ou bien va-t-elle rester ainsi, pétrifiée comme une statue au bord de l'histoire, en attente d'un devenir improbable.
Je pénètre dans son scénario en même temps qu'il me pénètre. Nous avançons l'une vers l'autre d'un mouvement réciproque.
Trop de temps passé loin de la présence de mon héroïne et je perds le fil du récit, je perds mon propre fil d'Ariane intérieur. Il semblerait que nous soyons devenues interdépendantes.
La couleur du silence
Un escalier en pierre apparaît devant eux, qui s'enfonce rapidement dans les profondeurs de la terre.
Caroline a fixé sur sa tête la puissante lampe frontale de son père. Celle-ci éclaire le tunnel dans lequel ils se sont engagés, Valentin, Filou et elle, depuis quelques minutes déjà. Les grandes ombres effilées de leurs silhouettes se projettent sur les parois latérales, leur donnant la sensation d'être accompagnés, créant une atmosphère un peu lugubre, inquiétante, oppressante. Leurs pas résonnent et déclenchent le vol furtif de petits insectes tapis dans les anfractuosités de la pierre.
L'escalier débouche sur une galerie.
Celle-ci, très étroite, les oblige à marcher l'un derrière l'autre. La terre qui la borde est tassée, très sèche et dégage une odeur curieuse un peu ferrugineuse. Caroline observe d'ailleurs qu'elle est d'une couleur ocre rouge et donc, renferme très probablement une grande quantité de ce métal.
Ils marchent déjà depuis un long moment. Filou ouvre le chemin. Il les attend régulièrement pour s'assurer qu'ils suivent bien. Le silence s'épaissit autour d'eux au fur et à mesure de leur progression, et contribue à accentuer le poids qui enserre leur poitrine, leur donnant une sensation de légère suffocation.
"Tout va bien, Valentin ?" interroge Caroline, autant pour se rassurer en entendant le son de sa voix que par réelle inquiétude concernant son compagnon, dont elle perçoit la respiration tranquille et régulière dans son dos.
- Ça va."
C'est une espèce de grand oiseau mythique, peut-être un phénix. Sa tête est cernée par le rouge de l'excès du mental. Un œuf bleu teinté d'indigo est à ses pieds. Cela me donne l'impression d'avoir inversé mes chakras.
Présents du soir
Je sens la pression insistante de Ptilou contre ma cuisse. Il insère son museau sous mon bras qu'il force à se soulever pour me fixer avec intensité. J'ai compris le message. Nous terminons le souper et c'est l'heure de la promenade du soir.
Je me lève. Il a compris que j'ai compris. Il est déjà devant la porte, la tête tournée vers moi pour s'assurer que je me mets bien en mouvement dans le bon sens. Je ris de bon cœur devant sa technique de persuasion, de communication tellement efficace. Tout est dans l'intention.
La lumière dorée du soleil couchant caresse tendrement les pointes des épis de blé gorgés de soleil, qui scintillent dans le jour finissant. Je laisse mon esprit vagabonder librement sur le fil des ondulations des blés, en même temps que Ptilou vagabonde entre leurs pieds. Je ne le vois plus. Ils sont trop hauts de ce côté.
Des phrases se font et se défont. Je tente de saisir quelques pensées qui viennent à moi, tourbillonnent dans le vent et s'effilochent. Certaines s'incrustent, s'invitent solidement, insidieusement, font leur nid quelque part dans mon esprit. Elles se tiennent là au chaud pour jaillir à la lumière dès mon retour, se précipiter sous ma plume. Elles me forcent à les coucher rapidement sur le papier. Je peux alors retrouver ma paix, mon calme intérieur. La tension s'apaise.
C'est une caresse interne infiniment vivante, une danse, une vibration qui me traverse. Densification, rétraction, expansion. Mon corps est devenu un immense océan soumis au rythme régulier des vagues. Elles s'élancent de mon horizon, s'enroulent et se déroulent sur mes rives, se recouvrent dans un flux incessant. C'est puissant. La mer respire en moi. Je respire la mer.