Inspiration, c'est toi ?
« Il était une fois » furent les premiers mots qui me vinrent : Créativité quand tu nous tiens ! Je me frottais les tempes rageusement en espérant qu’une bonne phrase d’introduction, une bonne phrase d’accroche, une punchline comme disent les amateurs de harangues et de fumette, vantés par nos huiles académiques qui les intronisent dans le Robert en édition numérique. Moi, je regardais les roberts, je comparais les nénés, je dessinais les roploplos, les Boobs. Très bon les Boobs, même graphiquement, c’est cohérent : deux yeux écarquillés entre ces énormes B, voyeurs plein d'espoirs adossés contre le mur d'une rue passante, prêts à jaillir de leurs orbites façon cartoon. Foutue page blanche. Tout est là dans ma tête, enfermé à double tour dans mon cerveau malade. Un simple déclic, une fulgurance pour démarrer. Pourquoi serrer les dents me fait si mal ?
Commercial multilingue hautement envié et encensé, Paul Durant (parce que tout anonyme sur le chemin de la notoriété devrait s'appeler ainsi) croisa son regard intense dans le carré VIP de l’aéroport international. Sarah posa sur lui une douceur sereine et bienveillante lorsqu’il l’aborda. Ils partagèrent complices cet instant d’incertitude, bercés par ces mots qui caressent les cœurs et disparaissent dans ces eaux pures offertes à l’infini du ciel.
Il l'aperçu plus tard quelques sièges devant lui, mais n'osa pas demander d’échanger avec la passagère assise à ses côtés, ne sachant s'il s'agissait de son amie ou d'une inconnue que le hasard du numéro avait placée là. La cabine était assoupie. Beaucoup avaient relevé leurs pieds sous leurs fesses afin de ne pas sentir l'air froid qui circule entre les sièges. Une odeur de sommeil, quelques grognements, sursauts, des ronflements avortés dans la crainte de l'opprobre générale. Une première secousse éveilla des craintes. Une seconde lança une annonce confuse provenant des haut-parleurs, les masques à oxygène se libérèrent, l’avion glissa le long de la ligne lumineuse dans une chute rapide et pourtant interminable...
Lorsque Paul se réveilla, son corps le grattait mais il n'avait pas de douleur insupportable. Il ouvrit les yeux. Sa mère lui expliqua qu'il était le seul survivant du crash, qu'il était brûlé sur une large partie de son corps, que les médecins avaient fait ce qu'ils avaient pu pour sauver son visage, mais qu'il devra apprendre à s'accepter. Il s'évanouit la première fois qu'il se vit dans le miroir. Des flash, des souvenirs confus lui revenaient dans ses rêves. Il s'engagea dans un travail introspectif poussé. Tout l'intéressait, l'hypnose, la transe, la médecine traditionnelle et il parcouru méticuleusement cette vaste étendue de connaissances que le folklore et les escrocs avaient tenu à l'écart de son monde trop épuré. Sarah revenait. Elle lui parlait. Elle le regardait dormir. Elle était la colombe sur le rebord de sa conscience. Parfois jalouse et possessive, elle devint sa seule raison de vivre. Il s’abîma de nouveau, mais les nuages étaient bien de chair et d’os. Ses contemporains effrayés condamnèrent le gouffre de sa folie et s’éloignèrent. Ses proches décidèrent de l'interner. Durant ces années, le Horla retrouva l’avenance et le savoir-être qui lui rouvrirent les portes de la société. Moins accepté qu’objet de compassion, sa sortie médiatisée fît couler beaucoup d’encre attendrie sur les chèques déchirant de mansuétude. De retour chez sa mère, il retrouva définitivement la solitude et ses repères d'adolescent. Le fils prodigue reprenait pied. Il écrivait. C'était bien ça l'important.
— J’ai vu de la lumière. Tu ne dors pas ?
– Si si, je dors. La personne que tu vois n’est que l’ombre de... moi-même.
— Oulà, encore une mauvaise journée ?
– Non. Une journée normale. J’étais comment gamin ?
— Normal. Souriant. Espiègle. Curieux.
– Qu’est-ce qui a changé ?
— La vie.
– La vie nous abîme alors ?
— Elle fait ce qu’on veut bien qu’elle nous fasse.
– Juste une forme de résignation ? On rejette quand l’aménagement est insuffisant ou trop chronophage ?
— On aurait parlé d’acceptation et de confort plutôt que d’aménagement. Mais notre monde est lassé de lui-même jusqu’à l’hystérie. Le soleil de l’opinion-passion décide de la taille de ces ombres qui nous soulagent de nos responsabilités.
– On en est là alors ? Se maquiller de doutes et de fragilités ou s’épanouir dans l’illusion tranquille de courageux projets?
— L’illusion disparait quand on ferme les yeux, mais elle laisse de bons souvenirs. Parfois. Quand le dresseur se fait manger par le lion. Il doit y avoir encore des consciences libres, ne t’en fais pas.
– Il y a surtout des chameaux qui ploient sous leurs fardeaux. C’est fou comme on aime ces fardeaux, ces charges qui nous rendent utiles jusqu’à la satisfaction de soi. Pourtant, à portée de leurs doigts sans poult, la conscience, cet enfant nietzschéen est là.
— Ne pas se reconnaitre. S’effrayer de son propre corps, de ses propres abîmes. S’effrayer de sa liberté, ce vide exaltant dont on se détourne si dignement. C’est ce que craignent les masses.
– Oui. Les barrières leur permettent de savoir où chercher leur liberté. Je voulais qu’elle soit là. Mais elle ne croit plus en la sainte affirmation de soi. Comment se sentir légitime sans devoir. Ou elle n’a pas pu ? Quand vouloir et pouvoir se confondent. Ou elle n’est pas…
— Tu es dur. Zarathoustra aurait été sur sa table de chevet ?
– Oui, sans aucun doute. Mais la responsabilité d’un monde singulier, sans contrôle a priori, fait de la présence du dragon un inestimable anesthésiant…
— Tu m’as raconté. Tu es un bon narrateur.
– Merci. Je sens l’espoir pousser vers l’extérieur les premier mots de cette histoire. Tu as vu, je souris.
— L’espoir est inutile. Tout comme les règles et les dogmes. Ton monde n’est pas un miroir de la réalité.
– Je le sais bien. Profane, tout était clair. J'ai perdu l'Humain à force…de confiance en l’Homme. Encore un foutu paradoxe.
— Tu as toujours les réponses. Elles sont simplement plus diffuses, plus adaptées au monde que tu as compromis et qui a ses défenseurs, aussi nombreux que virulents.
– Elles sont à l’image de ma vie. Malmenée dans ces porosités, la poésie tente de survivre, déchiquetée aux pieds de ceux qui préfèrent l’ombre à la vie.
— L’Humanité n’en serait pas là sans sa soif viscérale de sécurité.
– C’est vrai. Je vais voyager encore cette nuit maman. Ne mets pas ton réveil s’il te plait.
— Tu sens l’air frais sous tes pieds ? C’est elle qui fait chanter la porte ?
De sa fenêtre, Paul s'enfonça dans ses brumes intemporelles :
Je n’ai toujours pas le début de mon histoire, mais ta présence me fait du bien. Ça fait si longtemps qu’on coexiste. Je ne sais plus qui j’étais avant toi. Tu étais forte de certitudes méthodiquement et patiemment façonnées. J’ai appris. Je veux vivre avec toi, dans ton monde, mais selon mes règles. Je t’ai laissé l’autorité, le choix, les cadres : et la caverne n’a fait que s’étendre, tirée par ses émissaires. Une embuscade d’importations sociales (jugements, culpabilités, peurs, suspicions) basée sur l’abandon de soi et le sacrifice individuel pour assurer sa légitimité. C’était un marché de dupes. Le bonheur se limite t’il à son illusion ou à son confort?
Retrouvailles sauvages
En arrivant dans le village de Saint-Fortin, après une longue et inévitable marche, vous serez surpris par sa brume intemporelle. Dense, immobile, elle vous enveloppe et vous trempe jusqu'aux os. Elle vous assimile immédiatement aux autres silhouettes pressées qui traversent furtivement la rue principale : une voie déformée et sans âge, pavée de pierres glissantes. De part et d'autre s'agglutinent de sombres façades de bois boueux, prêts à dégorger lorsque le soleil reviendra. Les lourdes bâtisses aux volets clos semblent se protéger de l'air extérieur derrière de fortes pierres irrégulières recouvertes de chaux et de champignons. Certaines, plus menues, tremblent sous la fine pluie incessante.
« Cours donc t'abriter visiteur anonyme, fuis ces nuages sales et écrasants, trouve refuge dans notre vieille chapelle », vous siffle la brise dans les ruelles étroites.
Vous progressez à vous briser les chevilles dans un équilibre précaire et tentez de conserver au plus profond de vous les mille nuances de bleu de la mer, l'oranger du soir : « Souvenez-vous le soleil à l'aurore qui réchauffe les oiseaux. Ces papillons, des bleus, des bruns, des jaunes, les coccinelles qui se désaltèrent sur une goutte de rosée. L'herbe verte et grasse que vous fouliez de vos pieds nus et sûrs. Tous ces sons, toutes ces couleurs vives, toutes ces odeurs enivrantes que vous avez laissé derrière vous. Ce matin encore vous regardiez cette montagne enfoncée dans ce ciel massif, bonnet urticant de gré et d'ardoise. Que vous a t'il donc pris, bandit de grand chemin, de vouloir loger dans ce triste village ? »
Il se colla sous le fronton de la chapelle sans se découvrir et tapa ses pieds sur la marche la plus large. Un brouillard de particules fines s’élevait au dessus du sol. Il regarda alentour les figures chimériques des boutiques fatiguées. Il imaginait les regards inquiets et sauvages fuyant les bourrasques de plus en plus pressantes. Le cliquetis des gouttes sur le parvis boueux brouillait ses sens. Frigorifié, il fit résonner l'écho de l'épaisse porte de bois dans le lieu de recueillement. Le ciel gronda et la pluie s'épaissit. Un peu en retrait dans l'encadrement de la porte, le visage pâle du gardien du lieu disparût dans l'ombre d'un éclair qui électrifia les vitraux aux couleurs passées. L’autel spartiate et les bancs désolés gisant le long de la nef retournèrent à l’obscurité. Le prêtre posa son regard las sur le visiteur, poussa la porte et sécurisa son église. L’étranger s'arrêta après quelques pas pour laisser couler le cuir épais de son lourd manteau. Il découvrit ses longs cheveux ruisselants, dégrafa son col et se retourna vers le prêtre.
– Ta sœur est déjà là, fit celui-ci.
— Je sais
– Nous n'avons pas de temps à perdre.
— J'ai probablement était suivi. Les autres sont morts.
– Je m'occupe de ça. Repose-toi.
Il mordit le doigt de son gant pour le retirer puis libéra son autre main. Il attrapa une poignée de cierges et avança lourdement en direction de la nef. Ses hautes bottes claquaient sur les dalles fêlées. Une silhouette se détacha devant l'autel. Elle avait les cheveux encore humides. Une longue cape à capuche reposait sur ses épaules et cachait ses bras. Son bustier et son pantalon de cuir s'ajustaient sur son corps mince et voluptueux. Ses yeux bleus brûlaient d'intensité dans la lumière du chandelier. Elle attendit, la mâchoire crispée par la fatigue, d'être à portée de voix. Elle regardait le visage tendu de son frère, sa barbe drue et sa peau rugueuse, son regard sombre et cerné sous de larges sourcils. Il posa les cierges sur le premier banc et s'arrêta devant la marche du chœur. Ses larges épaules s'épanouirent et il bomba le torse. Il respira profondément puis jeta ses bras autour de la jeune femme qui se laissa soulever en plongeant sa tête dans le cou de son grand frère. Ils avaient le même sourire franc et généreux, de ceux qui n'ont que l'instant présent pour seule certitude. Il était aussi noir qu'elle était blonde, il était aussi épais et puissant qu'elle était souple et aérienne. Ils portaient dans leur cœur le poids de longues nuits sanguinaires et sans sommeil. Leur corps et leur hardes avaient connu les traques et ces nombreux affrontements que seule la mort départageait. Le prêtre pouvait encore voir dans ces deux êtres cruels et marginaux les enfants tendres et innocents qu'ils étaient jadis.
Le regard mi-clos et implorant du Christ semblait veiller sur ces démons dont lui parvenait les rires et les chuchotements. Le corps maigre et blafard, son visage émacié mais serein sous sa couronne d'épine donnait une tournure mystique à ces retrouvailles fraternelles sous la croix.
— Je vais m'occuper de toi mon frère, fit Diane en agrippant les tempes huileuses de Tibère.
Elle pressa son front sur le sien. Son cou se tendit d'un air de défi : "Tu meures, je meure", reprit-elle. Elle se recula, pris dans ses doigts fins une brindille collée dans ses cheveux et posa sa paume sur la joue de celui qui avait toujours veillé sur elle. Elle caressa les anciennes cicatrices sur son front, sur ses joues, s'arrêta sur son lobe d'oreille déchiqueté puis parcouru son cou, dénoua les sangles de sa cuirasse déformée et libéra le buste musculeux de son ainé. Son regard tendre et maternel glissa vers son épaisse ceinture. Son pantalon glissa de ses hanches puissantes. Tibère libéra son humanité protubérante et scarifiée de ses derniers habits et étreignit sa petite sœur.
— Tu pus mon frère ! L'eau doit être chaude maintenant.
Diane décrocha son bustier d'un geste expert et goûta à sa trop rare et fragile nudité. Tibère s'agenouilla et offrit à sa soeur ses larges épaules de guerrier. Elle projeta d'une jambe souple et énergique les vêtements dans l'allée de la nef et regarda, comme par provocation, le vieux prêtre qui les observait. Leurs corps nus, marqués par le sang, la boue, l'errance et la haine, retrouvaient leur sens. La lueur des bougies glissait sur ce corps taurin et dansait sur la peau délicate de cette naïade à la beauté printanière. Il s'enlacèrent de nouveau dans l'aura du chandelier puis la fratrie s'éloigna de l'autel, pieds nus, en direction de la sacristie, laissant là un amas de cuir, d'acier et de tissu.
Le feu sous la bassine de cuivre avait transformé la pièce en une étuve enivrante. Les deux silhouettes s'approchèrent de la baignoire improvisée, Diana fit des ondes d'une main nonchalante. Tibère la souleva comme le vent surprends les premières feuilles de l’automne et la plaça à l'aplomb de l'eau fumante.
— Ooooh Tibère mon frère. N'ose même pas me jeter dans cette marmite, s’illumina la jeune femme.
– Combien de temps crois-tu que je puisse tenir cette position, ma sœur ?
— Jusqu'à la mort ! Prophétisa-t'elle en ravivant de l'ongle une plaie à peine cicatrisée
La poitrine imposante se crispa en un hurlement fauve. La fillette d'antan se laissa choir, le visage émerveillé, dans un débordement d'eau et de vapeur, les yeux fixés dans ceux de son frère, l'animal à fleur de peau. Celui-ci attrapa une longue brosse de bois et menaça la nymphe de lui frotter le dos sans ménagement. Diana s'enfonça dans l'eau et para le coup de son frère, puis de ses jambes croisées autour de son coup, immobilisa Tibère contre le rebord de la bassine. Déchainé de ses douleurs, le regard furieux et le sourire conquérant, il souleva au dessus de lui le bac de cuivre et le retourna dans un râle tout droit sorti des enfers. Serpentine et rapide, elle glissa le long de ce corps lycanthrope et lui rapprocha les chevilles. Ce fragile équilibre s'effondra sur les dalles détrempée de la sacristie dans une explosion de rires et de ferraille qui firent lever les yeux au prêtre perdu dans ses rêveries.
Il était une fois, dans un pays lointain, une riche et noble famille vivant des ressources de la terre, mais surtout de celle de ses subordonnés. Ils avaient fui l'oppression de la terrible Mélancholia, outrancière sorcière, reine des ténèbres et de tout individu qu'elle soumettait. On raconte qu'elle parvenait à se glisser dans les derniers rêves de l'aube pour en trahir le souvenir et ainsi manipuler les âmes. La sorcière renouvelait son maléfice les jours et les semaines suivantes jusqu'à ce qu'un accident arrive : le service à thé, héritage sans âge, se retrouvait brisé sur le sol; la charrue écrasait le chien du voisin causant de nouvelles raisons de se haïr; le couffin s'en allait, filant sur la rivière en crue, aux cris de l'enfant apeuré. Au fur et à mesure que les ténèbres s'avançaient, les âmes devenaient inquiètes, fébriles et tristes : l'angoisse hantait chaque geste quotidien. Il finit par disparaitre le temps où l'on se souvenait de ses beaux rêves.
Tant que la fuite était possible, il fallait agir. Les sages et les mages avaient tenu concile pour déterminer la meilleure direction à prendre. Projections météorologiques, marc de café, osselets, pierres magiques, oracles, incantations, entrailles de poulets, de chats, de singes*, de pangolins*, tout désignait le nord. Riches comme pauvres regroupèrent donc leur biens et transhumèrent plein nord. Chaque jour, les nuages sombres de leur passé disparaissaient un peu plus. Quelques éclairs se dessinaient encore à l'horizon lorsque les premières haltes s'annoncèrent. Un coin de prairie, un cirque de collines, une rivière à l'eau délicate était tout ce qu'attendaient les voyageurs. La caravane s'effilait donc le long du parcours.
(*Covid-Free. Conformément aux dispositions des articles 8 et 9 alinéa 1, 2, 5 et 6 de la réglementation des nouvelles mesures sanitaires en vigueur selon l'O.M.S )
Les plus patients durent traverser des mers et des montagnes aux neiges éternelles. Certains périrent, laissant des orphelins, des amants ou des animaux sans ressource ni perpective. Les familles se reformaient au gré des épreuves. Lorsqu'ils aperçurent sous un ciel éclatant l'endroit dont ils avaient rêvé, tous sans même se consulter, ils le nommèrent Juskicitouvabien, du nom de leur ancienne région, toujours chère à leur cœur. Les cerfs retrouvèrent leurs maitres, les enfants légitimes ou adoptés leur parents et tuteurs, les femmes leurs amants, les hommes leur loisirs. L'entre-aide était de mise pour construire le village au plus vite, organiser l'administration, sélectionner des édiles, voter les impôts, soumettre l'Homme au temps et le temps à l'horloge du clocher. Tout le monde travailla selon ses capacités sans manière ni suspicion et rapidement la jeune princesse put s'accouder à la fenêtre pour attendre en chantonnant son prince charmant.
Anna était une superbe jeune femme, fruit légitime de l'amour de Morten et Elise Konda. Elle était aussi leur plus jeune fille. Ses frères et sœurs avaient quitté le foyer depuis longtemps et s'étaient établis, comme d'autres citoyens, le long de leur expédition. Portée vers l'horizon de son passé, elle espérait qu'un jour heureux les rassemblerait de nouveau. Elle poursuivait son instruction avec la légèreté due à son âge et aux troubles de ses premières passions. Rien d'alarmant au regard de ses résultats. Excellant en tout, elle portait le jupon comme l'armure, maniait la plume comme l'épée et nul n'aurait osé remettre en doute ses compétences. Au risque de vivre l'humiliation publique la plus mémorable qu'ait pu connaitre la jeune cité.
Anna s'engageait dans des courses folles accrochée à la crinière de son fidèle Castro, bel andalou et pur-sang, qu'elle seule avait pu apprivoiser. Quand l'heure du souper sonnait, ses parents ployaient sous le poids de la tradition et s'inquiétaient de son absence puis s'esclaffaient des amoncellements d'herbes sauvages, de boue, de poils et de plumes, de sang séché sous lesquels disparaissait son visage. L'odeur acre de sa transpiration faisait fuir les cochons et défaillir les coqs qui étouffaient alors leur derniers cris. Cet équipage crasseux que formaient la princesse et son cheval était salué (de loin, très loin) par les paysans et les néo-citadins. Seul bougonnait avec bienveillance le responsable de la voirie: Cette femme et son canasson font plus de dégâts qu'une procession de femmen sur la Place Saint-Pierre de Rome pendant le week-end de Pâques par toutatix !
Anna savait aussi se rendre aimable auprès des villageois et s'impliquait dans la vie politique du village. L'écologie, la préservation de la biodiversité, la culture, l'innovation ou la magie, tout l'intéressait et elle avait un avis ou une suggestion pour tout. Son jeune âge l'éloignait d'un poste politique, mais les sages et les mages savaient lui prêter l'oreille.
La fuite et les drames semblaient très loin maintenant. Les journées et les nuits se suivaient avec une certaine monotonie. Les parents s'en satisfaisaient aisément. Les enfants moins. Dès leur plus jeune âge, ils étaient entrainés par les grands dans des expéditions de plusieurs jours. Anna avait rapidement prit le commandement de cet escouade générationelle dans laquelle tous les âges, filles comme garçons, se reconnaissaient. Chacun savait qu'il pouvait compter sur sa voisine ou son voisin. On prenait parfois un peu d'avance sur le grou....
- hé ho, vous nous entendez ? On est là ! Ne partez pas !
Lorsqu'ils décidèrent de faire une halte la nuit tombée, l'absence de cinq amis fut remarquée immédiatement. Castro apparu dans l'ombre d'un arbre puis se rapprocha du feu comme pour s'attrister devant le groupe de la terrible nouvelle. Il renifla, souffla, gratta le sol, ses hennissements de plaintes touchèrent les jeunes au plus profond de leur cœur. Il partageait leurs craintes. Personne n'osa parler pendant un long moment. Les regards se croisaient, le doute palissait les visages. Certains s'occupaient en grattant la terre avec une branche prise au bord du feu. Ils prirent conscience qu'ils ne connaissaient pas le lieu où ils s'étaient arrêtés. Pire encore, malgré leurs escapades régulières, ils n'avaient jamais croisé d'autres humains. Ils ne connaissaient finalement rien des mythes et des cultures de cette vaste étendue où ils avaient construit leur village. Y en avait-il même ?
Qu'y avait-il avant eux ? Pourquoi certaines nuits, ils se sentaient observés ? Pourquoi n'en avaient-ils jamais parlé ? Quelles étaient ces marques, ces marbrures, qu'ils avaient feint de prendre pour des anomalies géologiques ?
Malgré la faim qui les tiraillait, aucun des explorateurs n'avait cœur à manger et encore moins à s'éloigner du campement de fortune pour aller chasser. La lune avait écarté les nuages. Elle s'épanouissait au dessus de leurs têtes, pleine et majestueuse. Son halo dorait la cime des arbres les plus hauts. La nature avait repris ses droits et elle commençait à s'exprimer. Ils reconnaissait les chants, les cris, les chuchotements, les bruissements alentours. Cette Terre-Mère si bienveillante, qui les berçait de mille songes, pouvait-elle les avoir piégé ? Que fallait-il faire une fois le soleil de retour ? Chercher les compagnons ? Envoyer une petite équipe chercher de l'aide au village?
La fatigue vainquit les plus jeunes puis s'engouffra dans les âmes terrorisées des plus âgés. Le cheval monta la garde quelques temps puis s'accroupis épuisé. Drôles de rêves qu'ils auraient à vivre. Qu'annonçait cette pluie d'orchidées.
— Hep'là les gens, c’est moi que v’là, la championne de la scène de crime. On ne touche plus à rien. Mes gants. Mes lunettes. hop hop plus vite que ça. Mes sur-chaussures. Voilà. Non ne te relève pas tout de suite, j’aime voir ta calvitie naissante de bon matin. Tout le monde va bien. Ok. On attaque. Allez, toi, monte les halogènes. Eh fais gaffe les plafonds sont bas. C’est bon c’est cablé ? Il est où mon Doisneau préféré ? T’as déjà fait le tour Joe ?
— Eh oui ma belle. Ils ont préféré secouer le vieillard.
— J’t’adore mon Joe. Alors t’en penses quoi ?
— C’est pas joli mon petit cœur, la sur-blouse ne sera pas de trop. C’est par là.
Le duo s’engagea dans la trappe découverte au fond de la cave. Une échelle de bois grinçant sous leur poids planta ses pieds sur un sol de grotte humide. Après s’être baissés sur quelques mètres, Katie et Joe se redressèrent dans ce qui aurait put être des catacombes si les corps ne semblaient pas encore appeler à l’aide.
— Kat, ça commence dès maintenant. regarde.
— Jolie ta nouvelle lampe de p...
Katie plissa le regard sur la masse que lui indiquait le photographe. Les jeux d’ombres dans le faisceau de la lampe rendaient difficile l’identification de ce qu’elle observait, pourtant à moins d’un mètre. Elle leva rapidement les yeux sur les parois trempées du souterrain et suggéra une décomposition rapide dû à l’humidité. Malgré sa jeune expérience du terrain, Katie avait vite transformé sa reconnaissance universitaire en respect de la part de ses collègues du comté de Jerhamia. On lui avait collé un peu par défaut un vieux photographe de la police, poussé gentiment vers la retraite. Insomniaque et bougon comme le deviennent tous les junkies qui dépassent la cinquantaine, Joe n’en était pas moins expérimenté et fin dans ses analyses du comportement. Une complicité professionnelle et amicale qui détonnait, mais que tout le monde louait pour son efficacité.
— Eh non poulette. Ce reste de poitrine n’est pas à l’air depuis plus de 4 heures.
— T’es sûr de ton coup là ?
— Oui Madame. Les scientifiques sont formels.
— Homme, femme ?
— C’est une telle bouillie qu’il faudra attendre de trouver un ADN qui corresponde. Là c’est l’aorte. La fin de la trachée. Probablement une clavicule. Le reste n’est pas encore identifiable.
Joe lui découvrit de sa lampe la cavité, qui s’avéra beaucoup plus vaste qu’elle ne l’aurait imaginée. Il était impossible de regarder les murs sans revivre les cris de terreur et de douleurs qui avaient ensanglanté ce dernier séjour. Comment étaient-ils arrivés là ? Combien étaient-ils ?
— Tu crois qu’ils se connaissaient ?
— Aucune idée princesse. On ne sait même pas combien ils étaient.
— Tu as une autre lampe ? Oh non, pas la frontale !
Katie souleva avec son pied un avant-bras terminé par ce qui fût un poignet. Les doigts s’étaient figés dans la terre et gisaient éparpillés. L’inspectrice se pencha pour récupérer un inséparable duo annulaire-auriculaire comme le lui disait sa prof de piano. De l’os, des tendons, peu de chair. La peau encore souple. L’ongle restant était peint. Elle força jusqu’à faire céder le gel. Le doigt pris rapidement une teinte violacée à la base de l’ongle.
— J’ai un bout de femme là. Manucurée. Doigts fins. Pas d’alliance. Pas d’ongle sur l’annulaire.
— On a retrouvé des traces d’une fête là-haut ? Gobelets, mégots, capotes, drogues ?
— Quelques trucs du genre oui. J’ai les photos. Mais pas sûr que les scènes soient liées.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Regarde
Sa tête résonnait de cris, de hurlements. Qu’avaient-ils enduré ? Pourquoi s’étaient-ils retrouvés ici ? Ou peut-être au dessus ? Katie suivit de nouveau la lampe de Joe. Disposés méticuleusement, plusieurs corps de petites tailles avaient été recouverts de terre sur laquelle reposaient 13 mains parfaitement préservées. S’agissait-il de langue des signes ? d’une symbolique ésotérique ? Les mains s’associaient sur deux lignes et les doigts composaient d’étranges figures. Si certaines auraient pu être naturellement structurées, la plupart des configurations résultaient d’une insoutenable torture.
— D’où vient la terre ? On a creusé sur place ?
— Rien trouvé qui laisse penser ça
— Post-mortem ?
— Pas pour tous Katie. J’en ai marre Katie. Faut que je remonte.
— Attends, je viens avec toi. Regarde. On va l’avoir ! Katie dressa son majeur dans la lumière ronde de la lampe.
— J’t’offre un café Joe ?
— Pas de refus beauté. Faut que je passe acheter des clopes.
— C’est pas bon ça, tu sais ? Sa main fît résonner le dos fourbu du vieux, lequel toussa bruyamment.
— Oh putain Katie, et le respect des ainés ! Allez passe la première que je me rince l’œil.
— Vieux saligaud
— Attention fillette, pousse sur ma main.
— C’est bon papy, j’y suis
Les halogènes éblouirent les deux compères. Ils suivirent les câbles d’alimentation jusqu’à la cuisine vers laquelle montaient les escaliers. Leurs visages s’éclaircirent au contact du soleil qui baignait la pièce. Ils regardaient les policiers à la tâche. Les uniformes propres, élégants, comme neufs, les rappelaient à la vie, aux bonnes vieilles habitudes. Ils se dirigèrent vers la baie vitrée qui donnait sur un vaste jardin avec piscine et poolhouse. Les odeurs et les visions d’en bas tombèrent avec les protections qu’ils laissèrent dans l’herbe au fur et à mesure qu’ils avançaient. Joe inspira profondément, Katie bâilla par sympathie et tout deux marchèrent vers l’avenue en évitant les rubans de sécurité.
Il était 8h20, les voitures s’accumulaient aux feux, les bus scolaires faisaient leur tour habituel. Certains enfants portaient vaillamment leurs lourds cartables sur les larges trottoirs ombragés. Des étudiants en bras de chemises et robes légères appréciaient la légère brise printanière. De l’autre côté de l’allée souriait un jeune couple poussant leur nouveau-né.
— Qu’ils en profitent
— De quoi tu parles Joe : on est pas bien là ?
— Paisible
— A la fraîche
— Décontracté du gland
Et on bandera quand on aura envie d’bander !!!
4202, quelque part dans Paris
La mort engendre la destruction d’un monde maintenu sur le fil de la paix. La destruction engendre la mort lorsque la révolte écaille encore un peu plus les illusions indivisibles. Les voix s’élèvent, les embryons de fausses puissances, de fausses justices, de fausses légitimités couvrent de leurs chairs une marionnette de bois gorgé d’eau rance. Le vivre-ensemble est jeté tel un corps sans vie dans la fosse creusée chaque jour un peu plus, lorsque l’hystérie confère à chacun la liberté d’agir alors qu’on glose pudiquement sur la liberté d’opinion, alors qu’on pose un masque chaste sur l’expression libre. Le vivre-ensemble est devenu l’indicible, comme le cadavre anonyme que l’on voulait oublier là, à l’ombre d’un idéal. Comme cette humanité en putréfaction dont on craint l’épidémie, mais dont on jalouse l'exploitation. Le feu préservait l'individu de la pandémie, l'Etat du chaos. Son spectacle rassurait ou délestait comme l’outrance d’un vacarme éblouissant désoriente jusqu’au divertissement affable. Maintenant il galvanise. Cette horde grotesque grave chaque jour sur les murs de Paris l’ombre de ses masques bouffons. Forts d’adages d’un autre âge, l’immature vibration de la vie dans leurs mains vengeresses, ils animent une masse impotente mue par l’absence de vision et la peur primitive. Au mauvais roi, il faut un ennemi pour asseoir son empire. Le bon peuple s’en détournera, cherchera la lumière, et sur ses traces s’élèvera, légitime alors, une ombre las de trop de frustrations.
Au commencement était le Verbe. Le bon peuple l’avait suivi comme s’Il l’avait servi. Du talon de ses bottes conscrites, l’ombre s’est propagée, du désir de grandeur et de tranquillité aux drapeaux et aux marches soumises. Les poings fermés sur des slogans puis très vite, trop vite, sur un flacon d’acide, une bouteille enturbannée, un jerrican d’essence. La main tendue était volée ou déchirée comme le voile du passé. A bout de bras menaçait une arme, un couteau, une hache, une pierre, un pied de gargouille, un éclat de vitrail ou de béton, une croix, un clou. De ces doigts convulsés coulait une corde, de la ferraille, un ceinturon.
Nous l’avions désiré. Ils l’avaient mérité.
Puis le bon peuple avait cédé la bride. De son attelage puissant et magnanime, il n’apercevait plus que l’échine squelettique des cavaliers de l’apocalypse. De l’idéal naissait son illusion. Un monstre glissant, gluant en quête de nouvelles satisfactions, dévorant tout, vidant les esprits de leur force et la Terre de son avenir. De l’Etat d’urgence choisi à l’état de fait subi, le Verbe n’avait jamais été l’outil.
Au commencement était le Verbe : D’abord des bruits. Puis des chutes assourdissantes. Enfin des bombes et des cris étouffés par cette étrange pluie. Les hurlements noyés dans le Déluge. Des vallées inondées fuyaient les pillards et les affamés, les vivants, les chanceux. Les pierres de l’Histoire ne se mangent pas. Elles s’effondrent, dégringolent du haut de leur civilisation, puis elle écrasent. Elles broient comme la nostalgie assomme. Elles ensevelissent. L’Histoire nous oubliera. Ces corps décharnés, ces élus leurs fardeaux laissant là leur espoir.
Sur le Chemin de Seine (il y coulait un fleuve) la poussière nous embrasse comme une mère hégémonique, sans distinction. Les poumons s’enlisent, les oreilles bourdonnent des fantômes rugissants dans les ruines. La salive s’épaissie, craque. Les yeux secs et sans âme ne percent plus que des paupières, peaux-pierres diaphanes et déchirées où affleure un sang pauvre à l’agonie. Le souffle brûle sur nos lèvres élimées. Nuit et jour se confondent lorsque la lune est ronde. Sombre est le jour à travers les ténèbres de l’errance. Froide est la nuit lorsque la boue recouvre la journée. Y a t’il vraiment un espace bleu, des nuages d’où tombent la pluie au delà de notre ciel brun ? Des étoiles et des planètes, des explorations scientifiques, des civilisations étrangères, des forêts fraiches et luxuriantes perdues dans le passé ? Elles sont rumeurs et invitation au voyage. Je fais partie de ces ombres dont la nudité ne provoque plus. Une foule poussiéreuse sans corps et sans sexe. Une foule silencieuse, suspicieuse, à la poursuite de la vie. Notre guide est invisible. Notre direction indéfinie. On ne relève pas ceux qui tombent. On ne soigne pas ceux qui souffrent. Parfois des hurlements brisent la monotonie de notre itinérance comme les vestiges de notre domination. Longtemps les immeubles avaient poussé vers le haut. Si hauts qu’il était devenu difficile d’en sortir. Si éloigné des rues et des parcs que l’émotion passagère de leur disparition fût bien vite remplacée par l’enthousiasme d’une solution immédiate : Un nouveau bloc de circulation intérieure. On s’était aussi alarmé de la disparition des mammifères, des oiseaux, puis des grands arbres, puis de l’herbe, puis de la majorité des insectes. La science nous avait sauvé de l’extinction. Les dernières espèces avait été clonées. On les avait rendu comestibles et reproductibles. L’écriture avait remplacé l’image, le Verbe avait vaincu par l’ignorance. On consommait ce qu’on savait nommer, épuisés par des siècles de questions sans réponse quant à l’origine de notre alimentation.
Tout avait pris fin avant mon existence. J’étais poussière dès mon premier mouvement. J’étais oubli dès mon premier son. J’étais absence dès ma première pensée. Je guettais la mort et je m’arrêtais près d’elle, par petites bouchées. D’autres silhouettes passeraient près de moi. Je les suivrai.